Extension du désert en Espagne : salauds de moutons

La désertification avance en Espagne. Ce pays disposait autrefois d’importantes forêts, il y a 1’000 ans et plus. Aujourd’hui il est devenu en partie une écorce sèche et une tête de pont du désert en Europe. Le sud et le centre du pays sont les plus touchés.

 

espagne,désertificationL’or brun

Toutes les forêts méditerranéennes ont été exploitées de manière intensive depuis environ 3’000 ans. Le bois était alors comme le pétrole aujourd’hui, avec de nombreux usages dérivés: source d’énergie pour se chauffer, cuire, travailler le métal, entretenir des bains, fabriquer des briques, pratiquer la crémation, etc.

Il faut ajouter l’usage mobilier et les besoins en charpentes dans les édifices publics et privés. La fabrication d’outils, de chars et charrettes. La construction d’importantes flottes de guerre et de commerce, de camps militaires et de matériel de combat et d’intendance pour les troupes en campagne. Le défrichage pour l’agriculture – parfois en brûlant simplement les forêts. La population augmentant régulièrement, les besoins augmentaient également.

Tout autour de la Méditerranée les forêts, gisement de cet or brun, ont été surexploitées, dirait-on aujourd’hui. Cependant nous devons y voir la nécessité de survie et de développement des populations de l’époque. Pour cette même raison nous utilisons le pétrole, qui a largement contribué à l’amélioration des conditions de vie sur la planète malgré les inconvénients liés à son utilisation.

En Espagne la forêt subit ensuite une seconde vague de défrichement.

En effet après la Reconquista le pays connaît une période de conquêtes et de guerres qui nécessitent la construction de grandes armadas. On a  défriche donc de manière soutenue.

 

espagne,désertificationL’économie du mouton

Mais le coup de grâce vient des moutons. L’élevage de cet ovin se développe rapidement et fortement surtout à partir du XVe siècle. Le rendement sur le marché est élevé et les infrastructures minimales. Les bergers sillonnent le pays lors de longues transhumances.

Regroupés au sein d’une puissante structure corporatiste, la Mesta, ils ont le droit de traverser les récoltes et de couper du bois pour leur usage. L’économie du mouton entre dans l’alimentation et dans l’industrie textile de l’époque:

« Les propriétaires se lancent dans l’élevage, plus rentable que d’autres types d’agriculture, et choisissent le mouton: c’est un animal qui se reproduit vite, qui ne consomme pas trop, et dont on peut manger la viande –et en plus, les musulmans aussi en mangent, à la différence du porc. Surtout, on peut en exporter la laine, notamment vers les Flandres, où l’on fabrique des vêtements pour toute l’Europe médiévale. »

Après plusieurs siècles de cette économie, les forêts du centre et du sud de l’Espagne ont presque disparu. Les sols s’en sont trouvés asséchés et appauvris.

« Les conséquences environnementales sont évidemment massives, et terribles. Au fil des années, les moutons grignotent peu à peu la couverture forestière de l’Espagne –exactement comme les lapins ont pu le faire, au XIXe et XXe siècles, en Australie. Dès la fin du XVe siècle se multiplient les sécheresses, qui sont en grande partie dues à ces changements environnementaux. »

 

espagne,désertification« Point chaud » atmosphérique

La Mesta a été abolie en 1836.

« Mais il est trop tard. Les millions de moutons ont causé des dégâts quasiment irrémédiables à la couverture végétale, et notamment au milieu du pays, là où les différentes routes de la transhumance se croisaient. »

Si aujourd’hui cette économie pastorale n’est plus que fragmentaire et limitée, les plantations d’oliviers en Andalousie et le maraîchage hors-sol continuent à appauvrir ces sols et à en épuiser les eaux souterraines.

Le réchauffement que nous connaissons a peu d’influence directe sur la désertification de certaines régions de l’Espagne.

Indirectement, des bulles chaudes ou des vagues de chaleur remontant du Sahara à la faveur d’une grosse dépression atlantique, rencontrent au-dessus de la péninsule une chaleur accumulée (faute de couvert végétal) qui s’ajoute à la masse d’air initiale.

La phase actuelle de réchauffement n’a donc pas engendré la désertification en Espagne, dont la cause est plus ancienne. Si la chaleur supplémentaire facilite les incendies, elle n’influe pas de manière décisive cette désertification, conséquence de la déforestation du Moyen-Âge et des sécheresses récurrentes que cela a engendré, et qui s’auto-entretien faute d’une reforestation.

En revanche, l’absence de couvert végétal rafraîchissant au niveau du sol contribue à réchauffer l’atmosphère régionale de l’ouest européen.

La recréation d’un couvert végétal utile sera très longue. Elle ne dépendra pas de la réduction du CO2 atmosphérique mais de stratégies régionales et locales.

 

 

 

Catégories : Environnement-Climat 9 commentaires Lien permanent

Commentaires

  • En Espagne seulement ? Lisez (ou re-lisez...) René Dumont "L'Afrique noire est mal partie". La sur-pâture au Sahel est due à mes prédécesseurs là-bas, des crétins blancs bourrés de bonne volonté (comme nombre d'idiots sur cette plate-forme...) qui ont créé des puits qui ont fixé des troupeaux trop longtemps autour d'eux. Il a fallu du temps pour comprendre que le facteur limitant devait être l'eau et non l'herbe.
    Maintenant, c'est trop tard. Mais heureusement, grâce au réchauffement climatique, les cellules de convection que l'on appelait FIT (front inter-tropical, mais les idiots universitaires ont décidé de le renommer...) se sont agrandies et portent la pluie plus au nord, donc dans le désert du Sahara, qui reverdira joyeusement dans quelques années.
    Merci qui ? Merci aux propriétaires de gros 4x4 qui aident à faire reverdir le Sahara...
    Ce qui n'empêchera pas les connards humains de crever la gueule ouverte pour cause surpopulation...

  • Hola Homme Libre,
    Un grand programme de récupération de la biodiversité dans les champs d'olivier a été mis en place en Andalousie. Durant de trop nombreuses années les agriculteurs retournaient la terre dans les allées et entre les arbres.Le manque de tapis vert favorisait l'érosion des terres et en effet le désert avançait.
    Ils le faisaient par ignorance bien sûr, certains labourent encore mais peu à peu la vie revient... par endroits. En tout cas les résultats semblent encourageants.
    Bon week-end, soleil et température très agréable ici.

  • Hola Colette,

    Bonne nouvelle!
    L'Espagne peut jouer un rôle dans des programmes et technologies de régénération des sols. Il y a besoin d'expérimentations in vivo à une grande échelle et elle est une bonne candidate pour cela.. Une bonne chose que ce soit en route.

    Ici, grisaille et pluie en vue, et températures localement "raisonnables" (≠ de "agréables"). Je suspecte l'Espagne d'être encore momentanément plus au sud que la Suisse..,.

    :-)
    Bon week-end à vous aussi.

  • Il y a l'exemple des bois de Chancy

    Forêt de chêne au départ, cette zone a vu une très grande activité humaine depuis très longtemps, notamment avec la tuilerie romaine. Ici le chêne faisait une matière première idéale pour la cuisson de la terre cuite et la proximité du Rhône permettait un accès aisé au transport. Le chêne et son écorce étaient aussi abondamment prélevés pour le tannage des peaux. La profondeur des chemins en creux témoignent du nombre de débardage de billons qui se sont effectués durant plus de 20 siècles.
    Ces bois ont été largement surexploité, et un rapport daté de 1663 faisait état de broussailles dans une zone dévastée par l'activité humaine. Durant la 2 ème guerre mondiale tous les habitants sont venus se servir en bois de chauffage bien calorifique. Mais le tapis végétal est toujours revenu assez rapidement.
    Ado j'y ai planté sur des parcelles débroussaillées des épicéas, des pins ainsi que quelques bouleaux et 15 ans après je m'y baladais avec mes enfants dans une forêt tout à fait respectable. Et puis l'activité humaine a participé à un phénomène étonnant en ouvrant le sol à la lumière un petit microcosme a vu venir naturellement des pins, des genévriers sur une prairie sèche qui donne une petite saveur de sud.
    Le parallèle avec l’Espagne n'est pas forcément pertinent à première vue, mais la nature semble plus résiliente que l'on ne le croit pour autant que l'on en lui laisse la possibilité.

  • Haha, article intelligent et bien construit comme d'habitude, Mais là c'est le titre qui m'a vraiment éclaté de rire: Salauds de moutonz, c'est vraiment des bêtes de l’apocalypse !

  • Intéressante expérience, Aoki.
    Toutefois le remplacement des gros feuillus comme le chêne, par des pins et des bouleaux, suggère que le sol s'est appauvri.
    Figure 20 page 24:

    https://www.unige.ch/forel/files/5114/8949/5654/Guide_Geneve.pdf

  • "suggère que le sol s'est appauvri."

    Ce n'est pas exactement le cas. Ce sont des espèces pionnières sur un sol défriché ou exploité, alors que le chêne est une espèce climacique. Il y a succession de végétations en fonction du temps. Maintenant il est clair qu'un sol défriché risque de perdre une partie de son humus.

  • @HL
    En réalité, le choix de ces essences relevait du service forestier. L'objectif était de créer une forêt de loisir après une coupe rase de peupliers tremble pour le bois de râperie et l'avantage de ces essence pionnières résidait en leur croissance rapide.
    A part cela, le chêne est revenu souvent de lui même à travers le temps, Seul le prélèvement intense de bois chauffe des populations durant la deuxième guerre mondiale nous a donné ces forêts de rejets de chêne si typique, autant à Jussy, Versoix que Chancy.

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