Au Sri Lanka, la révolution verte a tourné court

Le gouvernement du Sri Lanka a lancé en mars 2021 une campagne de suppression des engrais chimiques et des pesticides dans l’agriculture de l’île. Le but: être le premier pays au monde à ne produire plus que du bio.

 

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Pire: le président Gotabaya Rajapaksa a décrété l’état d’urgence au début avril, après des manifestations violentes contre le gouvernement, jugé incapable de résoudre la crise économique.

Le tourisme a été laminé par la pandémie. L’île manque de devises étrangères et ne peut plus importer les biens de première nécessité. L’inflation est à 18%.

« Le gazole était introuvable dans l’intégralité des stations-service de l’île, selon les autorités et les médias. Faute de diesel pour les générateurs, l’État avait dû imposer, jeudi, une coupure d’électricité généralisée pendant 13 heures, la plus longue jamais enregistrée. Plusieurs hôpitaux publics ont cessé les opérations chirurgicales par manque de médicaments. »

Le 6 mai nouvel état d’urgence après de nouvelles manifestations et un mouvement de grève générale.

La situation est aggravée par le manque de ressources vivrières.

« Mais sept mois plus tard, le constat est alarmant. Les rendements agricoles sont en chute libre, les prix des produits de base atteignent des records, le pays s’enfonce inexorablement dans une crise alimentaire et économique. »

 

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Selon les producteurs le changement as été trop rapide et trop radical, sans accompagnement. Résultat: la production a baissé de façon dramatique.

Selon Buddhi Marambe, professeur au département de recherche agronomique de l’université de Peradeniy:

« Convertir un pays comme le Sri Lanka à une agriculture 100% biologique à court, moyen ou long terme est tout simplement impossible. (…) Passer au tout bio est impossible car nous ne disposons pas de suffisamment d’engrais organiques pour accompagner cette transition. Là est le problème. »

Pourtant le Bhoutan et le Sikkhim sont passés au 100% bio. Mais le résultat n’est pas à la hauteur de l’attente:

« Le Bhoutan ambitionnait de devenir le premier État 100% bio d’ici 2020. Mais en raison de la baisse de productivité, le pays doit importer 50% des produits alimentaires pour nourrir sa propre population. 

Le Sikkim, lui, utilisait très peu d’engrais chimiques : le passage à l’agriculture bio était bien plus simple. Mais même cet État importe la majorité de ses aliments de l’extérieur. Les mesures extrêmes ne sont pas la solution. On doit envisager une agriculture intégrée, en combinant ensemble les produits synthétiques et organiques afin de maximiser l’efficacité nutritionnelle et de minimiser les pertes tout en améliorant la qualité des sols »

 

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Ce que l’on fait dans la précipitation peut produire un résultat contraire à celui recherché. Le décisions autoritaires d’en-haut ne sont pas toujours ce que le terrain réel permet. 

L’exemple, ou plutôt le contre-exemple sri lankais doit nous inciter à la réflexion et à la prudence. La question climatique ne peut être traitée comme un 40 tonnes que l’on veut stopper net en pleine descente. 

Surtout pas.

Paradoxalement en matière de climat il faut se dépêcher d’aller lentement si l’on ne veut pas faire plus de bêtises ou de dégâts que ce que l’on reproche aux générations précédentes.

Un article détaille ici les raisons de l’échec du 100% bio là où il a été mis en œuvre. Car plusieurs études montrent l’échec des politique volontaristes et agressives.

« Nous avons pu montrer que des rendements inférieurs et des besoins en main-d’œuvre plus élevés dans l’agriculture biologique pour remplacer l’utilisation antérieure de pesticides et d’engrais dans l’agriculture conventionnelle ont entraîné une forte contraction de la production agricole, des pertes substantielles de bien-être et des implications négatives pour la sécurité alimentaire. »

 

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L’agriculture biologique (ou quel que soit son nom et la méthode) permet en particulier de protéger les sols. Mais pas seulement. Des expériences sont conduites depuis des décennies. Par exemple l’expérience DOC, menée depuis 1978, montre que

« Des terres assolées cultivées en bio à long terme émettent 40 % de gaz à effet de serre par hectare en moins que des sols travaillés de manière conventionnelle. Par tonne de rendement, cette valeur est également plus faible ou – pour les cultures de maïs – identique. »

Et aussi:

« A long terme, l’exploitation différenciée des parcelles DOC a durablement influencé les conditions de vie des micro-organismes. Les bactéries, les champignons et les organismes unicellulaires semblent préférer les parcelles fertilisées de façon organique, et la présence d’une communauté microbienne nettement plus diversifiée assure le maintien du cycle des nutriments en période de sécheresse également. »

Sols mieux protégés, diminution des gaz à effet de serre, nutrition sans résidus chimiques agressifs, l’agriculture bio (ou équivalente) doit être accompagnée pour soutenir les producteurs dans cette transition progressive.

 

 

Catégories : Environnement-Climat 8 commentaires Lien permanent

Commentaires

  • Il est certain que l'agriculture bio émet moins de gaz à effet de serre. Je pense que ce sont essentiellement les machines agricoles qui polluent alors que la main-d’œuvre humaine n'a pas besoin de carburant. Mais le problème du bio c'est : la productivité et le coût.
    1- Peut-on diminuer la quantité de nourriture disponible quand la population mondiale augmente ?
    2_ Peut-on augmenter les prix des produits agricoles quand le pouvoir d'achat des masses populaires est limité ?
    Ou doit-on réserver le bio aux classes aisées ? Le bio ne va-t-il pas nous conduire à cet affreux dilemme ?

  • L'idée de faire un pays "tout bio" peut se défendre sur plusieurs plans. Premièrement, cela permet d'établir un label de qualité sur une provenance, pour peu qu'on ait communiqué sur le thème. En effet, on sait que le bio est entaché de plusieurs controverses, notamment sur la contamination croisée avec les exploitations conventionnelles environnantes mais aussi sur le peu de rigueur pour l'obtention des labels. Un produit estampillé "made in Sri Lanka" deviendrait synonyme de bio de qualité, ce serait une sorte de marque d'excellence. Second point non négligeable, c'est la qualité de vie et la santé des exploitants mais aussi des populations locales qui en bénéficierait de façon notable. A mon avis les dirigeant ayant lancé ce plan s'attendaient à un retour sur "investissement" sur le moyen ou long terme et j'imagine que des budgets ont été alloués sur plusieurs années car, au final, revendre un produit bio 2 euros tout en important un même produit "non-bio" pour 1 euros peut s'avérer viable rapidement ou à moyen terme, même si les rendements restent inférieurs pour le bio. C'est un calcul et un vision économique, sociale, sanitaire qui pourra porter ses fruits.
    La question de savoir si tout le monde pourra se payer du bio ou non ouvre un autre débat qui n'invalide aucunement la politique et la vision d'un pays, vues à sa propre échelle, avec ses propres contraintes et objectifs.

  • Je trouve aussi que c'est en soi une bonne idée. Mais elle a été imposé trop brutalement, sana préparation, sans accompagnement. Pour moi cela montre que les mesures urgentes ou trop brutales peuvent produire un mauvais résultat.

    Cela vaut à mon avis aussi pour "l'urgence climatique"..

  • Un exemple de plus de ce qui arrive quand l'extrémisme idéologique prend le pas sur la prise en compte de la réalité. Et les exemples ne manquent pas.

  • Dans le même genre, certains ont voulu mettre la baisse de 30% de la production de graine de moutarde en Bourgogne sur le dos du réchauffement. Mais la seule raison est l'interdiction des pesticides depuis 2019. Alors je dis pas que j'ai envi de bouffer des pesticides, mais voilà dans le vrai monde c'est un aspect dont il faut tenir compte.

  • Le problème des "pesticides" est complexe. Ils ont été testés et ne sont utilisés qu'en suivant des règles strictes. Il peut y avoir des accidents mais ils sont rares et la probabilité d'une mortalité est faible. Mais ils font peur à tout le monde car les médias diffusent une information orientée, Alors, les autorités, par démagogie ou ignorance, en réduisent drastiquement l'utilisation et nous avons, comme vous dites, des pénuries alimentaires.

  • Henri, il y quand même beaucoup de problèmes avec les pesticides. Notamment l'affaire du Chlordécone. On pense aussi aux petites quantités résiduelles se trouvant dans le produit fini mais on oublie que les ouvriers passent des journées entières dans un nuage hautement concentré lors des épandages de pesticides. Les riverains en pâtissent aussi. Pour avoir vécu dans une zone viticole, c'était l'enfer chimique lors des périodes d'épandage. On retrouve aussi les pesticides dans l'eau des nappes phréatiques. Tout le monde n'a pas accès à de l'eau de source et à fortiori les Sri Lanka qui est une île et oû les ressources en eau douce sont probablement plus limitées que la France.

  • Pour répondre à Gilbert99, je vais ,prendre l'exemple du Glyphosate, produit phytosanitaire qui a fait la une des médias et l'objet d'une lutte des écolos pour réduire son utilisation, voire l'interdire. C'est donc un pesticide qui détruit les "mauvaises" herbes avant la sortie des plantes qui seront récoltées. Ce produit présente un danger mais il est sans problème lorsqu'on l'utilise correctement. C'est aussi la position des organismes de santé dans tous les pays qui en ont besoin. Mais le fait que l'OMS l'ait désigné "potentiellement dangereux" a déclenché une vive opposition. On a voulu renvoyer son utilisation très loin des habitations, à des distances qui rendaient impossible l'exploitation des champs.
    Habitant moi-même à la campagne, je me suis rendu sur place, après la récolte, pour examiner les parcelles où le glyphosate avait été utilisé. On n'y voyait aucune plante jusqu'à la limite du champ. Par contre, celui-ci était entouré d'une végétation diverse et abondante à quelques centimètres des tiges qui avaient été coupées. Autrement dit, l'effet du désherbant ne s'étendait pas au-delà des cultures. Le glyphosate avait donc été répandu selon la règle et en évitant les jours venteux. Il n'y avait donc aucune raison de s'inquiéter pour les riverains. Et mes observations sont chaque année les mêmes. Quant à l'agriculteur, qui devrait être le premier impacté par le produit, il est lui aussi à l'abri du danger quand il fait attention. La preuve, la première cause de mortalité chez les paysans (et de loin) n'est pas l'absorption des pesticides mais le cancer de la peau dû à l'exposition au soleil.
    Conclusion : selon moi, le danger existe et un accident est toujours possible, mais le risque est très faible, bien inférieur à celui qui consiste à prendre sa voiture tous les matins.

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