Chaleur précoce : est-ce déjà arrivé ? Ou est-ce le début d’une catastrophe ?

Drôle de moi de mai. Quand elle souffle la petite brise délicieuse maintient un 24° confortable et l’on se dirait en juin. Mais on se croit en juillet, quand la masse d’air apporte au hasard des vents une humidité épaisse.

 

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Cette grande bouffée de chaleur durera encore quelques jours. Les températures sont hautes pour la période. J’ai maintenant installé un réflexe: je me demande si cela a déjà eu lieu dans le passé. Je n’aime pas quand on fait des événements du présent un choc sans précédent. Cela n’est pas juste, au sens de justesse, et c’est trop « émotiogène ».

Dans le contexte actuel de grande terreur climatique cela sera interprété abusivement.

Alors une telle chaleur en mai sur autant de jours en continu, cela est-il déjà arrivé à Genève?

La réponse est: oui. En 1953. L’image 1 (infoclimat, clic pour agrandir) résume les températures de l’année 1953 jour par jour. Sur le site la page est interactive et permet de détailler les jours en y passant le curseur.

Le 16 mai on passe de 18,2° à 28,1°. Puis les maximales ne descendent plus en-dessous de 25° jusqu’au 27 mai, soit 11 jours. 11 jours de suite! On enregistre des pointes à 29,6° et 30°. Les minimales restent entre 13° et 16,5° pendant plusieurs nuits consécutives.

Sur la partie gauche du graphique on note qu’avril a également connu une séquence chaude.

Globalement les premiers mois de 1953 ont été très secs, comme cette année. La pluie est venue le 26 mai et dans les semaines suivantes, et l’arrivée de cette masse d’air a provoqué une baisse extrême des températures maximales (-14° en un jour). Une période anormalement fraîche s’en est suivie.

 

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Les images 2 et 3 (infoclimat, 500 hPa soit env. 5’000 m) représentent la situation des pressions et des températures les 24 et 27 mai 1953. L’image 4 est la situation prévue pour ce samedi 21 mai 2022. Il y a quelques points communs entre les deux années 1953 et 2022: l’attaque de la vaste zone chaude, son extension, et les gouttes froides  nord-ouest et nord-est. 

C’est approximatif, il y aurait peut-être à creuser pour comprendre ces mécanismes. L’image 5 est une autre représentation de la situation ce jeudi à 14 heures, à 2 m du sol.

Donc cela a déjà eu lieu. La question suivante est: est-ce plus fréquent qu’au siècle passé?

Je réponds d’abord que les relevés météo ont beaucoup évolué depuis une centaine d’années. Et faute de relevés précis on ne peut comparer aves des périodes encore plus anciennes. 

Par défaut, le climat est d’abord cyclique. Par défaut car c’est ce qui se passe déjà et ce qui se passerait quels que soient les autres facteurs possibles.

Ensuite, faute justement de recul, c’est difficile à dire. Une augmentation de fréquence de ces grosses périodes chaudes n’est pas très visible en mai. Même en 2003, l’année exceptionnelle, les 25° n’ont été dépassés que vers le 30 mai, jour de la grande manifestation contre le G8. Ensuite cela n’a été que chaleur et sécheresse jusqu’en septembre.

 

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Mai est un mois intéressant. Il est fréquent de voir des canicules en juillet et août, moins au printemps (cependant nous ne sommes pas exactement en canicule, les nuits sont trop fraîches et les 30° diurnes n’ont pas encore été atteints). Les hautes températures en mai à Genève ne sont pas si exceptionnelles: 32° en 1906/ 31,3° en 1912 / 30,1° en 1917 / 31,9° en 1931 / 31,5° en 1947, par exemple.

Le simple réchauffement de l’atmosphère ne peut expliquer à lui seul des écarts positifs de plus de 6 à 8° par rapport aux moyennes. Pour qu’une telle concentration ait lieu la chaleur doit être poussée par de grands mouvements aérologiques, et bloquée sous une haute pression qui plaque l’air chaud au sol. S’en suit un dôme de chaleur sur plusieurs jours.

C’est ce qui se passe dans le nord-ouest en Inde. C’est aussi ce qui se passe en Europe. La masse d’air chaud vient d’Afrique du nord en passant par l’autoroute espagnole. Les vents dominants sont au sud-ouest. Ce mois de mai sera un mois de records, réchauffement oblige.

Si quelques jours chauds sont supportables par la nature et les êtres vivants, la période et la durée est très problématique. La recharge hivernale en eau n’a pas eu lieu. Les nappes phréatiques sont pour certaines encore à niveau mais une majorité est en baisse, de manière préoccupante (image 5 BRGM, clic pour agrandir).

En particulier les nappes inertes, celles qui se chargent et se déchargent très lentement, sur plusieurs années. Le danger de cette chaleur est le manque d’eau. 

 

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La végétation est sortie et les pluies s’infiltreront moins jusqu’en automne. L’évapotranspiration par les végétaux consomme de l’eau, et les pluies d’orages sont en général trop courtes et trop intenses pour alimenter les nappes même réactives (qui se rechargent rapidement avec les pluies.) Cet article de 2020 explique bien les mécanismes à l’oeuvre dans les changements de niveau des nappes souterraines.

Un autre article du BRGM en France (Bureau de recherches géologiques et minières) aborde les tendances préoccupantes de cette situation.

Le blé manque déjà d’eau, son rendement sera diminué. Les pluies d’été peuvent l’arroser mais ne rempliront plus les nappes où les arbres s’irriguent. Donc l’humidité globale diminuera. Sans pluie dans les deux prochaines semaines la situation deviendra alarmante.

L’Inde vient d’interdire l’exportation de son blé. La sécheresse et la chaleur ont réduit la production. L’Ukraine n’exporte qu’au compte-goutte en raison de la guerre et la Russie est bannie du commerce mondial. Son blé ne vient plus en Europe (à vérifier).

Il pourrait y avoir pénurie mondiale. Après deux ans de pandémie, la guerre, une possible nouvelle sécheresse: cela me fait penser aux plaies d’Égypte ou aux suites d’années très difficiles décrites dans certaines chroniques. 10 années successives de catastrophes ne sont pas exceptionnelles pour la Terre. L’espèce humaine a survécu.

 

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Aujourd’hui, si la tendance au réchauffement se poursuit accompagnée de baisse de la pluviosité, il faut s’adapter, par les techniques d’irrigation, par le recyclage des eaux, par le couvert végétalisé des sols en période de repos pour en garder l’humidité, par l’entretien des forêts et la reforestation, par la création de souches végétales résistantes au stress hydrique, entre autres. La culture sous arbres est également testée en France. Il faut oeuvrer à réduire les effets des sécheresses.

Ces techniques sont nécessaires, avec ou sans CO2, car elles participent à une gestion des ressources sur la durée.

Nous verrons ce que la suite de l’année météo nous réserve. Je rappelle pour info que 1947 fut plus précoce que 2022, avec 32° dans le sud de laFrance dès le 24 avril. Un maximum jamais revu depuis à cette date.

L’Inde aussi a très chaud. La sécheresse menace les récoltes. Mais quelle fut la pire des sécheresses connue dans ce pays?

La pire fut celle de 1876-1878.

« Un cataclysme climatique inouï, peut-être la pire catastrophe climatique de l’histoire humaine provoqua la mort de plus de 50 millions de personnes au terme d’une famine historique qui sévit pendant les années 1876 à 1878. L’année 1877 fut une année sans mousson pendant laquelle l’Inde a connu la pire sécheresse de toute son histoire. D’une façon générale, l’Asie des moussons a connu la sécheresse la plus intense des 800 dernières années. »

 

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Les États-Unis ont chaud eux aussi. Pourquoi toutes ces régions en même temps. Qu’est-ce qui pousse ainsi les masses d’air chaud vers le nord? S’agit-il d’un processus durable, éventuellement conséquence des variations du climat et si oui de quelle manière?

Ces années devraient être un peu plus fraîches à cause de La Niña, le courant froid du Pacifique. Il dure depuis bientôt trois ans, ce qui est exceptionnel. Peut-être lui doit-on la météo de 2021 mais ce n’est pas sûr. Son influence est considérée comme faible en Europe. Cette durée de La Niña chamboule-t-elle la dynamique atmosphérique à grande échelle?

Je n’ai pas encore d’explication sûre. Le réchauffement? Oui, on le sent, mais cela ne suffit pas, il faudrait comprendre les mécanismes atmosphériques à grande échelle. Car les vagues de chaleur ne sont pas le résultat du simple rayonnement solaire local. Elle sont des accumulations transportées sur de grandes distances. 

L’Europe de l’ouest est ainsi chauffée par le Sahara. Si l’aérologie de l’hémisphère nord basculait vers davantage de vents du nord, la moyenne mondiale des températures perdrait rapidement quelques degrés.

La diminution des précipitations me pose toujours question. La théorie prévoit plus d’humidité et de pluie en général à cause de plus de chaleur. Ce n’est pas le cas. Il y a là quelque chose dont je ne vois pas l’explication.

L’Histoire humaine est marquée par des sécheresses extrêmes. Pour tenir l’été il faut espérer rapidement quelques pluies ou orages réguliers.

 

 

 

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Commentaires

  • "La culture sous arbres", autrement dit l'agroforesterie, montre aussi le bout de son nez en Suisse.
    Mon fils et quelques autres paysans bios ont commencé, depuis quelques années, à planter des lignes d'arbres forestiers, pour diviser dans le sens de la longueur des parcelles de terres labourées ; la largeur étant calculée pour trois passages de moissonneuses-batteuses, soit environ 20 mètres.
    Ces paysans, quelque peu pionniers, l'ont fait par un surcroit de travail et à leurs frais. C'est seulement depuis 2021 que le canton de Vaud les soutient dans un projet pilote de huit ans. La Confédération prendra probablement le relais.
    Mais n'oublions pas que l'agroforesterie n'est qu'une des contributions possibles contre les effets du réchauffement avec, cerise sur le gâteau, une capture temporaire du CO2 par cette reforestation agricole.

  • Moi non plus, faute de connaissances en la matière, je n'ai pas d'explication rationnelle concernant cette vague de chaleur. Bouleversement climatique dû au réchauffement annoncé ? Peut-être, mais il faudrait plus de recul pour en être certain, ce qui n'est apparemment pas le souci des médias qui en déduisent automatiquement une conséquence des gaz à effet de serre dans l'atmosphère, en annonçant des catastrophes. Je compte sur Homme-libre pour nous tenir au courant de l'évolution et des perspectives et, s'il faut s'adapter, on le fera.

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