De l’art ou du cochon? De l'agonie!

L’art moderne est déroutant. Surtout quand la main de l’artiste n’y est plus pour grand chose. Mais que signifie l’art pour moi?

hirst1.JPGL’art est une représentation du monde, sortie de l’esprit d’une personne à un moment donné. Ce n’est pas une simple représentation la réalité telle qu’on la voit tous les jours, sans quoi n’importe quelle photo faite à partir d’un téléphone portable pourrait être qualifiée d’art. L’artiste repense la réalité, en fait autre chose, propose de nouvelles pistes, de nouveaux angles de vue, de nouveaux paradigmes. Cela est valable dans tous les domaines: peinture, sculpture, écriture, musique. A chaque fois la main de l’artiste permet de voir plus loin que la réalité, d’ ouvrir des portes.

Dans ce sens, exposer un caillou en disant que c’est de l’art, et le vendre très cher, n’a pour moi rien à voir avec l’art. C’est de l’illusion, ou un éclat de rire, un gag, mais rien n’a été repensé, retravaillé par l’artiste pour produire une nouvelle vision. Ce pourrait même être considéré comme de l’escroquerie. Ce n’en n’est pas uniquement parce que ceux qui admirent et achètent ces non-oeuvres savent à quoi s’en tenir.
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Je tenais cette réflexion en regardant un reportage sur Damien Hirst, proclamé artiste, que j’appellerais plutôt gag-man. Sa dernière expo faite au Musée océanographique de Monaco, présente des animaux dans une sorte de formol. Certainement intéressant pour les classes de biologie, mais où est le travail de l’artiste? Où et comment repense-t-il le monde? Nulle part.

Si l’art n’était que montrer le monde tel qu’il est, je n’aurais qu’à vous dire de regarder le Mont-Blanc en déclarant que c’est mon oeuvre, et vous demander de me payer pour avoir le droit de le regarder. Je n’aurais qu’à m’approprier cette réalité, comme Hirst s’approprie des corps du requin ou de la vache (images 1 et 2, cliquer pour agrandir). Le portrait de Kate Moss reprend ce que l’on trouve dans les livres d’anatomie, aucune création donc.

Quand au crâne couvert de diamant, on peut respecter le travail du sertisseur de pierres précieuses, trouver cela amusant, y chercher une foules de symboles que l’auteur ne livre pas. Mais Est-ce de l’art? Je doute que l’on puisse l’affirmer. Par contre, cette pièce qui a coûté 20 millions de dollars, a été revendue à 100 millions. S’il y a des gens assez fous pour payer autant pour une oeuvre qui ne laissera aucune trace dans l’histoire de l’art, libre à eux.

hirst3-L-2.jpeg.jpgDamien Hirst proclame que c’est facile de faire de l’art. C’est certainement facile de faire un travail de taxidermiste, de ne montrer la réalité que dans ce qu’elle est, mais il n’y a pas de pensée, pas de vision. Hirst veut que son art soit plus réel qu’une peinture. Mais l’art n’est pas la réalité, il est une re-production, une ré-invention de la réalité. Si encore on était en plein dadaïsme, immense provocation contre le conformisme, cela aurait du sens. Mais ici la provocation, si c’en est une, est devenue elle-même conformiste et rentable.

Le pseudo-art de Damien Hirst et les prix faramineux auxquels ses gags sont vendus dénote bien une époque, où l’argent ne représente plus une valeur de travail, de création, de production, mais uniquement de représentation médiatisée, sans fond pour alimenter une réflexion ou une émotion. Hirst est à l’art ce que les traders sont à la finance: des marchands de vent. Proclamez-vous grand artiste, on paiera cher pour vos oeuvres.

Hirst sera pleinement cohérent quand il exposera sa propre réalité, par exemple coupée en morceaux, dans un bain de formol solidifié. Ce sera le couronnement de son oeuvre. Qu'il s'exécute donc...
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J’espère au moins que de cet argent, Hirst fait un usage plus créatif. J’ose espérer qu’il soutient de véritables artistes qui n’ont pas eu ses relations et son culot pour se vendre. L’argent s’accumule sans raison dans diverses mains, et ceux qui en auraient besoin, ceux qui repensent réellement le monde, n’en profitent pas.

Les vrais artistes: musiciens, écrivains, peintres, devraient peut-être trouver de nouvelles voies pour se développer. Travailler en groupes, et investir une part de leur revenus dans un bien commun utile au développement de tous: locaux, matériel, etc. Ils devraient mettre en place des réseaux de diffusion de leur travail qui se passent délibérément des grands systèmes de production. Car les grands systèmes vont faire mourir la création à force de ne produire que du standard formaté.

Peut-être faut-il repenser à la fois l’art dans sa fonction actuelle, et les moyens de le diffuser. De nouveaux mouvements sont à naître de cette agonie de l’art moderne.

 



Damien Hirst £50m Diamond Skull
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PS: Surenchère en pseudo-art, surenchère en politique avec la rétention de Max Göldi en Libye depuis 20 mois: l’époque est délirante mais cohérente.

Catégories : Art et culture 8 commentaires Lien permanent

Commentaires

  • Pendant des milliers d'années le but de l'art était d'émouvoir, aujourd'hui il doit juste surprendre.

  • Si la vie suffisait, l'art n'existerait pas ... Aucune invention (métaphysique ou morale ou encore esthétique) ne frappe ce genre de chose. Cette non-création que vous nous décrivez admirablement, Hommelibre, est un foutage de gueule.

  • Ach ! Adolf Hitler aurait certainement partagé votre avis sur l'art contemporain : Entartete Kunst, [produit par juifs & Cie].

  • L'art est la production de tout artiste. Et toute personne qui dit produire de l'art est un artiste. Il n'y a qu'une catégorie de personne qui ne le dit pas: les "producteurs" d'art brut. Dans ce dernier cas d'autres s'en chargent.

    C'est les seules définitons qui tiennent la route pour toutes les catégories artistiques et toutes les époques. Il n'y a que les longues périodes de temps qui soient capables de faire le tri entre une oeuvre et une pissotière.

    Ainsi que me le disait Marcel en 1968,
    - Pour l'art, il est absolument nécessaire de prendre du champs!

    Ajoutant ensuite:
    - D’ailleurs, c'est toujours les autres qui meurent.

    Il est mort la même année et le même jour que Rrose Sélavy!

  • Vous dites que L’artiste repense la réalité, en fait autre chose, propose de nouvelles pistes, de nouveaux angles de vue, de nouveaux paradigmes. Pourriez vous me donner quelques exemples de ces pistes, de ces nouveaux angles de vue, de ces nouveaux paradigmes? Merci.

    De plus, c'est justement parce qu'il y a des gens assez fous pour payer autant pour une oeuvre que celle-ci laissera en tout les cas une trace dans l’histoire de l’art. Et oui, ce n'est pas toujours l' artiste qui décide si il restera ou non dans le coeur des hommes.

    Pour presque finir, j' aimerais vous dire que je me suis souvent promené dans la nature, j'ai beaucoup voyagé et pourtant jamais je n'ai eu la chance de rencontrer un requin dans aquarium empli de formol ( et ni dans une classe de biologie).

    Et pour finir, l'art a toujours eu ce besoin de repenser sa fonction actuelle, et de créer des moyens de se diffuser. D' ailleurs, c' est justement ce que Damien Hirst propose. Bien sûr, il ne faut pas l' imiter et il appartient à chacun de trouver en quoi il est une rupture par rapport à l'art moderne et à l' art classique.

    Que de nouveaux mouvements sont à naître? Oui, et bienvenus
    de cette agonie de l’art moderne: cela depend de toi et de ta capacité à t' en libérer.

  • @ Ben:

    1. "donner quelques exemples de ces pistes, de ces nouveaux angles de vue, de ces nouveaux paradigmes?"

    - je pense par exemple au romantisme, qui a valorisé le "je", le subjectif, l'expérience personnelle, l'émotion vécue, par rapport au classicisme et à la raison pour lesquels le monde est objectif et l'individu assujetti à ce monde, à ses lois et structures, à ses chefs. Le romantisme casse la chaîne de l'assujettissement à un monde supposé immuable et totalement objectivable, dans lequel l'individu n'est qu'un rouage et non pas un décideur. C'est donc une forte rupture par rapports aux systèmes de domination.

    - le surréalisme à introduit le fait que la représentation du monde est largement une construction de notre mentale et propose de non seulement exprimer notre expérience individuelle comme dans le romantisme, mais de questionner le fonctionnement même de notre mental. A bien des points de vue des provocations dadaïstes, ou plus tard le nouveau roman, ou le théâtre de Ionesco, nous renvoient à nos systèmes de fonctionnement. Le but n'est plus de décrire le monde tel qu'il est supposé être (classicisme), ou tel que nous le vivons individuellement (romantisme) mais comment nous le pensons et quelle est la place de notre fonctionnement mental, nos mécanismes, croyances, dans l'organisation du monde et des relations humaines. Le Grand Soir n'est rien d'autre d'une tyrannie de plus tant que la manière de penser n'a pas été réformée.

    Un Hirst ne fait que copier l'état d'esprit d'un Duchamp, d'un Ionesco, etc, provocateurs d'une puissance formidable dans leur époque, sans rien inventer de plus mais en sachant en faire de l'argent, ce qui semble être sa principale et peut-être sa seule finalité. Que l'on fasse de l'argent est normal, mais en vendant un vrai contenu.

    2. Moi en classe de biologie il y avait des animaux dans du formol. Pas des requins, des plus petits. Et s'il n'y en a pas, de requin, je pense que ce serait leur place. Mais on peut envoyer ces classe à l'expo de Hirst, bestiaire qui en vaut bien un autre. Que vous n'ayez pas vu de requin dans du formol dans la nature ne signifie pas que celui-ci est une oeuvre d'art.

  • @ Père siffleur:

    C'est justement à Duchamp que je pensais en parlant de provocation contre le conformisme.

  • Cher Homme libre,

    Hirsch ne fait pas que copier l'état d'esprit d'un Duchamp, d'un Ionesco, etc, car sa provocation inclut l' obscène volonté de reproduire l' "esprit de Duchamp" à l' infini ( ce à quoi Duchamp s' y est toujours refusé).
    En somme, Il reprend le concept d' indifférence de Duchamp pour en dépasser la limite morale.

    De plus, l' art de Duchamps n' a été reconnu comme art que sur le tard. Lors des premières expositions, il y avait scandale et pas plus ( cfr. Hirsch avec l' expo Sensation (Saatchi & Saatchi)). Laissons donc les oeuvres faire leurs effets et elles seront d'une puissance formidable pour notre époque.
    Faites toujours confiance aux artistes, ils peuvent voir et sentir des choses à un moment où d'autres ne les vois pas arriver. Le reste est une affaire de goût, n' est ce pas?

    La relation entre Argent et Création a toujours été perçue comme un tabou (jusqu' à Warhol?) dans le modèle offert par l'histoire de l'art. Pour ma part, je ne me risquerais pas à dire que le but de faire de l'argent avec ses créations n'est pas une invention "critique" de notre temps.
    Peut-être, est-ce même une sorte de mouvement "anti-mouvement artistique" fait d' artistes sans liens apparents dont personnes ne veut et/ou ne peut reconnaître en quoi il est mouvement.

    Moi j' y vois un postulat à lecture multiple:
    - Vendre une forme pour ne pas en vendre son contenu.
    - Assumer le faux de la surface afin de mieux vivre dans les profondeurs.
    - Faire de l' argent, c'est aussi refuser l' image d' Epinal de l' artiste vrai qui doit nécessairement vivre pauvre.

    L' art est toujours rupture mais seul le temps nous dira avec quoi l' art d' un Hirsh rompt vraiment. Il a en tout cas le mérite de nous reposer la question: en quoi le réel en tant que réel est-il hors du domaine de l' art? Et pourquoi n' y est-il pas le bienvenu?

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