Repenser la Justice (2): le Tribunal d’opinion

L’arrestation de Roman Polanski et la mise en cause de Frédéric Mitterrand ont réactivé une fois de plus le plus bruyant, le pire des Tribunaux: le Tribunal d’opinion. A la fin du 19e siècle une autre affaire avait poussé ce tribunal  à un paroxysme: l’affaire Dreyfus.

Dreyfus.jpgPour mémoire, Alfred Dreyfus était capitaine dans l’armée française. Il fut accusé de trahison au profit de l’Allemagne, et condamné au bagne à perpétuité en 1894. Le vrai traître fut découvert en 1896 mais l’Etat-Major de l’armée refusa de revenir sur cette condamnation. Cette affaire dura des années. Emile Zola se lança dans la bataille avec son célèbre «J’accuse». Un nouveau procès eut cependant lieu, et Dreyfus fut à nouveau condamné à 10 ans de bagne. Ce n’est qu’en 1906 qu’il fut enfin reconnu innocent et réhabilité. Cette affaire ébranla profondément la République et la société française.

La raison d’Etat joua un grand rôle dans cette injustice. Mais le Tribunal d’opinion également. Dans la France antisémite et nationaliste de l’époque, Dreyfus étant juif, la population lui fut ouvertement défavorable. Alors que les soutiens à Dreyfus marquaient des points, les anti-dreyfusards se sont déchaîné et ont déclenché des émeutes à travers la France.

Le Tribunal d’opinion, c’est un tribunal informel mais très actif: c’est l’opinion publique, la population prise dans ses émotions, ou les lobbys (l’armée en l’occurrence à propos de Dreyfus) pris dans leur intérêt.

Concernant Polanski et Mitterrand, je suis impressionné de voir le nombre de juges qui se sont érigés en défenseur de la loi et les ont déclarés coupables. Alors que nul n’a été témoin des faits ni siégé dans le tribunal. Et quand bien-même des informations circulent, nul n’a la connaissance de la loi et de son application. Et nul n’est mandaté pour rendre un verdict de culpabilité. A l’époque de Dreyfus le juif était le diable. Aux temps de l’inquisition c’était la sorcière ou l’apostat. Aujourd’hui c’est le pédophile. Dans tous les cas la population s’enflamme et l’émotion prend le dessus.
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Ce Tribunal d’opinion est totalement aléatoire et largement subjectif, versatile, influencé par l’esprit de son époque ou par des affaires très médiatisée. L’affaire Dutroux ou Fourniret ont alimenté une psychose collective. Ce Tribunal d’opinion fonctionne largement aux clichés. Par exemple Dreyfus, comme juif, devait forcément être un traître. Pour Dutroux et Fourniret on voit forcément l’homme comme prédateur et non la femme. Or dans ces deux affaires, la femme a été complice voire active. Mais on parle plus de l’homme que de la femme. Dans les bistrots, on est choqué de la participation des femmes, certes, mais le temps de commentaires qui leur est consacré est nettement plus court et moins agressif qu’à l’égard des hommes. A Outreau, Myriam Badaoui a été condamnée à une peine moins lourde que son mari, pour les mêmes faits.

Le Tribunal d’opinion est donc motivé par l’émotion, selon l’air du temps, et selon des préjugés solidement établis que l’on ne questionne pas. Il est prêt à lyncher et se plaît au western. Sûr de son bon droit, il fixe sur le supposé coupable la haine d’une époque. Le mécanisme du bouc émissaire, de l’objet sacrificiel réceptacle de nos angoisses, fonctionne toujours.

bouc-emissaire.jpgLa Justice n’est pas insensible à ce Tribunal d’opinion. C’est bien le problème. La loi et la jurisprudence sont en général suffisantes pour traiter les affaires criminelles. Mais la tentation existe chez certains juges, et encore plus pour un jury non professionnel, de suivre le hurlement de la meute, cette meute qui s’identifie à sa propre haine. Les médias amplifient souvent les cris de cette meute.

Nous devrions tous, moi compris, prendre du recul et garder plus de prudence dans nos anathèmes. Je comprends bien le besoin de parler des choses qui nous choquent, mais gardons à l’esprit qu’en nous faisant juges et jury, nous occupons un espace social pour lequel nous n’avons en général pas la compétence.

En ce qui concerne les juges, leur formation doit insister particulièrement sur la rigueur dans les enquêtes et l’étude des dossiers, des faits et des témoignages. Elle doit aussi leur apprendre à résister au Tribunal d’opinion, à l’ambiance de l’époque, et à leurs propres préjugés. Un juge influencé par l’esprit de l’époque ou par le Tribunal d’opinion ne remplit plus sa fonction de gardien de la loi et des valeurs de la société. Il n’a plus la lucidité pour conduire une affaire.

 

PS: Les otages suisses de la Libye sont-ils les objets sacrificiels des aléas politiques?

15 mois de privation de leur liberté de rentrer chez eux...

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Commentaires

  • C'est tout simplement indécent de comparer l'affaire Dreyfus à celle de Polanski. Que Polanski soit coupable ou non, c'est l'affaire de la justice et le petit problème est qu'il est en fuite, ce qui n'était pas le cas de Dreyfus. Ou voulez-vous dire que les Juifs sont de toute façon innocents? Que l'"opinion" demande l'application des lois en vigueur, c'est donc ce qui vous choque. Car le problème en l'occurrence c'est que certaines "opinions" (juives pour la plupart, cherchez l'erreur) ce sont élevées pour demander que la loi ne soit pas appliquée. Dans le cas de Mitterrand, le problème est qu'il vient nous dire à propos du tourisme sexuel : "Faites ce que je dis, ne faites pas ce que j'ai fait." Et qu'un ministre demande une dérogation à l'application à la loi et exprime publiquement son opinion, c'est honteux.

  • Ce monsieur cravache dans les poubelles de l'histoire pour défendre l'indéfendable.Les français l'ont bien compris et en ont marre de la justice des forts contre la justice des faibles. En France 3 mois de tôle en comparution immédiate et zéro dans l'affaire des frégates, une affaire qui a fait 8 morts pour raison d'ETAT (corruption).
    Quand à la justice vaudoise, elle est d'une incompétence et d'une afligité digne du Bostwana.

  • Abraham faillit sacrifier son propre fils à Dieu. Les humains ont toujours eu la prétention de croire qu'ils plairaient à Dieu en désignant des victimes toutes désignées. Sorcières, monstres désignés, hommes et femmes homosexuels ont toujours été la cible des moralistes toutes catégories à qui il faut des exemples pour plaire à Dieu. Il est fortement déconseillé de plaire à Dieu. Il est beaucoup plus important de faire une recherche en vérité d'une situation de justice. L'affaire Polanski est une recherche en vérité de notre société, un film documentaire sur nos propres moeurs. Quand à nos otages, la force du maître chanteur est dans le mégaphone; sa faiblesse dans son inhumanité. Et force de jouer sur leur inhumanité, les Kaddhafi vont perdre le bénéfice de leur retour en grâce. A mon avis, nos otages vont être libérés quand Barrack Obama aura conversé sur le téléphone rouge avec Mouammar Kadhafi. Notre président à nous ressemble trop à Louis de Funès pour être crédible avec ses mots devant le Dictateur.

  • @ Martin:

    Vous ne m'avez pas bien lu, ou peut-être n'ai-je pas été assez explicite. Je précise donc mon propos.

    - Ce que je veux signifier en premier lieu, c'est le risque que représente ce que je nomme le "Tribunal d'opinion", ses condamnations sur le coup de l'émotion, le risque de pression qu'il exerce sur la justice d'une époque. Je souligne non seulement le risque d'embrasement émotionnel, mais aussi les préjugés, tant d'une époque que des magistrats eux-mêmes. Que la population attende l'application des lois est totalement légitime. Qu'elle juge et condamne avant même que la justice n'ait tranché, qu'elle tende à se substituer aux magistrats est un problème. Ni moi ni personne n'avons à dire de quelqu'un: "Il-elle est coupable", tant que sa culpabilité n'a pas été établie de manière indiscutable par les instances mandatées pour cela. Et ces instances se doivent de garder une attitude objective, hors des préjugés et des pressions, ce qui n'est pas toujours le cas.

    - Le point commun entre ces affaires, par ailleurs évidemment très différentes, est que l'opinion s'emballe, juge et surtout condamne. Cela s'est vu pour Dreyfus, cela se lit sur les blogs à propos de Polanski ou de Mitterrand. A mon avis, l'embrasement émotionnel collectif de l'opinion est rarement porteur de bonnes nouvelles et rend difficile le recul et l'objectivité nécessaire à l'administration de la justice.

    - Je n'ai écrit à aucun moment que les juifs sont de toutes façons innocents. Vous me prêtez là une bien curieuse intention que mes propos ne laissent en aucun cas entendre, à croire que cela touche quelque chose de personnel pour vous. J'imagine bien que le fait de dénoncer l'antisémitisme - comme tout racisme - en dérange. Ce que je dis c'est que fin du 19e siècle l'antisémitisme était ouvertement répandu dans la droite, l'extrême-droite et une partie de la gauche française. Le préjugé racial ne peut imprégner l'opinion, le Tribunal d'opinion, sans quoi la justice n'est plus qu'une parodie. Un individu criminel doit être jugé également, qu'il soit juif, chrétien, athée, homme, femme, etc. C'est le fondement même de notre démocratie d'égalité. Mais il suffit de rechercher un peu dans le passé pour voir que dès le 6e siècle les juifs ont été traités de manière inégale en France, ce jusqu'à la révolution de 1789. Ils ont dû porter à certaines époques la Rouelle, pièce d'étoffe visible équivalente de l'étoile jaune imposée par les nazis. Ils ont subi des bannissements, des conversions forcées, des spoliations. Et si cela s'est un peu calmé avec la révolution, cela a repris de plus belle par la suite. Bref ils étaient le bouc émissaire d'une société, comme le sont par exemple les pédophiles vrais ou imaginaires de notre époque.

    - Je plaide donc pour que d'une part les juges soient formés à plus d'objectivité (je rappelle qu'en Suisse il n'y a pas d'école de formation à la magistrature), et que d'autre part nous, le Tribunal de l'opinion, soyons plus mesurés dans nos anathèmes. L'indignation légitime ne doit pas se transformer en jugement définitif, voire en lynchage. Et je m'applique personnellement cette remarque, car je ne suis pas exempté du risque d'embrasement émotionnel.

  • @ albisser:

    Les poubelles de l'Histoire sont pleines de cadavres et de boucs émissaires. Je crois qu'il n'est pas inutile de revoir d'où nous venons pour comprendre où nous sommes aujourd'hui.

    Je vous rejoins pleinement en ce qui concerne l'égalité devant la loi. L'inégalité, que ce soit pour raisons d'Etat, de position ou d'argent, est toujours une blessure faite à la démocratie. Surtout dans une affaire comme celle que vous évoquez, celle des frégates. On peut supporter jusqu'à un certain point la raison d'Etat pour affaires diplomatiques, tant il est possible qu'un incident diplomatique puisse dégénérer en guerre et causer davantage de souffrances qu'une inégalité partielle et ponctuelle. Mais il y faut des raisons majeures.

    Comme précisé dans mon commentaire ci-dessus à martin, je ne défends rien ni personne, sinon l'objectivité de la Justice et la mesure dans les réactions émotionnelles du "Tribunal d'opinion".

    Mais je conçois bien que je vais à contre-courant de l'emballement collectif en écrivant cela. Je ne crains pas d'être contesté ou fustigé tant que je pense rester dans une certaine justesse intellectuelle.

  • Sauf que, John, les pédophiles ne sont pas une catégorie ethnique ni même religieuse, mais des individus commettant des actes que la morale et la loi, à certaines époques - dont la nôtre - réprouve.
    Du coup, votre comparaison parait pour le moins tirée par les cheveux.
    Et même s'il peut y avoir des pédophiles injustement condamnés, cela n'a rien à voir avec l'affaire Dreyfus. Lui n'a jamais nié être juif. On l'accusait d'espionnage parce qu'il était juif, ce n'était pas du tout la même chose.
    Paul en ski n'a pas été accusé de viol sur mineure (et pas de pédophilie) parce qu'il était juif, ou cinéaste, et il a d'ailleurs reconnu les faits.
    Le fait est qu'il y a des artistes pédophiles, des juifs pédophiles, des curés pédophiles, des musulmans pédophiles (dont le premier d'entre eux) et même au moins un pédiatre pédophile... Mais de grâce, ne mêlez pas Zola à cela.

  • Philippe, je redis bien que mon article vise le mécanisme enclenché par le Tribunal d'opinion. La comparaison avec l'affaire Dreyfus me semble opportune sur ce point, qui est le point essentiel de mon propos. J'aurais pu citer aussi Michael Jackson, jamais condamné mais toujours coupable pour une partie de l'opinion, qui reporte ailleurs sa frustration de ne pas le voir condamné. Peu importe, ce qui est en cause c'est la puissance de l'emballement émotionnel, la condamnation par la population, le risque de voir les Tribunaux suivre l'air du temps.

    On voit combien de critiques envers la justice parce que tel ou tel estime qu'un criminel n'a pas été condamné assez sévèrement, alors que la loi ne l'aurait pas permis. Faut-il durcir la loi, sous la pression de l'opinion, alors que la sécurité est bien plus grande qu'au 16e ou 17e siècle par exemple? Les juges doivent-ils se muer en bourreaux sous la pression populaire ou la pression d'un lobby?

    C'est cela que je questionne et sur quoi je donne ma position. Zola s'est élevé contre cela, contre le mécanisme du bouc émissaire, contre le Tribunal d'opinion. Il est donc opportun de le citer dans ce billet.

  • Hommelibre, j'ai très bien compris l'esprit de ce billet et vous donne raison s'agissant de Juifs, le Tribunal d'opinion se met en branle poussé par de fanatiques antisémites et ce Tribunal d'opinion n'est pas près de s'éteindre.Nous en avons déjà la preuve ici.

    Zola s'est investi corps et âme dans l'affaire Dreifus, alors je ne vois pas pourquoi il fallait l'exclure? Serait-ce pour donner un ton académique à sont commentaire que cette phrase: "Mais de grâce, ne mêlez pas Zola à cela." ?

  • Le capitaine Dreyfus était innocent. Polanski a reconnu sa culpabilité, sans pour autant manifester le moindre remords. Et il s'est débrouillé pour échapper à la justice - peut-être excessive - du pays qu'il s'était choisi. Je ne crois pas que Zola s'en serait mêlé.
    Le tribunal de l'opinion publique dont vous parlez, John peut certes être excessif et l'est souvent, mais il peut l'être dans les deux sens. Pensez par exemple à la défense d'OJ Simpson, par certains milieux afro-américains, alors qu'il était manifestement coupable. Ou à l'inverse à des condamnations de noirs tout aussi manifestement innocents dans le Sud-Est des Etats-Unis.
    Pensez-vous vraiment que si Michael Jackson n'avait pas été une star milliardaire dotée des meilleurs avocats et des moyens d'acheter tous les silences voulus, il n'aurait pas été condamné ? D'avoir été victime reconnue d'une erreur judiciaire ne devrait pas vous amener à vous sentir systématiquement solidaires de personnes qui ne le méritent peur-être pas. Les avocats de la défense, cinéastes, ministres et autres qui ont pris la défense de Polanski l'ont-ils fait par esprit de justice ou peur défendre un ami, un membre du clan ? Ce qui n'est pas mieux que les harpies volant à la curée que vous dépeignez non sans raison.
    Vous avez également raison sur la pression populaire qui ne devrait pas pouvoir influencer les juges. En même temps, les choses ne sont pas si simples. Un éminent juriste international me disait récemment qu'un droit qui n'est pas basé sur un consensus démocratique n'est pas un bon droit.
    En ce sens, la manifestation de l'opinion publique est également légitime, même si elle doit céder le pas à la rigueur de l'instruction. Elle a sa place dans le processus, mais elle doit y rester et ne pas en sortir.

  • oups "son commentaire" lolllll

  • "Le capitaine Dreyfus était innocent. Polanski a reconnu sa culpabilité, sans pour autant manifester le moindre remords"

    Ben .... faut croire que vous ne connaissez pas les dessous de cette affaire que je re re repasse, pour ceux qui raconte à leur manière la "fuite" de Polanski:

    Retour sur le procès de Roman Polanski en 1977 à Los Angeles. Où le juge s’est révélé fidèle à la réputation sulfureuse de la ville

    La stupéfiante arrestation de Roman Polanski (28.09.2009)
    La justice est égale pour tous: Roman Polanski doit une bonne fois pour toutes répondre de ses actes. Cette évidence assénée, il peut être intéressant de voir comment a fonctionné, ou plutôt mal fonctionné la justice californienne à l’époque des faits, en 1977. Cela n’excuse rien du crime (le viol d’une mineure), mais éclaire sans doute le comportement ultérieur de l’accusé.
    L’an dernier, un documentaire produit par la chaîne HBO a jeté un éclairage cru sur la manière dont la procédure judiciaire s’était déroulée en 1977 à Los Angeles. Réalisé par Marina Zenovich, Roman Polanski: Wanted and Desired s’in téresse à la personnalité con troversée du juge Laurence J. Rittenband, dont les manquements à la déontologie de sa profession ont abouti à ce qu’il soit dessaisi de l’affaire.

    Laurence Rittenband n’est plus là pour se défendre: il est mort en 1994. Mais le documentaire de HBO est accablant. Il peint un magistrat d’abord soucieux de sa publicité personnelle. Laurence Rittenband aimait s’occuper de célébrités: il était par exemple chargé du divorce en 1973 d’Elvis et Priscilla Presley. Le juge collectionnait avec soin tous les articles qui le concernaient de près ou de loin. Une photographie montre Rittenband en train de feuilleter son album de coupures de presse devant un policier effaré par cet étalage égomaniaque.

    Plus gênant, des témoins de l’époque rapportent dans le film les propos xénophobes, voire antisémites du magistrat californien à l’égard du «petit Polonais» ou du «nain venimeux», comme il le surnommait.
    Pendant son enquête, le juge a ignoré les recommandations de la commission de la liberté sur parole ainsi que celles de deux psychiatres pour emprisonner Roman Polanski, lequel a effectivement passé quarante-deux jours à l’ombre, sous le couvert d’une évaluation psychiatrique. Selon le documentaire, Laurence Rittenband aurait de plus menti aux avocats de la défense et de l’accusation, tenu une conférence de presse en plein procès, ou encore évalué en public – notamment avec un reporter interloqué du Santa MonicaEvening Outlook – la peine qu’il pourrait un jour infliger à Roman Polanski.

    Le réalisateur devait initialement rester nonante jours dans la prison californienne de Chino pour y subir des tests psychiatriques. Mais les responsables de la prison, inquiets pour la sécurité de Polanski dans l’établissement, ont décidé de le libérer à mi-parcours. La libération anticipée a mis le juge Rittenband en fureur: il a exigé que le cinéaste retourne immédiatement en prison. Le magistrat a ensuite réuni les avocats des deux parties pour leur dire comment plaider leurs causes respectives, ce qui a laissé les intéressés sans voix.
    C’est à ce moment-là, au début de l’année 1978, que Roman Polanski a décidé de fuir à l’étranger. Comme le dira en 2003 Samantha Geimer, la jeune fille abusée des années plus tôt par Polanski: «Comment reprocher à quelqu’un de s’enfuir alors qu’il est menacé d’être envoyé pour cinquante ans en prison par un juge clairement plus intéressé par sa propre réputation que par un jugement équilibré ou même le bien-être d’une victime?»

    Dans le documentaire, Samantha Geimer précise que le juge «ne s’intéressait ni à moi-même ni à Polanski». Le procureur, à l’époque, du comté de Los Angeles, Roger Gunson, remarque dans le film à propos de la fuite du cinéaste: «A sa place, j’aurais fait pareil.»

    Lorsque la défense de Polanski a accusé le juge Rittenband de biais de procédure, de préjudice et de conduite non professionnelle, celui-ci a été contraint sous la pression de confier le dossier à un autre juge. Mais le réalisateur de Chinatown, polar de 1974 qui dépeignait la corruption des pouvoirs politique et judiciaire à Los Angeles, était alors déjà réfugié en Europe.
    Roman Polanski: Wanted and Desired ne pourrait être qu’à charge. Toutefois, le documentaire inclut aussi des témoins qui rappellent la gravité des faits reprochés au cinéaste. «Ce type a tout de même commis un viol ainsi que quelques autres atrocités, mais il a écopé de presque rien», soupire un ancien policier de Los Angeles. Reste que le film, auquel Roman Polanski n’a pas participé, a été accusé de blanchir à bon compte le passé du Franco-Polonais. Un article paru sur le site Salon.com en février dernier stigmatisait l’insistance du documentaire sur le passé terrible de Polanski, comme si le film tenait aussi à le disculper de cette manière-là. Le documentaire rappelle l’extermination de la famille de Polanski par les nazis, son enfance dans le ghetto de Cracovie, le meurtre abominable de sa femme Sharon Tate (la meurtrière de l’actrice, Susan Atkins, est décédée jeudi dernier en prison, à l’âge de 61 ans) ou encore les campagnes de presse qui accusaient à la fin des années 1960 le réalisateur d’être un sataniste.

    Roman Polanski: Wanted and Desired est en outre relativement discret sur le détail des faits reprochés au réalisateur. Le Los Angeles Times a rappelé hier ce qui s’était vraiment dit lors de la journée d’audience du 8 août 1977 à Los Angeles. Cette transcription montre que ce qui s’était passé cinq mois plus tôt dans la villa de Jack Nicholson sur Mulholland Drive était particulièrement grave. Et combien Roman Polanski s’était dévoilé en cette occasion, alors qu’il abusait d’une adolescente de 13 ans, déterminé, manipulateur et haineux.

    Le documentaire de Marina Zenovich a en tout cas servi la cause des défenseurs du cinéaste. Ils ont demandé il y a quelques mois la levée des poursuites, qui a été refusée tout net au motif que Polanski ne s’était pas présenté devant la Cour. Les défenseurs ont alors fait recours de cette décision. Et ils en ont trop fait, allant jusqu’à dire en juillet dernier que la justice de Los Angeles n’avait en réalité pas la volonté d’extrader Roman Polanski, dont l’absence permettait aux juges de ne pas trop revenir sur le procès si mal conduit de 1977. Selon le Los Angeles Times , cette accusation de manque de sérieux a vivement aiguillonné les magistrats du comté de Los Angeles, qui ont dès lors redoublé d’efforts pour appréhender le fugitif.

    Non sans d’ailleurs encaisser les critiques de la presse locale, laquelle se demande si le bureau du procureur n’a rien de mieux à faire par ces temps de fortes coupes budgétaires dans l’Etat de Californie, quasiment en faillite. Le budget des prisons a été sabré, au point que 40 000 prisonniers ont dû être relâchés des geôles surpeuplées.

  • Oups: "ceux qui racontent" C'est dimanche! :))))))))

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