Danser au bord des lèvres

Certaines personnes parlent beaucoup. D’autres, peu. Certaines ont le sentiment de ne pas savoir dire même quand elles parlent. D’autres s’expriment en quelque mots. La parole est parfois une force, parfois une course contre l’angoisse, parfois un lent apprentissage.

communication-3-feuille-naturine2.jpg«Ce qui ne peut danser au bord des lèvres - s’en va hurler au fond de l’âme.»

J’aime cette phrase de l’écrivain Christian Bobin, dans «L’autre visage». Ce qui danse au bord des lèvres ce sont les mots, les sourires, les moues. Quelque chose qui vient de l’intérieur - du ressenti, du coeur, du mental - et va faire son chemin dans le monde, à la recherche d’une écoute, d’une résonance, d’une contradiction: de ce qui la reconnaît et la rend vivante.

Un enfant apprend le monde aussi par la parole, il apprend la dynamique des relations, l’expression de son être. En parlant et en recevant réponse il crée de nouvelles connexions dans son cerveau.

On ne sait pas tout au début - début d’une vie, début d’une discussion, début d’un amour. On apprend en échangeant - donc en parlant. Pour certains le premier mot exprimé fixe durablement la connotation des autres qui suivront. Pour moi il n’est que l’amorce; c’est le dernier qui compte. Et qui compte de façon temporaire, comme un pallier, en attendant la prochaine vague de communication qui continuera à avancer vers on ne sait où. Mais, à part pour enseigner ou réaliser un projet précis, il n’est peut-être pas si important de savoir où va la communication.
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Laisser ouvert, se laisser la possibilité de l’erreur, de l’approximation, et accepter la répartie bienveillante ou cinglante, c’est toujours apprendre et avancer.

Un proverbe dit qu’il faut tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler. Une femme que j’ai beaucoup aimée me disait cela. Elle parlait peu d’elle-même, je cherchais des signes, des repères qu’elle esquivait, trop peu encline à la confrontation constructive. Des années après je ne sais toujours pas que penser d’elle. Mes mots la mortifiaient parfois quand je cherchais sa répartie, sa limite. Que n’ai-je pas dit pour la chercher, pour aller à sa rencontre, pour me montrer à elle.

Ce qui ne dansait pas au bord de ses lèvres s’en est allé hurler au fond de son âme. L’âme fait caisse de résonance au silence, système fermé du non-dit, souffrance auto-alimentée dont le brouhaha occupe peu à peu l’espace du coeur.

Se taire est parfois utile. Pour réfléchir, se situer. Mais cela ne saurait être un système habituel sans prendre le risque de se sentir exclu, sans place à soi. Les lèvres sont la porte qui mène dans le monde. Quand cette porte ne s’ouvre pas un jour quelque chose de nous hurle. Par la maladie, par l’abandon, par la colère dévastatrice.

Danser au bord des lèvres, prendre le risque de vivre, de se tromper souvent. D’être juste quelques fois.

PS: Une pensée pour les otages suisses kidnappés par la Libye et coupés du monde. Silencieux, bien silencieux… Trop silencieux. Alors nous parlons d’eux, pour que leur existence ne s’enfonce pas dans le sable...

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