Réflexions avant les élections

Les campagnes électorales sont souvent l’objet d’actes ou de positions très médiatisées. Cela fait partie du cirque électoral. La pub de l’UDC qui fait tant jaser en est un exemple. Exemple même de la mauvaise foi: alors que les citoyens se sentent très majoritairement en sécurité à Genève, on crée la peur et l’angoisse du lendemain avec la «racaille» et le Ceva.

Tocqueville.jpgEt l’on invite les citoyens à se mettre sous la tutelle d’un parti ou d’un Etat protecteur. Avec en général un cortège de nouvelles lois. Il n’est que de voir la frénésie législative en France par exemple, ou l’assassinat sordide d’une joggeuse fait monter les politiques au créneau pour pondre un ixième loi sur la sécurité. On en viendrait, en poussant à l'absurde l'attente des citoyens passsifs, à faire une loi contre la mort.

Plus le citoyen démissionne ou vit dans la peur, plus il demande la tutelle de l’Etat, et moins la démocratie y trouve son compte. La démission citoyenne, le refus du risque de la vie, se traduit par une tyrannie rampante, celle des institutions. La démocratie judiciaire n’est plus la démocratie.

Alors, avant que les futur-e-s élu-e-s ne siègent, il est peut-être bon de rappeler quelques thèses d'Alexis de Tocqueville, résumées ici par un prof de la Sorbonne:

«Le despotisme démocratique a un prolongement plus directement politique : il tend à ce qu’au-dessus des individus « s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort ». Émerge un État paternaliste, cherchant à « fixer les hommes dans l’enfance » , facilitant leurs plaisirs avec la tentation de leur « ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ». L’État démocratique, parce que les individus, tournés vers eux-mêmes, n’ont plus le goût de la liberté et de la vie civique, tendrait à une centralisation doucement asservissante. Tel est l’autre paradoxe mis en avant par Tocqueville dans L’Ancien Régime et la Révolution : la démocratie renforce l’absorption de toute la vie politique par l’État, un phénomène déjà à l’œuvre sous la monarchie.

Heureux d’avoir choisi leurs « tuteurs », les citoyens accepteraient l’érosion progressive de leur liberté. Les libéraux voient en Tocqueville un prophète de la critique de l’État-providence, sans avoir toujours conscience que son pessimisme devant l’épanouissement de l’individualisme est, lui, bien peu libéral.

Comment empêcher ce nouveau despotisme ? Principalement en obligeant les citoyens à sortir d’eux-mêmes, en soutenant des corps intermédiaires, les libertés locales, les associations, mais aussi le sentiment religieux. Il s’agit de constituer un corps social suffisamment fort pour qu’il rende à chacun le sens et le goût de la liberté politique. La décentralisation, la démocratie locale, qui ont le vent en poupe ces dernières années, notamment en France, peuvent s’appuyer sur les analyses de Tocqueville.

Si celui qui fut à la fois historien et homme politique est si intéressant pour nous, c’est parce qu’il accepte la modernité tout en affrontant ses problèmes. Aux socialistes, il montre les dangers de l’intervention de l’État ; aux libéraux, il indique les difficultés d’une société individualiste. Il permet ainsi d’approfondir l’idée démocratique loin des tentations réactionnaires ou naïvement progressistes."

Par Vincent Valentin, maître de conférences à l’Université Panthéon-Sorbonne.

Image: Alexis de Tocqueville peint par Théodore Chassériau en 1850.

 

PS: Les otages suisses en Libye sont eux assujettis depuis plus de 14 mois au despotisme d’un Etat qui s’affirme pourtant «démocratique»…
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Catégories : Politique 10 commentaires Lien permanent

Commentaires

  • Ce professeur Valentin a sans doute raison. Mais n'exagérons rien. Il se souvient juste assez vaguement des plans du moteur de notre grand bateau (ah, il faudrait un peu plus de cohésion sociale, que les citoyens s'investissent plus, moins d'individualisme, plus de responsabilité, peut-être un peu de sentiment religieux, une pincée d'engagement dans des associations, etc.). En plus, il se souvient seulement des parties du moteur qui, selon lui, ont lâché récemment.
    Mais le moteur s'est arrêté il y a plusieurs siècles, sans qu'on s'en rende compte dans le tapage des idéologies mensongères qui se sont succédé dans le monde occidental. Notre grand bateau a continué d'avancer par simple inertie. Aujourd'hui, on voit bien que le bateau s'est arrêté, et on vient d'apprendre que le moteur est tout rouillé, que les plans sont perdus et que personne ne sait le réparer.
    Ne nous voilons pas la face. Regardons les blogs. Regardons les médias. Regardons la politique. On se bat comme des chiffonniers pour retrouver les chaloupes et les rames.

  • @ Lord Acton:

    Votre position est plus radicale, et j'y verrais une pointe d'humour au second degré s'il n'y avait pas en plus les trous dans la coque...

    Il est vrai qu'il n'y a guère de vision ni de synthèse dans le débat politique aujourd'hui. Faire campagne sur la sécurité ou sur les salaires n'est pas dénué de sens, mais ne suffit pas à gérer une société. En effet il y a un côté "roue libre" quelque part.

    Les propositions actuelles ne sont pas encore de nature à redonner une vision. Qu'il s'agisse du tout libéral ou du tout Etat, ou d'un projet écolo comme celui de Hulot, rien ne semble de nature à reprendre les rênes et à gérer la complexité du monde.

    Je considère que le recours au judiciaire pour tenter de tout régler est tout de même un symptôme assez fort de cette perte de maîtrise de la machine. L'Etat des juges n'est pas loin.

  • Jean de La Fontaine, Les Grenouilles qui demandent un Roi:

    "Les grenouilles se lassant
    De l'état démocratique,
    Par leurs clameurs firent tant
    Que Jupin les soumit au pouvoir monarchique.
    Il leur tomba du ciel un roi tout pacifique:
    Ce roi fit toutefois un tel bruit en tombant,
    Que la gent marécageuse,
    Gent fort sotte et fort peureuse,
    S'alla cacher sous les eaux,
    Dans les joncs, les roseaux,
    Dans les trous du marécage,
    Sans oser de longtemps regarder au visage
    Celui qu'elles croyaient être un géant nouveau.
    Or c'était un soliveau,
    De qui la gravité fit peur à la première
    Qui, de le voir s'aventurant,
    Osa bien quitter sa tanière.
    Elle approcha, mais en tremblant;
    Une autre la suivit, une autre en fit autant:
    Il en vint une fourmilière;
    Et leur troupe à la fin se rendit familière
    Jusqu'à sauter sur l'épaule du roi.
    Le bon sire le souffre et se tient toujours coi.
    Jupin en a bientôt la cervelle rompue:
    «Donnez-nous, dit ce peuple, un roi qui se remue.»
    Le monarque des dieux leur envoie une grue,
    Qui les croque, qui les tue,
    Qui les gobe à son plaisir;
    Et grenouilles de se plaindre.
    Et Jupin de leur dire:« Eh quoi? votre désir
    A ses lois croit-il nous astreindre?
    Vous avez dû premièrement
    Garder votre gouvernement;
    Mais, ne l'ayant pas fait, il vous devait suffire
    Que votre premier roi fut débonnaire et doux
    De celui-ci contentez-vous,
    De peur d'en rencontrer un pire."

  • Je ne sais si "le moteur s'est arrêté", ni même s'il y a jamais eu un moteur.
    Ce qui me semble certain c'est que nos "disputes" politiques ressemblent furieusement à celles de nos glorieux ancêtres et modèles grecs et romains.

    Et pourtant "la nave va"...

    La principale différente, aujourd'hui, c'est qu'au lieu de tendre vers une société "meilleure", ce qui fut le cas des révolutionnaires Français de 1789, et de tous ceux des deux siècles passés, nous en sommes arrivés à nous demander comment éviter la catastrophe annoncée (que cette annonce soit ou non fondée ne change rien à l'affaire).

    Avouons que dans cette perspevtive choisir comme "représentants" des individus aux idéologies plus ou moins claires, n'a rien d'exaltant.

    J'ajouterai que notre système a mis en place un tas de machines qui permettent au "peuple" de contester toutes les décisions que peuvent prendre ses représentants.

    Amusant, non?

  • Sans oublier les peurs qui sont fabriquées et en série: peur de la maladie, peur du chômage, peur du réchauffement planétaire, peur de l'étranger, etc. avec le sentiment cocasse que ces peurs ne servent même plus ceux qui les entretiennent...

    Toutefois, pour ma part, je demeure optimiste, Sloterdijk écrit:
    "Quand les gros systèmes s'effondrent, les solutions viennent de tout petits systèmes".
    J'ai espoir de voir bientôt apparaître ici et là, tous domaines confondus, d'infimes pousses vertes qui seront autant de solutions pour demain. Mais peut-être est-il encore trop tôt? Peut-être que les gros systèmes n'ont pas encore totalement touché le fond?

  • @ un passant et Azrael:

    Mon sentiment est que nous sommes peut-être devant un changement de l'humain plus profond que jamais. Le regard sur l'humain change non seulement par une intention politique ou philosophique, mais beaucoup plus par la science, la psychologie, la technologie, la compréhension du vivant, la physique quantique, etc.

    J'y vois une suite de la Renaissance, en exponentiel et mélangée à tous niveaux. Peut-être cela donnera-t-il progressivement de nouvelles pistes structurées, un nouveau discours sur l'humain, où des penseurs comme Morin, Jacquard, Girard et autres posent déjà des balises. Le chantier est immense et les implications très nombreuses. Il me semble qu'il faille du temps pour que tout cela s'incarne concrètement dans les comportements, dans les politiques, dans la culture au sens large.

    De ce point de vue rien n'est perdu. Le "no man's land" actuel est même peut-être plutôt favorable à la gestation d'un renouveau, et à tisser des liens antre l'ancien d'où nous venons et le nouveau qui reste à dessiner. Toutefois, les politiques pourraient faire déjà preuve de plus de hauteur de vue afin de tester de nouvelles attitudes.

  • @hommelibre:
    Les politiques... Là aussi, on a longtemps profité de la vitesse acquise. Regardez la campagne pour la Constituante, ou pour le Grand Conseil. Maintenant que le bateau a cessé d'avancer, et qu'il n'y a même plus le vent relatif pour faire flotter les drapeaux des partis, on ne sait plus qui est qui, qui pense quoi. Il y a des places à prendre, alors forcément certains sont intéressés. Mais ça s'arrête là.

  • @Hommelibre

    Tout récemment j'entendais, dans une émission de télé quelconque, une jeune femme qui disait en substance:"J'aimerais bien pouvoir être optimiste sans passer pour une idiote".

    Je crois que nous en sommes tous plus ou moins là. Et ce n'est pas l'insondable bêtise qui préside aux des conflits plus ou moins violents qui nous opposent les uns aux autres -tant au niveau très local des prochaines élections qu'à l'échelle "mondiale - qui va nous (me?) aider à "positiver" comme le demande l'actuelle doxa.

    Et pour ce qui concerne "la science, la psychologie, la technologie, la compréhension du vivant, la physique quantique, etc." et les futurs miracklles qu'on en peut attendre, ces quelques lignes de quelqu'un que j'aime bien:
    "Deux faits me semblent incontestables. D’abord, que la technoscience s’est autonomisée: personne n’en contrôle l’évolution et l’orientation et, malgré les différents « comités d’éthique » (le dérisoire de l’intitulé se passe de commentaires et trahit la vacuité de la chose), il n’y a aucune prise en considération des effets indirects et latéraux à cette évolution. Ensuite, qu’il s’agit d’une trajectoire d’inertie, au sens de la physique; laissé à lui-même, le mouvement continue.

    Cette situation incarne et exprime tous les traits dde l’époque contemporaine. L’expansion illimitée d’une pseudo-maîtrise y est poursuivie pour elle-même, détachée de toute fin rationnelle ou raisonnablement discutable. On invente tout ce qui peut être inventé, on produit tout ce qui peut être (rentablement) produit, les « besoins » correspondants seront suscités après. En même temps, le vide de sens est masqué par la justification scientiste, plus puissante que jamais, et cela, paradoxalenment, à un moment où la science est plus que jamais aporétique quant à ses fondements et aux implications de ses résultats. Enfin, on retrouve dans cette illusion de toute-puissance la fuite devant la mort et sa dénégation : je suis peut-être faible et mortel, mais la puissance existe quelque part, à l’hopital, dans l’accélérateur de particules, dans les laboratoires de biotechnologie, etc."
    CORNELIUS CASTORIADIS, La montée de l’insignifiance, IV, Seuil, p.71

    Ceci dit, tous à vos bulletins de vote et que ça saute, scrongneugneu!

  • S'cusez les "typos"...L'émotion sans doute :0)

  • @ Azrael:

    L'extrait que vous citez me laisse partagé. D'un côté, ok pour le vide de sens, le produit dont on créera le besoin par la suite, l'avancée en myope sans lunettes, produire pour produire. Tout en admettant que certaines productions sont les suites logiques d'autres production, même si le fil qui les relie n'est plus visible.

    D'un autre côté la course aux particules c'est aussi la tentative d'expliquer notre univers, et cela me paraît très légitime - et me passionne personnellement. Les neurosciences, qui bénéficient d'apports technologiques venant d'autres secteurs, font également progresser la compréhension du comportement humain.

    Je ne peux souscrire à l'ensemble de la réflexion critique suggérée par cet extrait. Il y a une partie de la science qui suit une route, comme l'astrophysique. La recherche fondamentale est importante aussi même si elle ne sait pas où elle va a priori. C'est d'ailleurs son intérêt: ne pas tout prédeterminer.

    C'est dans cette complexité qu'il faudrait trouver un discours incluant et non excluant, même si filtrant.

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