Belle histoire 8 : Adrienne, d’Arcueil à Santiago

L’exploit est extraordinaire et mérite que l’on s’y arrête. On célèbre ces jours la première traversée médiane des Andes en avion. C’était il y a 100 ans, le 1er avril 1921, au point le plus haut de la chaîne montagneuse. « La Cordillère des Andes, une barrière rocheuse de 8 000 km de long, culmine à cet endroit à près de 7 000 m. Seule planche de salut : le col de Las Cuevas, à 4 200 m «seulement». »

 

aviation,bolland,caudron,andes,cordillièreRetrousser la Manche

L’avion: un Caudron G3 de 1913. Un avion d’entraînement, et de repérages pendant la première guerre mondiale. Son plafond de vol se situe à 4’300 mètres. Ce coucou de bois, de ficelles et de toile a été piloté par, entre autres, Adrienne Bolland.

Née en 1895 à Arcueil, Adrienne est un personnage hors du commun. Un caractère trempé, un goût pour les entreprises audacieuses, un esprit d’indépendance et de liberté, l’ont poussée à devenir pilote. 

À l’époque c’était mal vu pour les femmes. Non qu’elles en soient incapables mais parce que la philosophie du patriarcat était de protéger les femmes de ce qui pouvait les mettre en péril, elles et donc la natalité. C’était une autre époque.

Arienne Bolland passe son brevet de pilote en 1920. Elle est la treizième femme pilote en France, et la première à être engagée comme pilote d’essai par l’usine Caudron. Cela correspond à son caractère aventureux et à son goût pour transgresser les limites.

Elle réalise la première traversée féminine de la Manche depuis la France. Mais alors qu’on la croit disparue en vol, elle fait la fête à Bruxelles avec d’autres pilotes. Comme elle le dit avec humour: « Si je m’étais noyée cette nuit-là, ce n’était sûrement pas dans l’eau… »

 

 

aviation,bolland,caudron,andes,cordillièreSuicidaire?

Elle ajoute:

« On improvisait tout, et sans doute ce qui a été fait à l’époque “héroïque” n’aurait jamais été tenté par des gens trop sages. Nous étions des casse-cou. Il fallait nous prendre tels que nous étions, et Caudron m’avait prise parce que, tout compte fait, il y trouvait son compte, j’imagine. »

En 1921 elle part pour une tournée de promotion de l’avion en Argentine. Elle arrive à Buenos-Aires. Là, selon Wikipedia:

« … dès son installation à l’hôtel Le Majestic, la presse argentine met au défi l’aviatrice de passer la cordillère des Andes. Piquée au vif dans son orgueil, elle décide, à la mi-mars, de rejoindre Mendoza, malgré le refus de Caudron de lui envoyer un avion plus puissant. »

Là commence un des exploits les plus incroyables du XXe siècle sur un avion incroyable, et probablement avec un zeste de chance.

« Déjà dépassé en 1918, ce n’est qu’un rustique avion-école, dont la faible puissance ne lui permettra assurément pas de grimper à plus de 3 000 m. «C’est la mort assurée !, martèlent les Français d’Argentine qui l’accompagnent. Surtout avec un avion qui ne résistera pas à la violence des vents et se désagrégera dans les tourbillons. » 

L’entreprise semble suicidaire. 

« Alors pourquoi insiste-t-elle ? Parce qu’Adrienne Bolland est un personnage hors du commun, joueuse pathologique et croqueuse de vie. »

 

 

aviation,bolland,caudron,andes,cordillièreHuître

La veille de son vol une étrange jeune femme française lui rend visite et lui dit:

« À un moment, vous serez dans le fond d’une vallée qui tourne à droite. Il y aura un lac. Vous le reconnaîtrez : il a la forme et la couleur d’une huître, vous ne pouvez pas vous tromper. Vous aurez envie de tourner à droite. Il ne faut pas. Les montagnes sont plus hautes que vous ne pouvez monter. Il ne faut surtout pas tourner à droite. C’est à gauche. N’oubliez pas. Vous verrez une montagne qui a la forme d’un dossier de chaise renversée… »

Le 1er avril 1921 elle décolle à 07h30. Elle n’a ni carte de vol, ni données météo. Personne n’a jamais cartographié ces montagnes. Il n’y a pas de communication radio. Elle est totalement seule. Très vite elle est confrontée à des vents glacés et contraires, qui l’obligent d’abord à 45 minutes de sur-place. Dans sa nacelle ouverte le froid la saisit. Elle se perd, lutte, cherche sa route. Devant elle, une muraille infranchissable.

« Un passage se profile enfin. Elle s’engouffre, ballottée par de puissants courants d’air et voit apparaître sous ses ailes... un lac en forme d’huître. (…) Il fallait choisir, je ne sais pas ce qui m’a poussée à faire confiance à la petite Française de Buenos Aires. J’ai tourné à gauche en pensant : et dire que pour une ânerie pareille je vais sans doute me casser la figure ! 

 

 

aviation,bolland,caudron,andes,cordillièreMacholand

C’est le contraire qui se produit. À cet endroit, les vents qui frappent les parois rocheuses grimpent vers les sommets, et le Caudron avec. Ils propulsent l’appareil dans un long couloir de roches. Puis la vitesse se réduit. »

Et enfin, après 3 heures d’un vol dantesque, enfin… le Graal:

« Au loin, quoique voilé par la brume, un paysage admirable s’étalait devant moi. La mer m’apparut comme dans un rêve. » Après trois heures de vol Adrienne Bolland arrive à Santiago du Chili, où elle se pose, paralysée par le froid, le visage gonflé, barbouillé du sang qu’elle a perdu à cause de l’altitude. Les Chiliens l’accueillent en héroïne. »

Le consul de France, croyant à un poisson d’avril, ne sera pas présent pour l’événement. Plus tard lors d’une parade, dans les rues, près d’un million d’hommes l’applaudiront, et autant de femmes aux balcons.

J’ai lu qu’elle avait emporté un pistolet, pour abréger ses souffrance si elle tombait en panne hors d’atteinte par d’éventuels secours. Elle n’en a pas eu besoin. 

C’est une explosion d’enthousiasme qui l’accueille. 

L’Argentine machiste honorait mieux cette femme que la France ne l’a fait par la suite.

Elle a continué à travailler dans l’aviation. Elle a également milité pour le suffrage féminin, s’est mariée avec un aviateur, et s’est engagée avec son mari dans la Résistance.

En cherchant sur le net on trouve une série de films sur sa vie, ainsi que différents articles et ouvrages. 

Et sur ce lien, une description plus technique se son vol.

Adrienne Bolland, une belle histoire.

 

 

 

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Catégories : Belle histoire 9 commentaires Lien permanent

Commentaires

  • Histoire extraordinaire d'un autre siècle qui paraît soudainement bien lointain. Celle où l'être humain trouvait des ressources en lui avec un caractère bien trempé.
    Cent ans plus tard la nouvelle culture veut que l'être humain soit soumis à la "bienveillance" d'une protection médicale pour survivre à un virus qui tue à échelle mondiale 0,02% des cas recensés; pauvre de nous.

    Pour revenir à cet exploit qui a été célébré pour beaucoup, au sentiment de désenclavement d'une part d'un continent coupé dans sa longueur sur 7000 Km par une barrière montagneuse culminant vers 7000 m et d'une largeur oscillant entre 200 et 800 km.
    6 ans après l'exploit d'Adrienne Bolland, d'autres fous volant français lancèrent la Compagnie Générale Aéropostale qui implanta un réseau de communication directe tout le long de la cordillère. Parmi ceux-ci Saint Exupéry, Mermoz et Guillaumet

    Ce dernier a vécu une aventure cauchemardesque sur la même ligne Santiago-Mendoza. Mésaventure où il démontra un courage hors du commun qui souligne encore mieux la mesure du fossé générationnel qui s'est installé en quelques années en ce qui concerne notre image de l'humain.
    Nous n'avons déjà plus le même adn, D'autant plus avec des vaccins géniques qui passent comme une lettre à la poste auprès de braves gens qui ne comprennent pas encore qu'ils sont victime du Syndrome de Münchhausen par procuration de la part de nos "élites"
    Si ces récits extraordinaires pouvaient inspirer un peu de courage à notre humanité chancelante d'aujourd'hui ...

    Saint Exupéry. à poser des mots subtils et tranchants à la fois, sur l'aventure de son ami

    https://www.argentina-excepcion.com/guide-voyage/aeropostale/accident-guillaumet-andes

  • Très vifs remerciements Aoki, pour ce rappel de l'Aéropostale, et de l'incroyable survie de Guillaumet. Saint Ex la raconte si bien, et on a là un modèle extraordinaire.

    Il sera peut-être un jour dans cette rubrique.

  • J'ai retrouvé son parcours sur google map. Les archives des
    postes d'observations avaient enregistré visuellement son
    passage. Très grossi il a en effet un corridor dont je ne sais comment elle s'est sortie. L'aérologie entre ces vallées et sommets est infernale, brutale et imprévisible. Le dernier lien de mon billet donne une description dantesque: elle volait parfois dans un couloir de 100 m, puis 50 m de large, et parfois moins. Avec les courants violents en haute montagne, et a demi asphyxiée par l'altitude et le froid, c'est totalement hors normes.

    Ce passage commence à un coude de vallée et part à gauche dans l'ombre du matin. Très vite, elle survole une falaise inouïe où les vents d'ouest frappent et montent. Ils lui ont permis de passer le col de 4'200 m. Mais tout ce passage est d'une difficulté extrême.

    On voit aussi le lac en forme d'huître verticale.

    Cette histoire de voyante a-t-elle été inventée par la suite, pour la story telling, ou est-elle réelle? Je ne me prononce pas, mais je trouve que ça le fait bien, sans rien ôter à son exploit.

  • Haha !
    J'ai aussi retracé ce parcours sur googlemap tant ce parcours a dopé mon imagination !
    J'ai aussi trouvé ce lac en forme d'huître. Effectivement la vallée à droite abouti à un cul de sac et c'est probablement là que ses prédécesseurs ont fini leur chemin.
    La voyante semble provenir d'un groupe de spiritisme dont les membres étaient interpellés par le projet de la française. Les dames sont elles rentrées en contact avec l'âme d'un des pilotes qui ont disparus dans les montagnes ? Toujours est-il , qu'elles désignèrent une émissaire pour la prévenir, c'était paraît-il plutôt une femme d'un certain âge qui venu la voir.
    Adrienne Bolland n'a paraît-il, jamais déroger à sa version première et n'a eu de cesse d'éclaircir cette affaire pour savoir à qui dire merci.
    Ceci parachève merveilleusement bien cette épopée d'une touche de fantastique.

  • Il y a de quoi être stimulé par son aventure.

    Sur Google Earth l’image me semble de meilleure qualité.
    J’ai regardé une vidéo réalisée avec des documents d’archives. C’est l’épisode sur cette traversée, avec sa préparation, le vol et l’arrivée.

    https://www.youtube.com/watch?v=OnK8U-xuUeY

    Vers 4’ on voit une coupe des montagnes avec les altitudes. Il est clair qu’elle ne pouvait passer que dans des vallées, encore fallait-il trouver le passage entre les deux versants et pouvoir y monter.

    Vers 15’ la traversée est décrite avec des photos des lieux.


    On y apprend qu’elle a perdu ses lunettes et ne voyait plus grand chose (myopie?). L’aspect ascenseur du vent (courant ascensionnel le long d’une paroi abrupte) a été déterminant, et peut-être même les conditions météos du jours et du moment.

    Il semble qu’elle ait eu des vents contraires, peut-être une aérologie spécifique de ces vallées de haute altitude, car normalement elle devrait avoir le vent dans le dos.

    Elle a hésité 10 min avant de prendre « à gauche ». Elle a tourné sur le petit lac, qui n’est pas celui que je pensais. On ne le voit pas sur Google car il n’est pas permanent.

    Sur le « message », j’ai aussi vu que ce serait un indien de la Cordillière, ayant appris son projet, qui lui a fait passer l’info de cette brèche à gauche près du Cristo Redentor.

    Sa survie reste qqch d’exceptionnel.

  • Mélange d'audace, d'inconscience, et de protection propre à l'énergie de la jeunesse. Mais aussi le besoin intense d'aller vers le destin.
    La conjonction synchrone de toutes ces sortes d'ingrédients qui ont permis un acte insensé, ouvrant des portes futures par la même occasion.


    Une autre histoire d'avion et la cordillère ou plutôt une conséquence de cette épopée

    https://music.youtube.com/watch?v=G2zO-GtuctI&list=RDAMVMG2zO-GtuctI

  • J'ai mis la chanson de Bensusan en haut à droite. Merci pour le lien, je ne connaissais pas.

  • J'aime la rationalité autant que l'intuition. Alors j'ai cherché plus sur le "message" qu'elle a reçu.

    L'hypothèse d'un indien est plausible. La statue du Cristo Redentor a été posée en 1904. Le train qui passe par là, inauguré en 1910. Un ouvrier du cru a pu travailler là, quelques années avant le vol, et repérer les lieux.

  • Alors c'est cet indien qui a fait preuve d'intuition en faisant l'effort de se projeter à la place de l'aviatrice. Car il faut faire preuve d'une bonne imagination pour transposer sa connaissance du terrain en une vue par avion car il n'y avais pas tellement d'exemple de ce genre de vue à l'époque, et ensuite avoir la certitude que cette information était vitale au point de vouloir faire impérativement passer ce message

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