Blondie et l’aspirateur cosmique

En hommage à Blondie, alias Blondesen, alias Per-Pierre Amman, je vous raconte ici une aventure que j’avais toujours tenue secrète, convaincu que personne ne me prendrait au sérieux. Plutôt que d’affronter les sourires narquois et les carquois de flèches à la volée, j’ai gardé mes envolées dans ma poche comme on serre un poing dans un sac en papier contenant les croissants de la veille. Mais le départ de Blondie m’oblige à vous révéler cette expérience presque mystique.

BAC1-1-pluie.1244377802.jpgC’était un jour déraisonnable. Un de ces jours que l’on voudrait  effacer à jamais des calendriers. Rien jusque là n'était allé dans le bon sens. Harassé, le ciel s’était défait du soleil vénéneux. Il pleuvait sans cesse sur Budapest ce jour-là. Je marchais dans cette ville aux trottoirs gris et aux enseignes bariolées.

Devant une devanture un boni-menteur haranguait les passants:

- Chapeaux à vendre! Beaux chapeaux, chapeaux melons, chapeaux pastèques, steaks à point d’heure, toujours ouvert, pas cher et casher, fumoir inclus! Qui veut mes chapeaux?

- Monsieur! Monsieur!

J’attirai son attention puis la relâchai afin que par un effet élastique elle lui signale ma présence.

- Je voudrais un chat-peau de crocodile, c’est pour Odile.

- Mais venez donc cher Monsieur, entrez entrez dans ma modeste boutique.

Je le suivis à l’intérieur. Dès que j’eus passé la porte un parfum capiteux d’encens oriental, de senteurs africaines et de femme généreuse m’enveloppa. Une musique d’avant-guerre, d’avant même la guerre du feu, une musique primitive roulait sur les murs, se tassait dans les coins avant de sauter aux oreilles oubliées d’hommes et de femmes assis nonchalamment sur des sofas aux teintes passées de mode: un rouge vermillon délavé, un violet d’hortensia, ou même - suprême audace - un bleu outremer ramené par bateau marchand après la conquête des îles Vierges.
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A un bar, une femme splendide: chevelure brune aux fiers éclats de jument sauvage, visage d’ange aux yeux d’azur, épaules nues brillant comme une prairie d’été, jambes longues, si longues, comme dessinées à l’encre de Chine, qui suscitèrent en moi une immédiate et terrassante émotion d’intense beauté.

Elle me regarda fixement avec un mélange d’aplomb et de fragilité et ma raison faillit chavirer. La voix du boni-menteur me ramena au présent.

- Pour ce chat-peau de crocodile, je dois vous informer que le prix en est très élevé.

- Qui est cette femme?

- C’est Celle-qui-est-devant-la-porte.

J’en avais entendu parler. Derrière elle devait se trouver la porte qui même au Graal: le chat-peau crocodile! Tout se tenait, tout se mettait en place, comme un puzzle dont un dieu profane aurait lié les pièces par des fils invisibles. Je ne sais quelle était la machine cachée ou l’attraction secrète qui rassemblait les pièces. Je n’avais plus qu’à suivre les événements comme, en d’autres lieux, le Petit Poussait poussait l’audace jusqu’à la maison de l’ogre, certain de revenir indemne. Le marchand m’indiqua ce que j’avais à faire.

- C’est par ici, me dit-il en me conduisant devant une porte sculptée dans un vieux bois rare. Entrez dans cette pièce et observez bien tout: le chat-peau de crocodile vous apparaîtra de lui-même.

BAC91-Rachel_Ward_1.jpgJ’entrai donc. La porte se referma derrière moi, sans aucun mécanisme visible pour la rouvrir. Je ne pouvais qu’avancer. Des cris d’oiseaux résonnaient dans ce qui se révéla être une forêt tropicale. Des singes se balançaient à des lianes synthétiques aux couleurs de l’arc-en-ciel. De loin en loin, des panthères apparaissaient et disparaissaient. Seuls leur feulement terrifiant restait, cris sans gorge, voix sans animal.

Plus loin la foret s’éclaircit. Dans une clairière, des lionnes triomphantes chevauchaient des lions malingres. Une allée d’acacias offrait le stupéfiant spectacle d’oiseaux morts, le coeur planté sur les épines des arbres. Je me suis dit que les oiseaux ne se cachent pas toujours pour mourir. Au-delà des arbres j’entrevis Rachel Ward, beauté bouleversante qui n’avait jamais quitté mes rêves. Je hâtai le pas à sa suite.

Plus loin dans la clairière un troupeau d’éléphantes semblait attendre quelque chose. En approchant je vis qu’elles étaient assises et regardaient le ciel, d’où venait un étrange sifflement. Mais les hautes frondaisons des baobabs et des fromagers limitaient ma vue. J’avançai donc encore et dans un espace dégagé je rejoignis Rachel. Elle me prit la main et je crus quitter instantanément ce monde dans une extase indicible. Mais elle me montra du doigt quelque chose dans le ciel. Un point d’où venait le sifflement.

Le point grossissait. Je distinguai bientôt une silhouette, bras levés en signe d’une hypothétique victoire sur on ne sait quel ennemi. Elle passa devant le soleil et pendant quelques instant il n'y eut plus rien. Quand enfin mes yeux purent voir à nouveau, ce que je découvris fut le plus étrange spectacle de toute mon existence d’explorateur des paysages psychiques: Blondie, oui, Blondesen, assis sur un étrange engin, oui, chevauchant un aspirateur cosmique et riant à gorge déployée!
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Blondie ici?!

Il tourna plusieurs fois au-dessus de nos têtes - la mienne et celle de Rachel Ward, qui dévoila ainsi son cou si délicat que je ne pus m’empêcher de lui dire combien elle était belle. Puis, décrivant un dernier cercle, il me lança un objet qui tomba à mes pieds et il s’éloigna rapidement. Longtemps après qu’il eût disparu, son rire résonnait encore dans la clairière et dans la forêt.

Je regardai l’objet: c’était un chat-peau crocodile. Exactement celui que je cherchais. Je le ramassai et le posai délicatement sur la chevelure ondulante de Rachel Ward. Il était fait pour elle.

Elle me remercia et me montra une autre porte.

- Je vous invite chez vous? dit-elle.

Derrière la porte était mon appartement. Nous y entrâmes. Après avoir bu un apéritif exotique sur le balcon encore chaud du soleil de cette fin d’après-midi, nous passâmes dans ma chambre. Je ne saurais vous conter la suite.


Le lendemain matin, Rachel n’était plus là. Mais je trouvai un mot sur la table de chevet: «Merci pour cette nuit inoubliable. Rachel Odile Ward».

Au pied du lit, le chat-peau de crocodile semblait briller comme un diamant...

Catégories : Humour 6 commentaires Lien permanent

Commentaires

  • Trop triste pour commenter... je quitte.

    A demain!

    Bien des choses à vous

  • Hommelibre? Merci!!

    Puissiez-vous penser à lui lorsque vous écrirez "certains" billets!

    Bonne soirée ...

    (*_*)

  • + 1 comme Loredana :-))))

    Ha! Je vous ai trouvé un nouveau rival (mais il n'a pas encore donné son accord, ni ne le sait mais il devrait rebondir avec son aspiratueur ;-)..).

    :-B

  • CHAPEAU Hommelibre!!
    Tendresse, humour et amour... Bravo.

  • J'ai fait un saut chez ROYAL CADICHON en souvenir de Blondesen et, à ma grande surprise, j'ai lu un commentaire innommable signé Djinius auquel j'ai répondu!

    Merci John de nous transporter dans ce rêve magique.

    A moins d'avoir des rêves prémonitoires, nos rêves expriment, des choses où êtres auxquels nous avons fortement pensé dans la journée.

  • De toutes se facéties, la dernière est la plus terrifiante. Bye bye, Blondie! Je me souviens qu'il m'avoua qu'il a eu une belle vie, connu la vraie liberté d'action et d'expression (que la génération d'après ne pourrait pas se souvenir) ... Celle-là, je la retiens avec émotion! Merci à lui!

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