70 enfants maltraités à Lugano: exemple de lynchage

24 Heures relayait hier l’accusation contre une ex-directrice de crèche qui aurait maltraité 70 enfants entre 1999 et 2005. Ne disposant d’aucun élément ayant servi à étayer cette accusation, je ne me prononce pas sur son contenu. En effet, 24 Heures relate les conclusions de l'ex- procureur Luca Maghetti, qui a depuis quitté la magistrature et ne pourra soutenir le dossier, mais on ne sait pas qui a porté les accusations contre l’ex-directrice.

lugano2-hr.jpgCe qui m’intéresse est la forme médiatique de cette affaire. La dépêche de l’ATS reprise par la presse est exemplaire de ce qui se fait habituellement. Un procureur peut envoyer un résumé de dossier d’Assises ou de Correctionnelle à la presse avant le procès. Les journalistes disposent dès lors de la version de l’accusation comme seule et unique source d’information. La version de la personne mise en cause fait généralement deux lignes de l’article, mentionnant sans plus qu’elle conteste les faits.

La disproportion entre l’accusation et la défense est flagrante et désastreuse, car la mise en cause est déjà considérée comme coupable. Il y a bien l’emploi du conditionnel par le journaliste, mais franchement, un tel paragraphe laisse-t-il encore place à la présomption d’innocence:

«La directrice les aurait terrorisés psychologiquement. A en croire l'accusation, la prévenue isolait les enfants qui ne voulaient pas dormir, les laissant pleurer jusqu'à ce qu'ils perdent conscience. Elle aurait aussi attaché les plus récalcitrants dans leurs lits et soumis à des douches froides ceux qui avaient de la fièvre.»?

Autant de détails ne sonnent-ils pas déjà comme un verdict? Autre passage:

«Un cas particulier a été relevé dans l'acte d'accusation repris par la procureure Clarissa Toricelli. Celui d'un bébé âgé de onze mois en mai 2004 et qui avait dû être hospitalisé après s'être évanoui.

L'enfant souffrait d'arythmie cardiaque qui lui provoquait des vomissements. Le 14 mai, après avoir été forcé à manger, le bambin avait perdu connaissance. Il avait été transporté à l'hôpital de Lugano puis à l'hôpital de l'enfance à Zurich où il était resté une dizaine de jours.»
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Ce cas n’est pas développé. Les parents ont-ils prévenu l’ex-directrice de la maladie de leur enfant? Avait-elle les moyens de savoir que l’enfant était souffrant? L’a-t-elle habituellement forcé à manger ou était-ce la première fois? On n'en sait rien mais comme c'est écrit, on suppose qu'il y a eu violence.

Autre fait reproché, celui d’avoir donné de la nourriture avariée aux enfants. «La présence de nourriture avariée, découverte dans un frigo, a été confimée par le Laboratoire cantonal d'hygiène.» En l’occurrence qu’est-ce que la nourriture avariée? Des aliments périmés depuis 1-2 jours? Des aliments avec moisissure? Cela était-il habituel?

 

Cette accusation soulève nombre de questions. Un tel comportement aurait-il pu passer passer inaperçu? Un enfant terrorisé de 3-4 ans peut manifester un refus de retourner à la crèche. Des collègues peuvent le voir. Comment cela aurait-il pu durer 6 ans? Un premier rapport avait été déposé en 2001, sans que rien ne bouge jusqu’en 2004. Trois ans sans que rien ne se passe, ni du côté de la justice ni de celui des employés et des parents? L’expertise commise en 2005 - soit simplement des interview - confirme les faits. Mais l’expert n’était pas sur les lieux. Il ne fait que reproduire ce qu’on lui a dit.

Je ne sais pas si cette personne est coupable ou non des faits reprochés. Si j’en fais un billet, c’est pour démontrer comment une accusation lancée dans la presse condamne presque automatiquement la personne mise en cause. Il n’y a qu’à lire les réactions sous l’article sur le site de 24 Heures.

En donnant des informations partisanes détaillées à la presse, la justice favorise le lynchage d’une personne présumée innocente. De là à penser que certains magistrats le font exprès pour enfoncer le clou et charger davantage un dossier, il n’y a qu’un pas que je suis très tenté de franchir. La justice utiliserait-elle la presse? Si oui, est-ce bien son rôle et est-ce dans son éthique d’impartialité?

 

 

PS:  Pas de crèche pour l'otage suisse à Tripoli. Seulement la prison.

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Commentaires

  • Cette affaire, encore une de plus!, relative aux mauvais traitements infligés aux enfants au sein d'une crèche me donne la nausée. Décidément je ne m'y ferai jamais.
    Oui bien sûr on peut imaginer qu'il s'agit d'un lynchage journalistique....malheureusement on ne fait pas allusion aux éléments de preuves indiscutables comme pour le cas de cette autre crèche en Toscane en décembre 2009 où là, heureusement, une caméra vidéo avait pu enregistrer les actes barbares de cette employée de crèche!
    quand même une ou deux précisions pour vous HL : Un enfant de 3-4 ans peut manifester un refus de retourner dans une crèche où il est maltraité. Oui en effet mais il peut aussi ne pas oser le manifester verbalement, on assistera alors à une réaction non verbale de type terreur nocturne, régression dans la propreté, vomissements etc......
    la durée : pendant 6 ans personne n'a rien vu, rie entendu : bien ca malheureusement c on ne peut plus classique! bien sûr que quelqu'un a forcément vu ou entendu quelque chose mais bon la loi du silence dans ce domaine est légion! mais bon nul ne peut être reconnu coupable en effet tant que preuve n'est faite de la culpabilité!

  • Bonjour vali,

    C'est pour cela que je n'ai pas pris position sur le fond, mais je déplore que la justice donne à la presse de nombreux éléments du dossier - même dans des cas où celui-ci doit être traité à huis clos d'ailleurs.

    Pour l'enfant qui manifesterait par des terreurs nocturnes, etc, on manque clairement d'éléments au lu de la dépêche. Et cela me dérange d'autant plus, car la justice donne des infos accablantes sans les moyens de se faire une idée. Dans le public cette femme est déjà morte. Et ça c'est regrettable, car même si elle était reconnue coupable avec des éléments probants, un tel comportement est plus à soigner, me semble-t-il, qu'à traiter avec la haine que j'ai lue dans les commentaires du 24 Heures.

    On retombe sur le difficile équilibre entre la sanction et le soin, entre considérer la personne comme ayant maltraité délibérément et en conscience, ou par excès de stress et perte de sa capacité de gérer.

    Décidément ce qui touche à l'enfance est très chargé émotionnellement. Cela se comprend, du fait de la fragilité de l'enfant face à l'adulte, mais on en perd un peu la raison, et la haine ou le rejet finissent par remplacer les arguments qui justifient des sanctions.

    Il faudrait être pédagogue, ré-expliquer que l'on ne secoue pas un bébé, que s'il vomit on appelle les parents, qu'une douche froide et des sévices sont inacceptables car l'enfant n'a aucun moyen de se défendre face à l'adulte, etc.

  • HL : réexpliquer je suis bien d'accord avec toi mais le problème est complexe. On ne voit pas toujours de prime abord les problèmes psychologiques des personnes en charge d'enfants, ce n'est hélas qu'en étant confrontés à une situation d'abus révélés que l'on peut ensuite mettre en place une prise en charge....pour autant que celle-ci soit vraiment possible.
    Je suis d'accord avec toi sur le fait que la haine n'est jamais bénéfique et de toute manière personnellement je n'ai pas attendu les journalistes pour me faire ma propre idée sur ce qui se passe dans certains domaines. Et je suis d'avis aussi qu'il faudrait arrêter de faire du sensationnel sur le dos des enfants victimes car cela ne sert pas forcément la cause que de vrais professionnels essaient de défendre. Relevons nos manches et mettons nous au travail. Les journalistes ne sont pas toujours dans mes petits papiers. Tiens au fait tu aurais pu écrire un billet sur ce journaliste qui a réalisé ce reportage époustouflant sur France 2 "les infiltrés" la semaine dernière sur la pédophilie je suis certaine que cela aurait fait débat!
    Bien sûr que ce qui touche à l'enfance est chargé d'émotion tu as raison....un enfant c'est sacré, on ne touche pas! cependant en tant que mère d'ados, il peut être parfois légitimes de ressentir l'envie de les truscider....mais on se retient!

  • vali, j'ai hésité toute la semaine à faire un article sur cette émission des infiltrés. Je suis moi-même très perplexe. D'un côté, l'insupportable de savoir qu'un enfant est abusé et de s'en sentir complice si on laisse faire, de l'autre une charte fondamentale nécessaire du journaliste, offrant les garantie d'un contre-pouvoir.

    Bien sûr cela touche les enfants et donc l'émotionnel est en marche. Mais un journaliste pourrait aussi bien dénoncer des résistants à un système totalitaire - ce que la Chine demande à Google par exemple. A chaque fois on peut trouver une loi qui justifie la délation du journaliste.

    J'y réfléchis encore et si je trouve comment le tourner je n'exclus pas de le faire, même une semaine après. Le débat reste d'actu.

    Le thème des Infiltrés d'hier soir incite aussi au débat. La discrimination était une qualité positive de l'esprit, elle est devenue un crime. Un glissement sémantique qui mérite le détour...

  • Oui en effet mais il peut aussi ne pas oser le manifester verbalement, on assistera alors à une réaction non verbale de type terreur nocturne, régression dans la propreté, vomissements

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