Cocovir : Boris Cyrulnik fait l’abbé père

Idole des ménagères humanistes de plus de 50 ans, le neuropsychiatre prophétise de nouveaux lendemains à inventer, après le malheur de la pandémie. Il tient sermon dans une interview accordée le 18 avril à RFI.

 

virus,corona,covid,boris cyrulnik,prophète,religion,mythe,grand soir,peste,changement,inégalitéMythologie

J’apprécie le médecin quand il popularise la notion positive de résilience. Je me sens d’autant plus libre de penser que, cette fois, il ressasse sans originalité une mythologie de crise et glisse vers la banalisation d’une causalité psychiatrique des individus.

L’interview est intitulé: « Il faudra réfléchir à cette nouvelle manière de vivre ensemble ». En couverture de l’Illustré du 25 mars (image 1; et interview) il déclarait: « Le virus va nous forcer à inventer une société plus solidaire ».

Le psychiatre se pose un peu en père abbé qui fait sermon à ses ouailles. Dans ce monde si vilipendé, supposément si égoïste,   il cherche une rédemption dont le Cocovir serait le moteur tombé du ciel.

« Cette crise effrayante pourrait amener un nouveau souffle d’humanité ». Rien que ça: le virus tient du messager divin et la pandémie est un évangile (une bonne nouvelle).

J’avoue être réfractaire aux mythologies du grand soir et de l’aube nouvelle, ou à celle du nouveau monde, portes ouvertes aux dérives autoritaires même avec les meilleures intentions.

Les propos de monsieur Cyrulnik laissent entendre que la société n’est pas très solidaire puisqu’on la redécouvrirait: « Ce qui est frappant, c’est que dans ces situations de catastrophe, des gens qui étaient isolés avant, vont, à l’occasion de la catastrophe, redécouvrir la solidarité. »

 

 

virus,corona,covid,boris cyrulnik,prophète,religion,mythe,grand soir,peste,changement,inégalitéSolidarité première

Il cite d’autres catastrophes où la solidarité s’est manifestée spontanément et remarque: « …il y a eu des guerres, des famines, des tremblements de terre… On voit qu’à chaque fois, une immense partie de la population réagit avec une générosité et un courage incroyables. »

Il voudrait que les pratiques de crise, par définition exceptionnelles, deviennent la norme:

« Dans l’ensemble, on a beaucoup plus de choses positives à dire au sujet des réactions des populations. Ce qui est frappant, c’est que dans ces situations de catastrophe, des gens qui étaient isolés avant, vont, à l’occasion de la catastrophe, redécouvrir la solidarité. Pour ces gens, il faut que cela dure après la catastrophe. »

Je suis surpris par la position du psy, qui est clivante et binaire.

Je considère d’abord qu’il n’y a pas lieu d’appliquer un comportement de crise en temps ordinaires. La crise nous rapproche mais ne fait pas de nous des amis de toujours, ni une famille, et ne doit pas créer plus d’obligations que nécessaire. Après la crise il faut desserrer ce qui a été rapproché, afin que tout le monde respire à nouveau à son rythme.

Ensuite je constate que nos sociétés sont déjà très solidaires, de plusieurs manières.

La famille est un tout premier lieu de solidarité. Elle est (ou devrait être) naturelle et prioritaire. Prendre soin de nos plus proches est un devoir qui nous incombe en premier lieu.

 

 

virus,corona,covid,boris cyrulnik,prophète,religion,mythe,grand soir,peste,changement,inégalitéDevoir moral

Il y a la solidarité de proximité géographique: étage, allée d’immeuble, rue. Dans ma barre d’immeuble les aides sont spontanées, certaines figurent même dans l’ascenseur. Et en dehors des crises nous savons qui nous pouvons appeler si besoin.

Une communauté d’idées, de statut, d’origine ou de croyance est un lieu privilégié de solidarité. On soutient et aide d’abord ceux qui nous ressemblent. C’est ainsi, il n’y a pas de blâme tant que la communauté ne devient pas un communautarisme, système de cloisonnement et de séparation.

D’un autre point de vue toute société complexe et organisée est forcément solidaire de manière organique. Selon le cnrtl.fr:

« Solidarité organique. Caractère des sociétés où la division du travail a diversifié les tâches et les a rendues interdépendantes. »

Cette solidarité ne dit en général pas son nom, mais si un corps de métier cesse son activité il impacte bien plus largement que lui-même. On le constate en période d’arrêt partiel de l’activité économique.

Bon. On comprend que Boris Cyrulnik parle d’une autre forme de solidarité:

« Devoir moral, résultant de la prise de conscience de l’interdépendance sociale étroite existant entre les hommes ou dans des groupes humains, et qui incite les hommes à s’unir, à se porter entraide et assistance réciproque et à coopérer entre eux, en tant que membres d’un même corps social. »

 

virus,corona,covid,boris cyrulnik,prophète,religion,mythe,grand soir,peste,changement,inégalitéAube nouvelle

Je constate qu’elle existe déjà sous de nombreuses formes privées, entre voisins, entre amis, entre bénévoles, ou pour et par des retraités. Commissions, visites à l’hôpital, coup de téléphone, et autres, ne sont pas rares.

Il y a aussi la solidarité institutionnelle: aides à domiciles, services sociaux, aides diverses. La Suisse est très individualiste mais aussi, en même temps, très sociale. Il y a les solidarités intercommunales, intercantonales. Il y a les cotisations pour la retraite, les assurances maladie et chômage, et toutes sortes de dispositions pour soutenir les personnes plus fragiles ou moins pourvues à la naissance.

Il ne s’agit pas de supprimer les inégalités pour être solidaires, il faut surtout une volonté de les rendre compatibles.

Pourtant Cyrulnik semble plaider pour une révolution sociale globale:

« Il va y avoir des débats passionnants entre ceux qui veulent remettre en place l’ancien système, parce qu’ils gagnaient de l’argent et menaient une vie au sprint, et les autres. Il faut souligner que si nous voulons éviter les conflits sociaux, il faut combattre les inégalités sociales. »

Encore faut-il voir de quel combat il se réclame. Tous les combats et toutes les méthodes ne sont pas justes par principe.

La pandémie provoquera-t-elle un grand changement dans le monde? Je n’y crois pas une seconde. Le monde, et chacun de nous dans ce monde, reprendra rapidement ses habitudes selon ce qui a déjà marché.

 

virus,corona,covid,boris cyrulnik,prophète,religion,mythe,grand soir,peste,changement,inégalitéSales égoïstes

A-t-on changé de monde après les grandes pestes? Non. Après la grippe espagnole? Non. Après les grandes guerres? Non. On a fait des prières pendants les crises, battu notre coulpe, reconnu notre ignominie et promis que « plus jamais ça ».

Rien n’a vraiment changé. Le mécanisme de culpabilisation et de conversion (j’ai fait mal mais je promets maintenant de faire bien) s’use quand la menace décline. Les vrais changement sont individuels et à long terme. Mais on a commencé à penser davantage en interactions économiques et culturelles mutuellement bénéfiques qu’en domination armée. C’est déjà beaucoup.

Plus pragmatique est l’idée que nous n’avons pas mal fait dans le passé, mais nous avons intérêt à apprendre de cette pandémie, en vue de la prochaine.

Le père abbé neuropsychiatre Cyrulnik a donc commis quelques pensées d’un conformisme pervers. Conformisme, car élaborées sur le mécanisme culpabilité-désir de rédemption connu depuis fort longtemps et sans véritable fondement. Pervers car sous un air doucereux et bienveillant, il nous signale que nous sommes habituellement de sales égoïstes – ou presque. Il est dans la manipulation.

Enfin monsieur Cyrulnik développe un argument dont le parfum m’apparaît soudain douteux. Voici comment il parle de la résilience dans cette crise:

« Certains parmi nous sont en effet des personnes qui se construisent un facteur de résilience. Cela signifie qu’ils réagissent bien : ils s’adaptent, ils sont généreux, courageux et travaillent.

 

virus,corona,covid,boris cyrulnik,prophète,religion,mythe,grand soir,peste,changement,inégalitéParole d’icône

Quand le confinement sera terminé, ils seront fiers de leur réaction. Ils seront plus forts après, qu’avant. Ils auront surtout tissé des liens : beaucoup de gens vont les remercier. Le regard des autres, leur affection est un mécanisme qui renforce la personnalité. Ceux-là ressortiront du confinement plus forts. Ce n’est pas le cas d’autres. Ceux qui avaient acquis, avant le confinement, des facteurs de vulnérabilité, parce qu’ils avaient été malades par exemple, et qu’ils sont seuls dans des petits logements au moment du confinement, ressortiront affaiblis par le confinement. »

Cyrulnik pratique ici une essentialisation des caractères. Il catégorise les êtres humains. Il y a les forts, auxquelles il attribue des qualités morales très prisées dans la société: généreux, courageux, travailleurs, fiers d’eux-mêmes. Ils seront encore plus forts et auront tissé de nouveaux liens après la crise. Décidément, on ne prête qu’aux riches.

Et il y a les autres. Les autres, ma foi, eh bien… ils resteront des handicapés de la résilience.

En clair il vaut mieux être riche et en bonne santé que pauvre et malade.

Or, si j’admets le principe du mérite personnel et donc l’inégalité de statut social qui en résulte (nous n’avons pas tous les mêmes dons et compétences), la solidarité est le principe qui atténue les effets négatifs dûs à cette inégalité.  

En essentialisant les caractères, Boris Cyrulnik fige les catégories, et les individus à l’intérieur d’elles.

Mais l’icône a parlé et semble satisfaite d’elle-même. Ça l’occupe pendant le confinement.

 

 

Catégories : Philosophie, Politique, Santé, société 10 commentaires Lien permanent

Commentaires

  • En général, rien ne changera. Ni en bien ni en mal. Personnellement et probablement, j'aurais davantage peur d'aller me faire vacciner contre la grippe à l'hôpital où, l'année passée, un vieux comme moi m'a toussé en pleine gueule et j'ai dû avaler une tonne de sirop pendant au moins un mois.

    Que les prédicateurs aillent tous se balader sur les îles grecques! Là-bas, il y a peut-être encore des humains qui rêvent de devenir des dieux.

    Bien à vous.

  • Peut-on introduire une nuance? La notion de culpabilité est davantage du registre psy que du domaine spirituel, malgré les apparences. On le voit dans les évangiles, face à un comportement critiquable, le Christ ne culpabilise pas: on peut dire qu'il responsabilise afin de tourner la personne non pas vers le passé mais vers l'avenir, afin de soutenir une reconstruction positive.

  • Certes, le Christ des Évangiles ne culpabilise personne. En ce sens, et en bien d’autres, c’est en effet un personnage admirable, sublime, au comportement irréprochable en toutes circonstances. Seul peut-être une autre figure mythique, le Bouddha, pourrait lui être comparé.
    Mais vous oubliez la culpabilité fondamentale dont la religion dans laquelle il s’inscrit nous plonge, tous: le péché originel. Celui-ci m’a toujours paru la plus grande injustice qu’on ait tenté de commettre vis à vis de moi pour me rabaisser, quoi que j’aie fait ... ou pas. Heureusement, je m’en suis vite débarassé !

  • @ Abbé Alain René:

    La nuance est importante en effet. Vous avez raison, le Christ tel que présenté dans les évangiles ne culpabilise pas, il les renvoie à eux-mêmes. En cela il anticipe de deux millénaires les psychologies et modes modernes de communication, telles la Gestalt et autres. En cela aussi il reste une référence pour moi, même sans croyance ni adhésion religieuse.

    Par contre la culpabilisation a été présente dans la transmission par les religions instituées. Je fais ici une différence: la culpabilité consécutive à une faute reconnue comme telle (un péché), est ponctuelle. Son champ reste circonscrit à la faute précise. Alors qu'il me semble qu'en psychologie la culpabilité est davantage ontologique, comme logée dans notre inconscient jusqu'à ce qu'une situation la révèle. Elle est comme consubstancielle à l'individu et inscrite dans la durée.

  • Votre connaissance de la tradition qui porte le message chrétien me semble assez pauvre. Elle nous dit que le Christ par son sacrifice et sa Résurrection nous a d'avance tout pardonné. Il nous suffit de nous nous ouvrir à ce pardon.
    D'autre part, l'homme est fait de plusieurs couches et même quand il est pardonné dans son âme, les souvenirs de ses fautes surtout si elles furent graves peuvent demeurer. Mais cela ne signifie pas que le coeur de l'homme ne soit lavé et pur devant Dieu.
    De toute façon, le chemin en Dieu et vers Dieu est long et parsemé de chutes.
    Les critiques superficielles viennent souvent de gens qui ne connaissent pas vraiment la théologie,
    n'ont jamais été accompagné spirituellement par un
    religieux, ne prient pas vraiment . Ils critiquent du dehors et ne s'engagent jamais.
    Quand un jour vous rencontrez un moine rayonnant de Dieu, il vous donne envie de devenir un vrai chrétien. C'est ce qui m'est arrivé et je marche.
    Bonne route !

  • Intéressante et utile mise au point, y compris l'ironique et amusante phrase d'introduction.

  • Boris Cyrulnik binaire et clivant ? On le serait à moins, après avoir transféré dans le concept de résilience ce qu'il a vécu pendant la guerre. Mais, je ne pense pas qu'il y soit parvenu complètement, à entière résilience. Ce n'est pas un défaut, mais une blessure avec laquelle il faut vivre. Marek Halter présente les mêmes stigmates.

  • Oui, j'imagine cela.
    C'est surtout cette volonté de faire le bien de tous, cet aspect messianique. Mis avec d'autres cela produit une sorte de surenchère du monde réinventé en beaucoup mieux. C'est enfantin, et la contrainte (morale ou autre) n'est pas loin.

    Je penche pour dire que cela lui appartient en propre, et qu'il s'agit d'un mode de penser archaïque, indépendamment de comment son passé a ensemencé sa philosophie.

  • Moi je me demande si on aura pas plutôt une situation pire. 3 choses m'inquiètent en particulier:

    1) la dette de beaucoup de pays va augmenter de manière très importante. Dans beaucoup de pays, on annonce souvent entre 15 et 30 points. Et ce sont les citoyens qui vont écoper et sauver l'économie, comme en 2008 ils avaient sauvé les banques. Ensuite ce fut austérité pour tt le monde, on a tapé sur les assurances sociales, on a refusé plein de trucs "parce qu'on a pas les sous", etc. Je m'inquiète particulièrement des mesures économiques que l'on va prendre pour redresser la barre. On va nous dire que c'est ça ou la dépression économique, comme en 2008.... Rien n'a changé donc..

    2) la société de surveillance qui nous attend: c'est pas forcément ma plus grande crainte car ce n'est pas un risque vital, mais les dangers sont réels. Un peu partout on pense à installer des mouchards sur les portables, google et apple s'en mêlent, certains politiques demandent à ce que cela devienne obligatoire.... Désolé mais définitivement certaines personnes ne devraient pas s'aventurer dans des domaines qu'ils ne comprennent pas. Ce genre de logiciels sont tout simplement la plus grande atteinte aux libertés individuelles, à l'anonymat et la vie privée que j'ai vue dans des démocratie. On commence à accepter n'importe quoi pour un peu de sécurité et en tant qu'informaticien attaché aux droits fondamentaux (qui distinguent donc un état de droit et une dictature), je suis très préoccupé. Il faut absolument éviter de s'habiter à être surveillé et notamment quand des multinationales s'en mêlent. Parce que ne nous faisons aucune illusion: dès que la crise du covid sera derrière, certains proposerons de laisser en place ces mouchards, pour lutter contre le crime. Et qui oserait se dire pour le crime ? Probablement des gauchistes qui vivent dans un monde de bisounours.

    Dois-je rappeler ici ce qu'est un logiciel propriétaire ? Une faille logicielle ? Un piratage de base de donnée ? Une backdoor ? Le programme "Prism" ? Le patriot act ??? Ce sont les même crétins (désolé pour ce terme mais c'est le seul qui convient) qui font la promotion du vote électronique (dont il est ABSOLUMENT impossible de garantir à 100% la sécurité). Le manque de culture informatique en général est très inquiétant.

    3) tout accepter au nom de la "crise": c'est un condensé des 2 premiers points mais il va plus loin. On a tous d'assez bon gré accepté les mesures de confinement. Cela dit, il est nécessaire de raison garder. C'est une crise très grave, mais il ne faut pas perdre nos fondamentaux. Le droit à la santé est particulièrement important, mais il s'agirait de ne pas oublier que les mesures d'exceptions doivent rester exceptionnelles, limitées dans le temps et soumissent à un contrôle étroit. Et cela ne les autorise pas non-plus à contourner les mesures de contrôles dont dispose une démocratie. Cela m'agace parfois d'entendre les pouvoirs critiquer les oppositions au nom de faire "front commun". Comme si l'opposition politique devenait indésirable en période de crise. C'est précisément dans ce moments qu'on en a le plus besoin. Tout cela sont des petites graines de totalitarisme dont il s'agit d'empêcher la germination. Dans beaucoup de pays voisins, ces graines ont engendré des situations qui n'ont plus grand chose à voir avec un état de droit ou une démocratie, et il n'y a pas besoin de regarder vers la Hongrie ou la Russie, nos voisins français sont en train d'opérer une douloureuse transition... Ce sont dans les périodes comme celle que nous vivons que l'homme accouche du pire. Dans notre pays, la crise sanitaire est. malgré les apparence, relativement bénigne. Il faut rappeler les morts de l'alcool, du tabac, de nos routes, etc. Ne faisons pas n'importe quoi.

  • II est vrai que cet homme a connu, à l'âge de 6 ans, une dramatique expérience dans les camps de concentration et s'en est sorti grâce à une volonté de fer. La solidarité dont il parle est d'abord, comme le dit Homme libre, individuelle, une générosité des personnes envers d'autres personnes, une religion de l'amour du prochain. C'est dans nos gènes, dans notre instinct animal, afin protéger l'espèce humaine.
    Mais la solidarité qui sera nécessaire après la crise devra être politique. Dans un pays fédéral comme la Suisse, les Cantons sont solidaires, comme les régions en France. Les secteurs les plus riches aident les plus pauvres. L’État fédéral, comme l’État jacobin, répartit l'impôt selon les mêmes règles nationales.
    Par contre, l'Europe, malgré l'existence d'une monnaie unique, se conduit comme une juxtaposition de pays indépendants et égoïstes. L'Europe n'est donc pas une Nation. La solidarité c'est, avant tout, une question de proximité de valeurs communes, d'intérêts communs, de cohésion, de dépendance, de connaissance, d'histoire commune etc. J'ai bien peur, moi aussi, que rien ne change...

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