La route du nord (5, fin)

5. Paris


     Shamiso et Jean-Jacques arrivent chez Michèle. Qui n’est pas vraiment disponible. Elle écoute distraitement leur histoire, le camion volé, les pantalons disparus. Elle raconte qu’elle a réfléchi, qu’elle a rencontré quelqu’un d’autre qui fabrique des chemises tissées en fils de nanotubes. C’est la grande mode à Paris. Les pantalons à trous et à taches ne l’intéressent plus. « D’ailleurs tu n’en a plus » dit-elle.

croco-10.jpg     Il insiste, il pourrait en acheter ici et en fabriquer. Elle répond qu’il rêve, qu’ici il n’aura jamais les mêmes prix à l’achat. « Et puis, tu ne peux quand même pas vendre mille dollars un pantalon que tu as simplement jeté au sol avant de saigner sur la déchirure » ajoute-t-elle. Jean-Jacques lui demande des adresses de boutiques et une recommandation. Elle répond qu’elle ne peut rien faire. La mode est différente. « On n’est pas en Afrique du Sud, ici ! » « Tu avais promis » dit-il. « Je n’ai rien promis » dit-elle. Elle souhaite bonne chance et ferme sa porte.
nnnÀ Jobourg elle avait du miel dans la bouche. À Paris c’est du vinaigre. Jean-Jacques est sous le choc. Par quelle étrange inflexion du destin est-il arrivé là ? Heureusement il dispose de quelques réserves financières. Shamiso ouvrira un compte après la signature de leur contrat. La compagnie JJ Sham doit être bien dirigée. L’argent gagné ne ressort pas des poches comme une rivière en crue. Ils louent deux chambres dans un petit hôtel.
nnnLe lendemain ils décident d’aller voir ce qui se vend sur les marchés. Rien de tel que le travail pour oublier Michèle. Ils rencontrent quelques membres de la diaspora zoulou. On les guide dans la capitale. Ils oublient vite les marchés, laissent leur guide et découvrent Paris au hasard de leurs pieds. Ici elle montre une porte cochère. Là il signale les remous du fleuve. Boulevard Saint Germain il prend sa main. À Montparnasse elle l’embrasse. Au Pont des Arts il décide de son avenir.
– Sham, j’ai une idée formidable. Notre marque JJ Sham continue. Je te raconterai, mais d’abord j’ai faim. Allons manger.
nnnLe jour décline. Il l’invite sur une terrasse près de la Seine. Ils se racontent leur vie depuis qu’ils se sont connus. Ils ont besoin d’apprivoiser, de s’approprier leur histoire. Le soir, pour la première fois, ils dorment ensemble. Avant de plonger dans le sommeil Jean-Jacques demande :
– Sham, ton autre chose, c’était cela ?
– Oui. C’était comme maintenant. Exactement comme maintenant.
nnnElle attend un peu et demande à son tour :
– Et toi, tu ne m’as pas dit ton idée formidable ?
nnnJean-Jacques dort. Par la fenêtre ouverte Shamiso entend les bruits de la rue. Les villes ressemblent aux villes. Les gens aux gens. Ils parlent fort, rient, se fâchent aussi, rentrent chez eux. Elle s’endort à son tour.

 

 

 

6. Retour


nnnLe lendemain ils ouvrent un crédit pour leur séjour en France. Deux mois, de Paris à Montpellier par les grands et petits chemins. C’est l’été. Les nuits à la belle étoile succèdent aux jours bleus comme le ciel. Jean-Jacques n’a pas encore dit sa grande idée. « Je laisse mûrir avant de te raconter. » « Tu m’embêtes JJ. Je suis impatiente ! » « Tu sauras, je te le promets. Encore un peu de temps. »
nnnUn matin Shamiso propose de consulter un docteur. « J’ai deux semaines de retard. » Le docteur confirme ce qu’elle ressentait : elle est enceinte. Ils décident alors de rentrer au pays. Par avion pour le confort de la future maman.
nnnLa première visite est pour les parents de la jeune femme. Jean-Jacques leur demande officiellement sa main. Bien que l’arrêt du lycée et l’escapade parisienne aient été considérés comme inopportuns et qu’ils en eussent gardé un sentiment mitigé, ils font confiance au choix de leur fille. Ils acceptent avec joie.
nnnLa deuxième visite est pour le lycée. Avec l’argent gagné Jean-Jacques paie leur réinscription et une année de cours.
nnnLa troisième visite est pour ses parents. Sa venue leur est annoncée. Ils se préparent et le jour dit, assis devant la case, dans la rue, sur leurs chaises de toile, ils attendent, et tout le village avec eux. La voiture conduite par Shamiso longe le fleuve.
– Regarde Sham. Ici c’est mon enfance.
nnnShamiso ralentit. Elle respire l’air d’ici : les feuilles furieuses, les fleurs folles, les écorces terreuses ou solaires. Tout, quoi. Enfin ils entrent dans le village, dans la rue où sont assis les parents. Elle roule au pas. Elle arrête la voiture à vingt mètres. Les portières s’ouvrent. Ils descendent. Regardent vers les parents.
– Est-ce bien mon fils ?
nnnLe père n’attend pas la réponse.
– Jean-Jacques ! Puis-je encore t’appeler mon fils ? Que vas-tu m’annoncer cette fois ? Allons, viens, approche si tu en as le courage ! Tu as jeté ta vie sur un tas d’ordure. Que pourrais-tu me faire de pire ? Et elle ! Pourquoi est-elle avec toi, celle qui t’a détourné de tes études ? Parle si tu as une langue. Après je te mettrai une taloche et te chasserai du village pour toujours.
– Mais tais-toi, dit la mère d’une voix forte, tu lui fais peur ! Viens Jean-Jacques, approche. Et vous aussi jeune fille. Je ne vous connais pas mais mon mari m’a raconté sa visite à Jobourg quand Jean-Jacques a quitté le lycée. Qu’est-ce que je n’ai pas entendu ! J’espère que le bon Dieu était sourd ce jour-là.
– Ne dis pas de bêtises, fait le mari.
– Je me souviens de tes imprécations. Moi, jeune fille, je me range à ma propre idée. Je vois les gens pour ce qu’ils sont. Je respecte la parole de mon mari, mais de quoi aurais-je l’air à ses yeux si je croyais tout ce qu’il dit ? Allez, venez mes enfants. Vous n’avez pas le regard de brigands. Qu’y a-t-il ?
nnnJean-Jacques est très ému. Il penche légèrement le front vers le sol. Il raconte. Il s’est réinscrit au lycée pour finir ses études. Shamiso y retourne avec lui. Un long silence fait suite à cette annonce inattendue. Une larme coule sur la joue du père. C’est gênant. Il l’essuie comme s’il chassait une mouche. La mère sourit.
– Et c’est tout ? demande-t-elle. Toi, jeune fille – comment t’appelles-tu déjà ?
– Shamiso, Madame. Mais vous pouvez dire Sham.
– Si je peux dire Sham c’est que tu es un peu de la famille. Quel est ce mystère ?
nnnSham avance.
– J’attends un bébé.
– Un bébé ! s’exclame le père. Jean-Jacques, ne m’annonce pas que tu vas l’abandonner ou je casse ta tête !
– Père, mère, je veux me marier. Je veux épouser Sham. Je demande votre permission de lui ouvrir notre famille.
nnnLe tonnerre n’aurait pas fait plus forte impression !

 

 


7. Épiloque


nnnIl n’est pas besoin d’en dire plus. Les parents furent très heureux et l’on fêta le retour du fils jusque tard dans la nuit. Tous les voisins apportèrent quelque chose, qui à manger, qui de la musique à danser. Les haut-parleurs jetèrent des notes aux étoiles jusque tard dans la nuit.
nnnAvant l’aube Jean-Jacques prend la main de Sham – pour vous je peux l’appeler Sham maintenant. Vous aussi êtes entrés dans sa famille.
nnnIl l’emmène dans la cabane près du fleuve. On les entend parler à voix basse. Puis on ne les entend plus.
nnnUn pinceau de brume file sur le fleuve. Les oiseaux de l’aube s’éveillent. Deux antilopes graciles se désaltèrent dans une anse calme. Le village reprend vie. Bientôt le soleil est au zénith. Dans la cabane, ils dorment encore, bercés par les clapotis de Crocodile River.

 

– Mais quelle est donc la grande idée que Jean-Jacques voulait dire à Sham ?
– Il n’est plus temps d’en parler. L’histoire s’arrête ici.

 

 

Fin

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Partie 1.

Partie 2.

Partie 3.

Partie 4.

 

 

 

Publiée initialement dans mon livre Les contes de Crocodile River.

© John Goetelen 2012

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6 commentaires Lien permanent

Commentaires

  • Hola Homme Libre,

    Merci beaucoup pour ce conte qui se termine par une naissance! J'ai pris grand plaisir à le lire.
    Bon dimanche, sans crocodiles ici, mais de jolis nuages gris clair dans le ciel.

  • Bonjour Colette, et merci.

    Ici la pluie est encore tombée. les crocodiles seraient ravis à part le froid, Cette année l'automne est bien mouillé, mais la terre absorbe. D'ailleurs les vers de terre sont montés à la surface et ont laissé leurs petites pyramide d'humus, fruit de leur labour.

    Bon dimanche à vous aussi Colette.

  • Pas mal du tout mais les phrases courtes en rafale n`aident pas a entrer dans le récit.

  • Je vais y réfléchir. merci Jean.

  • Merci Hommelibre, pour ce beau conte! L'amour est une quête, de Crocodile River à Paris via Jobourg, et retour! J'aime bien la rencontre avec le père à la fin, Jean-Jacques, après avoir failli, a pu rentrer pour se racheter, fier de lui! Sympa, aussi, le clin d'oeil à Rousseau! Bien à vous.

  • Bonjour Jacques, content que cela vous plaise.
    Y compris le clin d'oeil!...
    :-)

    Le conte en particulier permet d'éviter trop de détails pratiques. On les suppose pris en charge par ailleurs.

    Et cela s'arrête au bon moment, en résolution générale du texte. L'avantage est de laisser de côté les difficultés à venir, comme par exemple: en même temps étudier et s'occuper du bébé.

    Bien à vous.

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