Le revenu universel: Paradise Now?

A l’époque des grandes utopies qui ont prolongé la révolution culturelle de Mai 68, une troupe américaine exilée avait connu un succès planétaire: le Living Theatre. Les spectacles n’étaient plus des pièces à textes proprement dit, mais des happenings structurés autour du refus de la guerre, des relations humaines et de l’identité individuelle.

Paradise1.jpgLa révolution culturelle de 68

Dans un spectacle total et provocateur, un quasi manifeste néo-humaniste, la société était passé au crible d’un immense désir de vie et de liberté. L’horreur des guerres mondiales et d’une oppression jamais connue avant était dans les consciences. La revendication de libre sexualité était un des piliers de cette révolution culturelle. Par la libre sexualité l’oppression du pouvoir reculait, car la sexualité ne peut appartenir à l’Etat. Actuellement la sexualité est de plus en plus cause d’hystéries politiques collectives et de déballages sordides, comme on le voit presque tous les jours: la liberté est en sursis.

Le refus des cloisonnements et des images sociales était un autre pilier de la troupe du Living Theatre, et les acteurs de Paradise Now étaient quasiment nus sur scène, symbole d’une nouvelle identité à naître en rupture profonde avec le passé et avec les catégorisations produites par l’apparence. La troupe cassait le rapport dominant-dominé établi avec le spectateur et faisait éclater la société du spectacle, chacun devenant acteur de soi et écrivant sa propre histoire.

Beaucoup de gens ne retiennent de la révolution culturelle des années 1960-1970 qu’un slogan: «Il est interdit d’interdire». Slogan aujourd’hui très critiqué. On lui attribue la perte de repères, le supposé laxisme de la société et l’enfant roi. Cela se peut partiellement. Les anciennes autorités avaient été portées à un tel paroxysme dans le nazisme et le stalinisme qu’après cela il ne restait plus grand monde pour endosser l’image monstrueuse du chef, telle qu’elle s’était incarnée, produisant des océans de sang et des idéologies d’une extrême perversion intellectuelle. Pour ma part j’attribue la crise de l’autorité actuelle au fait que d’une part la véritable notion d’autorité n’a pas encore été redéfinie clairement et collectivement, et d’autre part au fait qu’en occident des millions d’enfants sont, après divorce, privés de tout contact avec l’autorité masculine paternelle (40% des enfants de divorcés!). L’autorité paternelle pose des limites tout en en compensant les inconvénients (limitation de la liberté et de la toute-puissance) par la construction de soi et de son projet de vie. Alors que les autorités étatiques (école, armée, par exemple) ne sont que des autorités limitantes.


Changer le rapport à l’argent

Une des phrases répétée dans l’extrait vidéo de Paradise Now ci-dessous, est: «Sans argent tu ne peux pas vivre». Phrase qui rejoint la critique de la société hypermarchande actuelle et la quête de valeurs fondatrices de société autres que les rapports de marché. Il faudra d’ailleurs revenir sur cette critique de la société hypermarchande qui suscite une certaine adhésion mais qui n’est pas assez critiquée à son tour pour en décanter les contours réalistes.
paradise2-freon.jpg
Je cite le Living Theatre et la phrase sur l’argent parce qu’il y a une résonance entre l’après 68 et la période actuelle, même si les motifs de malaise sont différents. De la grande contestation des années 60-80 sont sorties de nombreuses libertés nouvelles, une prise de parole comme une prise de la Bastille, des expériences sociales autogestionnaires, entre autres. Toutefois la radicalité de certaines analyses les rendaient «impropres à la consommation». Vivre sans argent, dans les très nombreuses communautés hippies ou anarchistes qui se sont créées à l’époque, se heurtait à un monde assez libéral pour laisser se développer cette contestation et ces expériences, mais économiquement structuré et d’où l’argent (valeur de troc ou d’échange universel) n’avait pas disparu. Les rapports marchands existaient toujours y compris à l’intérieur de ces communautés. Les carottes ne poussaient pas toutes seules et les chèvres devaient être traites pour pouvoir faire du fromage que l’on vendait sur les marchés locaux. Le travail nourrissait. Et le travail, c’était encore et toujours la peine, la punition, l’exil du paradis. «Tu gagneras ta vie à la sueur de ton front»: l’Homme chassé du jardin d’Eden biblique se retrouvait encore à gratter la terre en 1970, alors qu’il rêvait d’amour et de légèreté.

Et aujourd’hui une proposition ressurgit, qui permettrait peut-être de ne plus avoir à gratter la terre: le Revenu Universel. Qui, dans l’idée, nous ramènerait au paradis ou au moins changerait radicalement notre rapport à l’argent et au travail. Il n’y aurait plus l’obligation de travailler. Chaque individu recevrait environ 2’000 euros par mois. On pourrait ainsi développer ses talents et faire ce que l’on aime plutôt que de subir des activités parfois mal vécues. La pression sur les salaires serait annulée, de même que la peur du chômage. On travaillerait quand on le souhaite et avec plaisir. Il y a là une sorte de paradis. Un article du Matin de ce jour, sous la plume d’Ivan Radja, résume cette théorie du Revenu Universel.

Ceux qui la soutiennent font valoir que l’Etat social, par diverses allocations et aides, contribue déjà à presque 80% de ce Revenu. Et à la critique de ceux qui craignent qu’une telle mesure n’encourage à la paresse (le système s’effondrerait si plus personne ne travaille), ils répondent que l’argent n’est au fond pas la première motivation des gens à travailler. Ils travaillent pour réaliser quelque chose. C’est aussi important que de gagner de quoi vivre.


liberte.jpgVers une société sociale-libérale

Une telle idée participe à une vision nouvelle de l’humain, où la contrainte et la peur sont peu à peu remplacées par la satisfaction et le goût d’être plus que d’avoir. En théorie l’idée est séduisante. Mais en pratique est-elle réalisable? Il faudrait une constante de productivité puisque le revenu serait pris sur le PIB. On pourrait imaginer une société à ce point libérale qu’une partie de la population vit sans travailler, et une autre partie s’adonne à un mercantilisme effréné qui fasse s’enrichir la société. Car après tout, si la société libérale (c’est-à-dire de liberté individuelle) permet de développer de tels choix de vie où l’être prime sur l’avoir, pourquoi - au nom de la même liberté - ne laisserait-elle pas se développer une partie de la population pour laquelle l’avoir prime sur l’être? Et qui en plus apporterait au pays des ressources alimentant le Revenu Universel?

On évoluerait vers une société sociale-libérale, où les expériences de nouvelle vie, la philosophie, les échanges humains avec leur critère de valeur psychologique ajoutée, côtoieraient les classiques échanges commerciaux avec leurs critères de productivité, de rentabilité et d’accroissement des richesses matérielles. La société est déjà en partie sociale-libérale. Mais le social dépend de l’économie, il lui est subordonné. Dans la théorie du Revenu Universel le social serait un domaine d’égale valeur à l’économie. Il n’y aurait plus à choisir entre le socialisme et le capitalisme, dont l’antagonisme résulte d’une vision partielle du monde et produit des dissociations sociétales. Il y aurait ET le capitalisme, producteur de richesses physiques, ET le renouveau social, producteur de richesses morales.    

Il y a cependant un risque considérable à ce Revenu Universel: celui de rendre les populations encore plus dépendantes. Aujourd’hui on entend une certaine critique de la dépendance vis-à-vis de l’économie. Avec le Revenu Universel, ne rendrait-on pas les citoyens encore plus dépendants et de l’économie et de l’Etat? Il faudrait qu’un pays tente l’expérience sur 20 ans pour tester la viabilité de la théorie.

Qui se lance?

 

Extrait de Paradise Now:

http://www.youtube.com/watch?v=jF7_BdHi_NA&feature=player_embedded

 

Le diable en été

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Catégories : société 3 commentaires Lien permanent

Commentaires

  • Réfléchir sur le mode de société est de bon aloi je trouve. Seulement de la théorie à l'exercice pratique il y a un paramètre incontournable qui est la nature humaine.

    L'obsession de l'avoir est un schème dont l'humanité est très loin d'être libéré.
    La peur de la faim, du manque de protection, de confort de vie est un atavisme si profondément inscrit que même dans les plus beaux exemples de civilisation de l'histoire humaine nous n'en trouvons aucune qui ait surmonté ce "basic instinct".

    Jung contredisait Freud sur la notion de l'instinct le plus primaire. Le besoin de manger viendrai bien avant celui de copuler.

    Dans toutes sociétés il doit y avoir un même pourcentage d'enragés à la course du pouvoir que donne la richesse ou le privilège. Quiconque y parvient renonce très facilement aux beaux principes qu'il pouvait tenir dans d'autres circonstances.
    Culturellement nous n'avons pas bougé d'un iota sur ce sujet.

    La question est; qu'est-ce qui motive l'entreprise ? Le besoin de (se) réaliser, de créer, ou de réussir financièrement ? Posez la question à n'importe quel conseil d'administration et vous aurez la réponse.

    Justement, dans un tel système de valeurs poussé jusqu'à des extrêmes paroxystiques tout autres repères culturels de vie, tendent à disparaitre.

    Aujourd'hui, nous courons, nous courons même plus vers la réussite personnelle, mais vers notre survie, vers des exigences toujours plus déshumanisés, pour obéir à des règles au service d'un système au détriment de l'individu, des taxes rehaussées, des règlements toujours plus liberticides, des critères qualités abstraits etc.
    Le nez dans le guidon nous ne voyons plus grand chose.

    C'est réussir ou se battre pour survivre et ce n'est pas une question de mérite ou de disposition au travail. C'est soit tu prend le train tel qu'il est, avec ses places premières classes limitées soit tu es largué, faillites, chômage, exclusion.

    L'équation est pourtant simple, aujourd'hui les banques prêtent de l'argent qu'elles n'ont pas et qui ne leurs coûtent rien, et chaque individu dans son activité, chaque état avec leur PIB venant de cette activité remboursent jusqu'à 50% de leurs revenus aux banques qui n'ont rien engagé au départ. Nous sommes dans le système Madoff à une grandeur planétaire.

    Mieux, c'est si bien fait que quant les banques se cassent la figure en 2008, ce sont les nations (donc les individus) qui renflouent le système à coup de millier de milliards.

    Cela fait bien longtemps que le fruit du travail et de l'entreprise ne va plus au service des nations et de la population, ni même à d'hypothétiques salauds de patrons, mais aux banques qui ont supplanté les rôles des états qui ne régulent plus rien et sont leurs obligés.

    Quand nous saurons remettre en cause ce système absurde, on pourra peut être commencer à réfléchir sur les valeurs que l'humanité souhaite développer.

  • Juste petite précision : personne n'a jamais proposé un Revenu Universel à 2000€ ; à ce montant là, il devient infinançable et contre-productif. Généralement, il est proposé entre 300€ et 900€, très rarement plus.

  • Si un pays compte 1'000'000 de travailleurs qui gagnent chacun 100'000.-/an et produisent chacun pour 200'000.- de biens et services par an, nous avons une masse salariale de 100 milliards et une production brute de 200 milliards par an, soit un bénéfice de 100 milliards, qui seront réinvestis par les patrons et actionnaires des sociétés employant ces travailleurs, notamment pour payer leurs salaires l'année suivante.

    Si un revenu universel garanti de 25'000.- par an est adopté dans ce pays et que 50 % des travailleurs décident de ne plus travailler et de se contenter de ce revenu universel, les 500'000 travailleurs restants produisant chacun pour 200'000.- de biens et services par an, nous aurons une masse salariale de 50 milliards et une production brute de 100 milliards, soit un bénéfice de 50 milliards dont 12,5 milliards reviendront aux improductifs et 37,5 milliards reviendront aux patrons et actionnaires des sociétés employant ces travailleurs ; cette dernière somme sera déjà insuffisante pour payer les salaires de la moitié qui travaille encore, l'année suivante.

    Si un revenu universel garanti de 25'000.- par an est adopté dans ce pays et que 90 % des travailleurs décident de ne plus travailler et de se contenter de ce revenu universel, les 100'000 travailleurs restants produisant chacun pour 200'000.- de biens et services par an, nous aurons une masse salariale de 10 milliards et une production brute de 20 milliards, soit un bénéfice de 10 milliards qui ne suffira même pas à payer les 900'000 improductifs qui auront droit à leurs revenus garantis de 25'000.- chacun, soit une somme totale de 22,5 milliards, et ce pour l'année courante, on ne parle même pas de l'année suivante.

    Un tel système n'est viable que si la proportion de travailleurs qui décide d'arrêter et de toucher le revenu universel demeure faible, ou si la productivité de ceux qui continuent à travailler est multipliée de manière importante, ce qui est difficilement possible puisque les travailleurs subissent déjà une pression à la limite du supportable pour augmenter continuellement leur rendement.

    Même si elle était possible, cette augmentation de production ne pourrait pas être écoulée sur le marché existant puisqu'une bonne partie de la population n'aurait plus les moyens de l'acheter avec son revenu universel, il faudrait donc trouver de nouveaux marchés.

    Une économie capitaliste ne peut fonctionner à long terme que si la production et les débouchés pour vendre cette dernière augmentent continuellement, et cela serait encore plus indispensable avec l'introduction du revenu universel (cette caractéristique de l'économie capitaliste n'est pas intégrée dans les exemples ci-dessus, qui sont très simplifiés).

    Une croissance économique infinie est impossible sur une terre et avec des ressources qui ne sont pas infinies, par conséquent le système capitaliste n'est pas viable à long terme ; le système de revenu universel accélérerait sa fin et provoquerait très vite le développement d'une économie parallèle, fondée notammment sur le troc, qui ferait baisser drastiquement les recettes fiscales et les possibilités d'actions étatiques qui en dépendent.

    Les politicards dirigeant les états, les actionnaires de sociétés et les patrons, bref ceux qui profitent du système actuel n'accepteront pas volontairement un revenu universel, il faudrait le leur imposer, or il est difficile de justifier l'instauration d'un revenu universel au niveau des principes.

    Dans les sociétés antiques fondées sur l'esclavage, les minorités dirigeantes estimaient avoir le droit de s'approprier le fruit du travail de la majorité d'esclaves en contrepartie de la vie qu'elles leur laissaient après les avoir battus à la guerre.

    Dans les sociétés féodales, les seigneurs estimaient avoir le droit de s'approprier le fruit du travail des serfs en contrepartie du droit de s'établir sur leurs terres et de la protection qu'ils étaient censés leur accorder en cas de danger.

    Dans le système capitaliste, les patrons et les actionnaires de sociétés estiment avoir le droit de s'approprier une part du bénéfice produit par leurs employés en contrepartie de la fourniture de l'outil de production.

    Mais dans le système capitaliste et plus encore dans le système néo-libéral, on ne voit pas quelle serait la contrepartie du droit pour une majorité d'improductifs de s'approprier une part importante du produit du labeur de la minorité qui travaille encore, et on ne voit pas pourquoi cette minorité accepterait de continuer à le faire sans en retirer aucun avantage.

    La seule contrepartie qui me vient présentement à l'esprit serait de retarder le jour où cette majorité d'exploités des systèmes capitaliste et néo-libéral, massacrera la minorité qui en profite pour s'approprier la richesse qu'ils ont produite et dont ils ont été spoliés par cette minorité, mais une telle menace n'est pas d'actualité pour cette dernière.

    En effet, cette minorité a écarté depuis longtemps une telle menace en créant divers instruments comme les actions au porteur de sociétés anonymes, les trusts discrétionnaires de droit anglo-saxon, les fonds d'investissement, le secret fiscal et bancaire etc... qui garantissent l'anonymat à ceux qui exploitent le travail des autres et s'approprient le bénéfice qui en résulte.

    S'agissant plus particulièrement de l'occident, il faut en outre demeurer consient du fait que nous somme tous membres de cette minorité, même si nous ne spéculons pas personnellement, car les états spéculent avec l'argent de nos impôts, les caisses-maladies avec nos primes, les caisses AVS et LPP avec nos cotisations, etc ... il devient donc très difficile de déterminer qui est responsable de quoi, de sorte que la menace précitée n'est pas concrète pour cette minorité, qui refusera de la considérer comme une contrepartie au revenu universel.

    Si vous voulez persuader un humain de modifier un comportement si égoïste qu'il en devient abusif, la seule manière réellement efficace est de menacer concrètement son porte-monnaie ou son intégrité physique personnels, s'attaquer à une société dont il est actionnaire ou aux organes de l'état dont il est citoyen, ne suffira pas.



    @ Pablo : le revenu universel de CHF 2'000.- par mois donné comme exemple par Homme libre est adapté au coût de la vie à Genève, où l'on ne trouve pas un studio même minuscule à moins de CHF 1'000.- par mois mais où les salaires moyens sont 4 à 5 fois supérieurs à ceux de France ; pour vous donner une idée du coût de la vie à Genève le minimum vital y est de CHF 1'200.- par mois pour un débiteur vivant seul, en plus du montant de son loyer effectif, cela signifie qu'en cas de saisie contre une personne vivant seule dans un studio à CHF 1'000.- par mois et gagnant CHF 5'000.- par mois, son salaire sera saisi à concurrence de CHF 2'800.- par mois, et seul le reste lui sera laissé pour vivre, ou plutôt survivre car on ne peut que survivre lorsqu'on se retrouve avec CHF 1'200.- par mois pour se nourrir, se vêtir, payer sa caisse-maladie et ses impôts à Genève ; vous pouvez consulter ces normes d'insaisissabilité sur le lien suivant : http://www.ge.ch/legislation/rsg/f/s/rsg_E3_60p04.html.

    Dans les exemples chiffrés que je donne plus haut, vous pouvez remplacer le revenu universel de CHF 2'000.-/mois par un montant de Euros 500.- /mois pour l'adapter à la France, mais il faudra alors aussi remplacer le salaire moyen de CHF 100'000.- /an par un revenu moyen adapté à la France, par exemple Euros 25'000.-/an, et les ratios indiqués resteront les mêmes.

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