Le père, limitant et structurant (suite et fin)

Suite et fin du billet de ce matin, trop long pour être pour être posté en une fois. Rappel du dernier paragraphe de la première partie:

"Gommer les différences père-mère en égalisant en tous points les activités et la prise en charge des enfants et de tout, c’est laisser émousser l’autorité des deux parents. C’est priver l’enfant d’une double représentation: deux images différentes avec lesquelles il noue des relations et des stratégies différentes, le préparant au monde des adultes. Lui enlever cela c’est lui enlever des repères."

Père1.jpgMais on peut avoir des fonctions père-mère inversées: des pères plus dans le maternant-soignant, des mères plus dans le limitant-structurant. Personnellement, pour moi qui suis pourtant assez maternant, j'exclus de prendre cette fonction en premier rang. Je veux bien assumer cette fonction  avec du tendre, du soin et du maternant, mais pas trop. Je veux assumer surtout la fonction avec laquelle je me sens le plus dans mon énergie d’homme: celle de pousser l’enfant vers l’avant, de ne pas pleurer au moindre bobo - surtout les garçons: un homme doit prouver sa capacité à serrer les dents, à tenir debout, à reprendre l’initiative, à soutenir sans être étouffant, à dialoguer sans se laisser modeler ou formater par l’autre, à rester ferme sur sa ligne quand il la pense juste, à ne pas chercher à plaire ou à attirer trop d’affection sur lui, à maîtriser sa souffrance et sa violence et à préserver la justice, c’est-à-dire le dépassement de soi. Classique? Traditionnel? Peut-être, et pourquoi pas. Ou alors néo-moderne avec fin de la parenthèse pleurnichante des hommes.

Je suis conscient de ce qu’il y a d’archétypal dans ce propos, et à quel point l’archétype peut exercer une fascination qui va à l’encontre de la libre détermination. Il peut même être réducteur, si on le prend comme une fin en soi. L’archétype est pour moi davantage comme une couche du système d’exploitation de l’humain-ordinateur, une sorte d’interface. Il facilite l’usage des autres applications. Il est une forme vivante, modelable, évolutive. S’en priver serait comme de renoncer à l’interface des fenêtres pour revenir aux lignes de code C:. Par exemple, l’homme peut se comporter en chevalier - grand archétype, avatar du prince. Il peut même être un mauvais chevalier. Peu importe, il n’a pas besoin des lignes de code (le côté rigide et enfermant du rôle): son intention positive, portée par la force de représentation de l’archétype, le fera devenir le chevalier qui lui convient, où il excellera à sa manière à servir, protéger, et chercher le Graal.
père-chevalier.jpg
Un point revient régulièrement sur ce blog. Il s’agit du lien possible entre la banalisation de la violence des enfants et adolescents, et la perte ou la diminution de cette autorité limitante et structurante du père, ou son excès d’ailleurs aussi, voire son application incohérente. Pour ma part je pense que ce lien existe. De par sa puissance physique, le père s’impose à l’enfant. Il assume une part de rapport de force dans cette relation. Le corps du père dit au corps de l’enfant: «Je suis plus fort que toi, si tu ne comprends pas la loi par la raison, mon corps te l’imposera par la force jusqu’à ce que tu sois en âge de la comprendre par la raison». L’enfant intériorise cette puissance qui reste imprégnée en lui comme une limite même en l’absence du père - car si l’enfant profite de cette absence pour bafouer la loi, le père saura le remettre dans le droit chemin à son retour. S’il revient.

C’est après beaucoup d’expériences, d’erreurs sur la pose des limites, d’oscillation entre le trop doux et le retour du dur par protection, d’observation et d’écoute des besoins des femmes et des hommes, de périodes trop accueillantes et maternantes de ma part, de questionnements sur ce qu’est d’être un homme, que j’écris tout cela aujourd’hui. Etre à l’écoute de tous les besoins de la femme, attentif à tout d’elle, sensible et doux, être dans le ressenti, ça va très bien pour l’amant qui ne se sert que du meilleur et ne prend aucune responsabilité. Le mari aussi peut incarner cela, mais pas en faire son attitude de base. Et ma foi, si la femme se trouve un jour désappointée que je ne sois pas tout en attention pour elle, si elle ne sait pas dire ses besoin, un jour elle s’en ira. C’est son problème plus le mien, même si je suis profondément romantique et donc profondément aimant quand je fais un réel don de moi. Je me demande juste si à force de voir le "désappointement" des femmes qui trouvent que leur compagnon n'est pas assez attentif à elles, il y aura encore des hommes pour vouloir prendre le risque de faire des enfants et de se faire jeter après.

Le discours féministe favorise une diminution de la fonction paternelle autre que celle théorisée: père maternant, égalité totale des rôles, etc. Mais les hommes ont aussi pris l’habitude de laisser aux mères une prééminence dans l’éducation, selon l’ancienne répartition des rôles. Et des hommes fuient leur place et leur responsabilité, ne se sentent pas à la hauteur, pensent que les femmes savent mieux qu’eux. Les femmes n’empêchent pas automatiquement les hommes d’être pères comme ils le souhaitent, et toutes les femmes ne veulent pas faire du père une nounou maternante.

père2.jpgAux hommes de prendre leur place et de se définir. Aux hommes de décider de leur manière d’être, puis de négocier avec leur compagnes. Les femmes n’ont pas plus à modeler leur homme que l’inverse. La femme n’est pas l’avenir de l’homme, mais l’Homme (ou l’Humain) est l’avenir de l’homme et de la femme.

Par contre dans l’éducation, il y a des fonctions importantes que les deux parents devraient discuter pour en finir avec l’épicerie d’une égalité forcée et indifférenciée.

Je souhaite que l’on comprenne que la critique d’un certain féminisme n’est pas une coquetterie ou une obsession, et n’est pas une mise en cause des femmes dans leur ensemble. Que l’on comprenne que beaucoup hommes ne sont pas dupes du chant des sirènes égalitaires sans pour autant être des dominants pathologiquement ni manquer de respect et de dialogue.

Que l’on comprenne que l’éducation n’est pas un terrain de jeu ou l’on tente des théories juste pour voir ce que cela donne. Que le passé est loin d’être l’enfer que l’on nous décrit, et que si comme je l’ai écrit récemment des femmes sont sacrifiées en Inde, en Chine, sont excisées en Afrique, les hommes eux sont programmés pour aller à la boucherie des guerres dans lesquelles ils défendent leur pays - leur terre! - et leur famille, ou pour émigrer, travailler à la mine et crever de silicose pour nourrir les leurs. Que l’on ne me parle plus des prédateurs: ils y en a, chez les hommes, chez les femmes, il y a des femmes et des hommes proies, mais heureusement les prédateurs pas si nombreux que cela.

 

PS: Prédateur: j'en connais au moins un, en Libye. Max Göldi, otage et prisonnier à Tripoli, le connaît aussi.

Catégories : Psychologie 10 commentaires Lien permanent

Commentaires

  • LE "Nom-du-Père" versus LES "Nom-du-Père".

    Est-ce un "Nom-du-père" peut-être LE "Nom-du-père", ou bien ne peut-il que demeurer un ersatz du "Nom-du-père" ?

  • Salut "hommelibre",

    Je ne veux pas changer de sujet pour le plaisir. Mais en vous lisant, je reconnais toutes mes pensées. Mais pourquoi diable faut-il que l'humain souffre autant pour voir au-delà de toute la propagande? Tout ça, j'aimerais que nos jeunes le voient, le comprennent, AVANT de vivre tout ce que nous avons du vivre pour le comprendre.

    p.s.
    Content de te voir en forme et en feu.

  • CEDH: pouvez-vous être plus explicite dans votre question?

  • Bonsoir, moi je ne suis suis absolument pas d'accord avec cette idée ridicule de tenir des "rôles", un pour le père, un pour la mère.

    La nature a fait qu'il y a deux parents probablement pour être sûre que le petit de l'homme ait les meilleures chances de survie. Pour le reste, les idées changent selon les civilisations et les époques.

    Aucun couple n'est pareil, et doit trouver son équilibre. Si l'un des deux disparait ou s'en va, l'autre est là pour assurer la continuité de protection envers le petit d'homme. La famille élargie aussi.

    Certains hommes sont plus tendres que certaines femmes, et vice et versa. On ne doit pas imposer de rôle aux uns et aux autres..."le papa doit être comme ceci, la maman comme cela", etc.

    Les gens sont plus heureux, donc de meilleurs parents parceque épanouis, s'ils se sentent libre d'agir selon leur conscience et non selon un schéma.

  • @ oups

    dans la grande majorité des cultures les rôles et taches des hommes et des femmes sonts trés différenciées.

    "Aucun couple n'est pareil, et doit trouver son équilibre." "moi je ne suis suis absolument pas d'accord avec cette idée ridicule de tenir des "rôles", un pour le père, un pour la mère.

    qu'est qui prouve que ce n'est pas pure utopie.

  • @Hommelibre

    Du point de vue lacanien la structuration mentale réussie (autant dire une structure névrotique, c'est-à-dire celle qui en cas de décompensation conduit à la névrose) exige que le signifiant "Nom-du-père" déploie ses effets. Celui-ci est une abstraction du père physique et peut-être assimilé à la Loi. Le père physique n'est pas indispensable pour que l'opération se produise et la présence d'un père n'y suffit pas toujours.

    Je me suis souvent dit que le "Nom-du-père" était aussi un "Ferme-ta-gueule", soit une Loi de base qui rend impossible le dépassement des principes de la Loi (on devrait d'ailleurs dire un "Ferme-ta-pensée"). En d'autres termes, cette fondation est aussi une limitation.

    Certains lacaniens admettent que, faute de véritable "Non-du-père", peuvent exister des stabilisant qui en jouent le rôle. Une religion aux fondements rigides et donc bornante peut jouer ce rôle. A démanteler une telle religion, ceux pour qui elle est la Loi bornante ne peuvent, au vu de sa fonction stabilisatrice, que s'effondrer psychiquement et sont donc particulièrement angoissés avec les conséquences que cela implique.

    Notre "Nom-du-père" l'église ?


    Je ne suis pas féru de psychanalyse laquelle est pour moi devenue philosophie. En effet, elle ne tient pas compte des apports de la neurobiologie. Cependant le prix Nobel Eric Kandel, spécialiste de la mémoire et auparavant psychanalyse, permet d'entrevoir une réconciliation sans qu'il ne faille tous jeter (cf. aussi Magistretti et Ansermet). Il est besoin de passer de la neurobiologie à une psychologie comme de la mécanique statistique à la thermodynamique. Quant à Lacan il a eu la grâce, par trop poétique à mon goût, de procéder à abstraction et généralisation.

  • CEDH, merci pour ces précisions. J'ai déjà été en contact avec cette théorie de Lacan, reprise et édulcorée. Lacan étant déjà en effet amateur de généralisation et abstraction, ce qui en soi est déjà assez réducteur (étrange cousinage avec Bourdieu sur ce point), je vous laisse imaginer ce qu'une reprise édulcorée peut avoir de dadaïste malgré soi, de Ionesco-ien.

    J'ai eu à faire à cette théorie du "Nom-du-père"en tant que signifiant symbolique pour lequel on ne demande plus de validation physique, dans le cadre du féminisme canadien, pour qui le père physique n'est pas important. Toute substitution matérielle ou virtuelle suffit à l'affaire.

    A se demander alors pourquoi il y a eu un jour un homme physique, un homme désigné par un nom, un nom qui lui a donné identité, responsabilité morale et juridique, présence particulière au monde en même temps que maillon de transmission.

    On pourrait aussi tirer un nom au hasard, non incarné dans le corps d'un homme, et dire: "Ceci est ton identité". Dadaïste, n'est-il pas?

    Peut-être faut il préciser, dans l'idée que le "Nom-du-père" est la loi, que la Loi a ici deux sens: celui de la règle du vivre en société, règle intérieure à l'individu et appliquée au groupe, et celui de "ce-qui-est", et qui est hors de toute variation contextuelle ou contingentée, le permanent dans le changeant, le ciel du Yi King.

    Dans le deuxième cas, l'objet signifiant est fort, de même que le nom d'une terre est posée pour très longtemps. Mais il a bien fallu un homme-père qui un jour donne vie à ce nom, par sa simple existence, par ses qualités, ses actions, ses erreurs, ses exactions. Cela pose la première pierre de la transmission-filiation, repère auquel on peut adhérer ou dont on peut s'éloigner. Pour cela il y a eu normalement un être de chair, un corps.

    Pour moi donc le "Nom-du-père" ne peut être rempli par une abstraction, mais l'homme-père peut se retrouver pris dans cette abstraction, ou dans le rôle que oups conteste plus haut non sans raison. C'est pour moi un sujet d'étonnement de constater la force virtuelle du "Nom-du-père", lisible entre autre dans la critique acharnée du patriarcat par certaines féministes, et la fragilité parfois vertigineuse des hommes.

    Alors, la religion, ou une idéologie politique, peuvent en effet servir d'exosquelette ou de loi bornante à ceux dont le "Nom-du-père" n'a pas été porté par un corps adéquat. La décompensation qui suit la critique de l'idéologie ou de la religion doit-elle nous empêcher de tenir cette critique? Pfff... autre débat...

    Sur la question de l'apport des neurosciences, je partage votre point de vue. Mais pour moi, aucune de ces approches de l'humain ne peut représenter un nouveau paradigme par lequel établir une vision d'ensemble assez global, une sorte de "Nom-du-père" collectif et refondateur. La lecture d'Edgard Morin me fait m'approcher parfois du parfum de ce paradigme.

    Pour la question du "Ferme-ta-pensée", ma foi, il y a dans toute série des exemplaires comportant des défauts... et j'ajoute que ce défaut-là précisément ne peut être imputé aux seuls pères en tant que genre masculin ou au "Nom-du-père" en tant que Loi, mais qu'il se retrouve chez les deux genres.

  • 1) Je ne savais pas qu'au Canada on avait poussé le bouchon assez loin pour faire disparaître le père. A ma connaissance le Non-du-père nécessite un père physique, peut être fantasmé, parce que, par exemple, décédé, mais dont l'idée est colportée à l'enfant. Avez-vous une référence ?


    2) "Alors, la religion, ou une idéologie politique, peuvent en effet servir d'exosquelette ou de loi bornante à ceux dont le "Nom-du-père" n'a pas été porté par un corps adéquat. La décompensation qui suit la critique de l'idéologie ou de la religion doit-elle nous empêcher de tenir cette critique? Pfff... autre débat..."

    Ma réponse est oui. Mais il faut en tenir compte dans les réactions. Évidemment, prévoir la réaction est assez difficile. Je crois que cela est lié au fait qu'il y a chez ces personne état-limite (à la Kernberg, év. Bergeret pour être local) sous roche.

    Peut-être faut-il se rappeler les idées du grand penseur arabe Ibn-Khaldoun lorsqu'il exposait en quoi la relation arabe/islam diffère de celle non arabe/islam et y relier ce qui précède.


    3) La généralisation/abstraction de Lacan est un grand progrès. Il permet de s'extirper d'une "thermodynamique freudienne" fortement liée aux bourgeois viennois juifs de la fin du 19ème, début 20ème.

  • 1) Je vous cherche la référence d'ici demain, je ne l'ai pas dans mes archives. Cela vient sauf erreur de Martin Dufrêsne,un "chercheur". Donc à suivre.

    2) Oui, état-limite (j'ai un peu appris à connaître à mon corps défendant). Ce serait un débat intéressant: comment dire quoi selon les circonstances et les personnes présentes, sans se censurer ni casser la baraque?

    3) De ce point de vue d'accord. Car après tout l'hystérie supposait qu'il y ait eu répression de la pulsion, ce qui n'était pas le cas dans toutes les éducations et ne pouvait être généralisé. Mais Lacan: de manière transitoire alors car de l'abstraction, le glissement vers l'idéologie n'est jamais loin. Il y a bien un paradigme local-global à trouver, désencombré, et en cela j'apprécie la notion de pensée complexe de Morin, ou l'approche Gestalt. Je découvre aussi Bernard Lahire, sociologue formé par Bourdieu mais ayant développé un discours critique sur celui-ci. Il développe entre autre le concept de "L'humme plurieu":

    "Un homme pluriel, c'est un homme qui n'a pas toujours vécu à l'intérieur d'un seul et unique univers socialisateur, qui a donc traversé et fréquenté plus ou moins durablement des espaces (des matrices) de socialisation différents (et même parfois socialement vécus comme hautement contradictoires). L'homme pluriel est donc porteur de dispositions, d'abrégés d'expériences multiples et pas forcément toujours compatibles... Il doit pourtant "faire avec". Cette situation peut lui poser un grave problème si des dispositions viennent se contredire dans l'action. Elle peut aussi être inaperçue par l'acteur lui-même si, comme c'est très fréquemment le cas, les dispositions ne s'activent que dans des contextes ou des domaines de pratiques limités et séparés les uns des autres. L'homme pluriel, c'est l'homme dont l'ensemble des pratiques est irréductible à "une formule génératrice" ou à "un principe générateur".

    Il y a là une réflexion et des extrapolations intéressantes à faire.

  • CEDH, j'ai retrouvé une trace, mais pas le document précis auquel je pensais. Cela date d'il y a entre 5 et 8 ans. Des pages ont pu être changées sur le net.

    Le déni du père est en partie lié aux théories des genres et au tout-construction sociale des fonctions parentales. Voici donc un paragraphe et sa source:

    "Un enfant ca n'a pas nécessairement besoin de son père, cela a simplement besoin de gens qui l'aiment et qui prennent vraiment soin de lui. Une mère aimante et présente n'a rien à envier à un père biologique agresseur, alcoolique ou égoïste, qui a lui-même choisi de s'absenter d'un véritable rapport avec ses enfants."

    http://www.lagauche.com/gauche/lghebdo/1998/1998-13-05.html

    On remarque qu'en même temps l'homme est habituellement présenté comme agresseur violent.

    Sur le texte je veux bien qu'un enfant se construit avec les gens qui sont autour de lui, par défaut. Mais c'est un peu court pour faire une analyse de la paternité.

    Je continuerai à chercher et dés que je trouve je vous renvoie une référence.

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