Chaleur sur l’Europe : 45,9°, les détails du record

Comment le pic 45,9° degrés dans le Gard a-t-il été mesuré? Dans mon précédent billet je mettais en doute la fiabilité de la station météo supposée du lieu du record, Gallargues-le-Montueux. Il y a du nouveau. Voici mon enquête en 8 séquences.

 

chaleiur,canicule,record,gallargues1. Les données

Samedi matin 29 juin. Je rédige mon billet sur la vague de chaleur. J’y cite logiquement le record absolu et énorme de 45,9° en France. Cependant les grands médias restent dans des généralités. Je cherche autre chose: les données de la station et les conditions de mesure.

MétéoFrance mentionne nominativement l’existence d’une station du réseau secondaire à Gallargues-le-Montueux dans le Gard. Il annonce le record sur son compte Twitter. L’annonce est ensuite reprise largement dans les médias. Mais il ne fournit pas les données complètes et détaillées. Le réseau secondaire, dont fait partie cette station, n’est accessible en temps réel que sur redevance. Ce n’est pas mon cas.

Je passe alors par infoclimat.fr. Ce site associatif combine les données du réseau MétéoFrance (et de Wetterzentrale) et celles de ses membres, du réseau d’amateurs et semi-pro StatiC. Le groupe fournit une information météorologique qui tient la route. Je lui accorde ma confiance.

 

2. Les deux stations

Il est samedi et Infoclimat mentionne deux stations à Gallargues-le-Montueux. L’une est sur le toit d’une maison (voir billet précédent). Elle fait partie du réseau d’Infoclimat. L’autre est dans le réseau MétéoFrance. Laquelle prendre en compte?

chaleiur,canicule,record,gallarguesCelle de MétéoFrance est muette sur le site d’Infoclimat. Le document 1 image A (clic pour agrandir) reproduit une partie de l’écran d’Infoclimat du 28 juin, jour du record.

La station mentionnée est GALLARGUES LE MONTUEUX, écrit entièrement en majuscule. On voit la mention Météo-France en bas de l’encadré gris clair, à gauche des deux photos. Mais les données sont incorrectes ou inexistantes si l’on y cherche juin 2019.

Sur le même document, image B, on voit l’autre station météo du même lieu. Le nom est écrit en majuscules/minuscules, et l’on peut y lire des données précises – ici celle de l’après-midi du record. Le chiffre du record, 45,9°, ne figure pas sur les relevés semi-horaires. Le maximum est 44,1° pendant environ, une demie-heure (j’ai aussi lu 44,2° ailleurs). Cette différence surprend.

 

3. Panne ou pas

À défaut de trouver plus de précisions je dois prendre une décision: parler ou non du record avec une incertitude sur les conditions du relevé. J’estime qu’une erreur ou un retard de transcription a pu se glisser quelque part et va être corrigé, et je décide d’en parler – ne pas le faire passerait sous silence l’une des caractéristiques extrêmes de cette vague de chaleur.

En résumé: il n’y a pas de données 2018-2019 pour la station de MétéoFrance sur le site d’Infoclimat, et pas non plus de données détaillées chez MétéoFrance. La seule station qui semble fonctionner et dont les données sont accessibles librement à Gallargues-le-Montueux est celle sur le toit.

Logiquement (pensé-je) j’attribue le record à la station qui est annoncée en état de marche. J’ignore à ce moment que la station de MétéoFrance n’est pas en panne; seule sa liaison avec Infoclimat est hors service.

 

chaleiur,canicule,record,gallargues4. Disparue (30 juin)

Je pourrais faire davantage: envoyer un courriel à MétéoFrance, ou laisser le temps clarifier ce qui doit l’être et attendre 24 heures avant de publier. Mais en même temps, publier permet l’interaction, et éventuellement la prise en compte de remarques pertinentes ou de nouvelles informations.

C’est ce qui se passe ce dimanche 30 juin. Daniel, un intervenant régulier, pointe du doigt les relevés sur mon blog. Il souligne le problème de chiffre et de station.

Je retourne alors sur Infoclimat. Surprise: la station de MétéoFrance n’apparaît plus quand on fait la recherche. L’unique station locale indiquée est maintenant celle dont je contestais la fiabilité.

La station MétéoFrance, n’apparaît plus donc plus. Il s’est passé quelque chose. Entre hier samedi et aujourd’hui dimanche, elle a été supprimée du site, même si Google trouve encore d’anciennes pages où elle peut apparaître.

 

5. Trouble et confusion

Chacun peut le constater sur le site. En tapant GALLARGUES LE MONTUEUX en majuscule dans le champ de recherche à droite de France, il n’apparaît plus que le site d’Infoclimat, alors que le document 1 montre que les deux existaient encore samedi.

Le site a supprimé la station MétéoFrance de ses tabelles en plein week-end. Il y avait bien un problème quelque part, une source de confusion. Je cherche alors plus loin sur Google et je trouve enfin, en demandant: « explications sur le record de Gallargues ».

chaleiur,canicule,record,gallarguesJe trouve un article de Météo-Paris du 30 juin. Le titre est parlant: « 45.9° à Gallargues: quelles conditions de mesure? » Il décrit en détail la station de MétéoFrance, sa localisation, et surtout met en face les photos des deux stations, aux fins explicites qu’elles ne soient pas confondues.

Ce texte répond à l’évidence aux messages que le site a dû recevoir. Beaucoup de personnes semblent avoir utilisé la même déduction logique que moi et émis des doutes sur la qualité des mesures.

 

6. La vraie température

Une station météo peut représenter les mesures pour 100 ou 1’000 km2. C’est dire l’importance de l’implantation. À Gallargues-le-Montueux la station de MétéoFrance est mieux placée que celle dont je parlais dans mon précédent billet, mais elle n’est pas des plus fiables: elle est de classe 3 sur 5. Par exemple une pièce d’eau à moins de 30 mètres peut influer sur la zone de mesures.

C’est le cas ici. Les images 2 et 3 montrent la station in situ (images Google).

En classe 3 on compte une marge d’erreur possible jusqu’à 1 degré de la mesure des températures.  Ici c’est un abri à coupelles, un peu moins performant que les classiques abris à persiennes Stevenson (image 4, emplacement conforme).

Les abris à coupelles demandent parfois une ventilation artificielle. Dans ce document éducatif du gouvernement français il est écrit:

chaleiur,canicule,record,gallargues« Afin d’approcher de la vraie température de l’air et de minimiser les erreurs de mesures dues à l’abri, des abris à ventilation artificielle ont été développés. (…) L’échauffement lié au rayonnement solaire peut atteindre 0,7°C pour les abris couramment utilisés, lorsque la ventilation est nulle. Cet échauffement peut atteindre 2°C pour des abris peu performants. » 

Approcher la vraie température de l’air? Il y a donc une marge d’erreur avec ces stations.

 

7. Bulles

Je cherche encore. Les images 2 et 3 montrent que la station de MétéoFrance, celle du record, n’est pas dans l’environnement idéal dégagé comme sur  l’image 4.

Le texte répond et argumente par un descriptif assez complet des conditions d’emplacement et de mesure (preuve qu’il y a eu un problème dans la communication autour de ce record). Il précise même que le 28 juin le vent était au nord, et comme le canal est au sud il ne pouvait influer sur les appareils.

Sauf que si l’on évoque la direction du vent, il faut aller plus loin dans les détails. Au nord il y a les bâtiments d’une coopérative, des entrepôts, et à 8 mètres une rangée d’arbres hauts de 2,5m. De quoi créer des turbulences et/ou des bulles chaudes sur 25 mètres (h x 10).

 

8. Conclusion

Mais grâce à ces informations supplémentaires, je mets un sérieux bémol à mes doutes sur les conditions du record. J’en garde encore un petit pour les raisons évoquées plus haut, mais j’admets le chiffre, n’ayant rien de mieux à proposer, et la station MétéoFrance étant mieux placée que celle du réseau Infoclimat.

Ce n’est d'ailleurs pas un problème. L’important est de poser une réflexion sur le buzz, d’éviter la course à la maximisation et à la dramatisation qui va avec, et d’être informé des conditions complexes qui prévalent dans un tel cas, comme dans toutes les mesures atmosphériques. Le réchauffement est une chose, les records en sont une autre et personne ici ne peut affirmer qu’il n'y a pas eu de juin plus chaud dans un passé de quelques siècles.

J’apprécie également qu’un blog ne soit pas que l’affirmation de positions tranchées comme des produits finis, mais que l’on puisse y voir, comme ici, l’évolution d’une approche grâce au concours d’autres internautes.

 

 

Pour le coup doeil, ces courts gif animés: toute la durée de la vague de chaleur en quelques secondes. On voit bien lautoroute espagnole. Et pendant que lEurope de louest – et surtout la France – suffoquait, la Russie se les gelait. Ah, la météo...

 

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Catégories : Environnement-Climat, Météo 8 commentaires Lien permanent

Commentaires

  • Bonjour HL,
    J'habite dans le sud de la France, proche de Montpellier et le vendredi 28 j'ai enregistré 46° C en plein soleil. Un voisin a lui aussi enregistré la même température. Je conçois qu'il ne s'agit pas de relevés précis et professionnels mais du coup ce record de 45,9°C ne m'apparait pas si saugrenu.

  • Bonjour Steppenwolf,

    Merci pour cette info. Juste une question: en plein soleil mais sous abri?

    Je connais un peu l'arc qui va du Roussillon au Var, j'y suis souvent allé en vacances, et je sais combien la chaleur peut y être accablante. Si l'on se promène dans une garrigue, il y aura quelques emplacements probablement encore plus chauds, des bulles hyper-locales.

    On ne parle presque jamais des conditions de mesure. Le public en sait très peu. Le record reste un puissant marqueur d'esprits. Or en allant dans le détail on voit que la réalité est multiple et complexe, même pour une simple mesure ou pour un record.

    Bonne journée!

  • HL,
    Pour être tout à fait honnête - et cela va relativiser d'autant ma mesure - il s'agissait de la mesure de mon véhicule en roulant ! J'en vois déjà qui ricanent. Je conçois qu'il ne s'agit pas d'une mesure très fiable. Néanmoins elle ne m'apparait pas si aberrante car en temps normal elle indique des données cohérentes avec les prévisions météorologiques. Je précise qu'en roulant la mesure était stabilisée. Comme je l'indiquais un ami habitant dans une commune voisine m'indiquait lui aussi avoir mesuré 46°C (comment je n'en sais rien). Voyez, J'essaie d'être le plus honnête possible :).
    Mon commentaire ne prouve donc en rien la véracité de ce record national de 45,9°C mais ce chiffre ne m'est pas apparu particulièrement loufoque au regard de ce que j'ai indiqué plus haut, Je me suis donc permis de faire ce petit commentaire comme un simple témoignage.
    Il n'empêche que je vous rejoins totalement sur la conclusion de votre article.

  • "Un intervenant pointe du doigt les relevés sur mon blog. Il souligne le problème de chiffre et de station."
    Et si on rendait à César...

    En outre, la photo du sujet précédant montrait une station météo Davis. La partie noire est le pluviomètre. La partie blanche ventilée contient le thermomètre. Il n'y a pas surchauffe sur un toit. C'est le contraire: c'est le sol qui est surchauffé et les amplitudes thermiques sont pratiquement toujours plus importante près du sol qu'au-dessus d'un toit à plusieurs mètres de hauteur. Plus froid le matin et plus chaud la journée près du sol qu'à une certaine hauteur. En hiver les gelées blanches peuvent illustrer ce phénomène quand il n'y a pas de gel au-dessus de quelques décimètres.

    "J'en vois déjà qui ricanent."
    Il n'y a aucune raison.

    "Je conçois qu'il ne s'agit pas d'une mesure très fiable."
    Au contraire elle est très fiable et une autre source confirme cette mesure entre Nîmes et Montpellier. Sur une voiture, le capteur est à l'ombre, ventilé quand la voiture roule. Généralement c'est au degré près: donc entre 45.5° et 46.4°. Que le macadam soit surchauffé, sans doute, mais pas forcément plus qu'ailleurs, car il peut absorber la chaleur et non la réfracter vers le capteur.

  • Les données collectées par météo-france sont payantes. Inutile donc de vouloir les chercher gratuitement sur la toile.

  • Daniel,

    Quand je cite un commentaire paru sous un billet précédent je ne mets quasiment jamais le pseudo. Pour moi l'important est l'idée, et il est possible d'aller ensuite chercher qui l'a écrite. N'y voyez donc vraiment rien de personnel. C'est un souci de clarté. Mais j'entends votre remarque, et je vais ajouter votre pseudo dans le billet.

    Concernant les installations sur les toits, le site Météo-Paris, que j'ai mentionné et dont j'ai mis le lien, précise:

    "l’installation d’un abri sur un toit n’est pas optimal car il existe un risque de réflexion du rayonnement solaire vers l’abri et donc risque d’échauffement plus important de celui-ci et de la sonde. Ceci est d’autant plus vrai que le toit est blanc et incliné."

    Si eux le disent...

    Comme la pierre un toit de tuiles renvoie de la chaleur.
    Au sol ce sont les premiers centimètres qui sont pris pour les mesures rapprochées. Les mesures officielles de références sont prises à 2 mètres. Le sol est plus chaud, mais encore cela dépend-il de sa nature. Entre gazon, sable ou bitume il y a trois températures différentes possibles.

    La rosée tient au fait que même une très fine végétation contient de l'humidité, ce qui n'est pas le cas des tuiles.

    Le truc classique pour voir de visu la chaleur au niveau du sol, c'est de regarder l'horizon à 10 cm de hauteur. On voit l'air qui se trouble, image classique de la chaleur, surtout sur une route ou une surface dure et sèche.. Quand on est debout on ne voit plus ce phénomène.

    Mais de toutes façons, même ventilée par le fait de rouler, ces mesures ne sont pas assez fiables pour être utilisées officiellement.

  • Steppenwolf,

    Mis à part les réserves sur cette méthode de mesure, je pense qu'elles ont une valeur quand-même, mais moins précise. Mais j'apprécie de comparer différentes données et méthodes, pour commencer à me représenter la complexité de la chose, et celle de la voiture est à mon avis souvent proche de la réalité, par contre elle est difficile de vérifier. Mais je suis très intéressé par vos vérifications auprès d'autres personnes. Cela donne une tendance .

    Ces réserves n'enlèvent rien à la très forte chaleur, exceptionnelle même (dans les deux sens du terme). Cependant 2003 reste la référence, surtout par sa longueur (12 jours vs 6 cette année), son ampleur sur l'Europe, les fortes chaleurs qui régnaient depuis fin mai et la sécheresse qui durait depuis des mois.

    Je remarque que cette année la presse cite enfin la canicule-sécheresse de 1947 comme l'autre référence.

  • À propos de voiture, je me souviens de 2003. J'étais parti en voiture faire un tour vers le centre et le sud de la France, sans programme précis autre que de rejoindre des amis quelques jours plus tard.

    Ma voiture disposait d'une sonde de température. En roulant je l'observais souvent. Selon les types de nature autour, la température variait, avec un petit délai. Par exemple lors du passage dans un tunnel le rafraîchissement mettait un moment pour apparaître sur l'indicateur. De même en cas de changement important de paysage, par ex. de végétalisé à désertique ou sec. Il y avait une inertie.

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