Journalistes suisses harcelées sexuellement : analyse d’un sondage

Selon un sondage Tamedia relayé récemment par la presse romande, environ 50 % des journalistes suisses déclarent avoir subi du harcèlement ou une agression sexuelle dans leur cadre professionnel. Les gros titres donnent le ton.

 

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Par exemple le 20minutes et Le Matin: « 50 % des journalistes déjà victimes de harcèlement ». Ce déjà est sibyllin mais ce n’est que le début. Le sous-titre précise: « Selon une enquête de Tamedia, une journaliste sur deux a déjà été harcelée sexuellement sur son lieu de travail en Suisse ».

Pour notre télé locale la RTS, le fait est établi. Son titre est plus direct, au présent, façon France-Dimanche. On est dans le versant victimaire du populisme de genre, avec généralisation abusive:

« Une journaliste sur deux est victime de harcèlement sexuel au travail ».

Le 24heures généralise encore plus: « Les journalistes harcelées dans leurs enquêtes »

Les? Toutes les? Ou seulement des? Oui, seulement des. Ça n’a l’air de rien une petite lettre de différence. Avec les on passe des cas recensés et vérifiés à la généralisation de genre, dans une envolée sexiste qui ne se cache pas. Explication possible: pour le public, dire les, c’est-à-dire toutes, est plus hypnotique que des, soit seulement quelques-unes.

On repère à cela le totalitarisme intellectuel dans des propos qui semblent banals: entre autres par la généralisation, la tonalité absolue de la chose et l’effet d’hypnose qui subjugue et annule toute tentative critique.

Autre intérêt de la généralisation: elle permet de contourner l’écueil des chiffres précis, impossibles à évaluer.

Cette généralisation laisse supposer, en lecture immédiate (celle que l’on retiendra) qu’ils s’agit de toutes les. Pour ma part je doute que cela soit le fruit du hasard ou d’une erreur typographique. C’est probablement intentionnel même si ce n’est pas forcément réfléchi. Dans une période où les surenchères fleurissent un peu partout, le gonflement des chiffres est considéré comme normal, il devient presque un automatisme.

Pour quelle autre raison les chiffres présentés au public seraient-ils unanimement gonflés? Car ils le sont. Les détails relayés dans les articles ou synthétisés par l’infographie 1 (de Tamedia, clic pour agrandir) le montrent si l’on fait un petit calcul.

Tamedia annonce avoir envoyé ce sondage anonyme par courrier à 3429 professionnels des médias suisses. Cela l’autoriserait à annoncer qu’il s’agit des « Résultats d’un sondage effectué auprès de 3429 personnes employées dans les médias en Suisse ».

 

 

femme,homme,harcèlement,journalistes suissesPasse-passe

Pourtant non. C’est inexact. Non, ce n’est pas pas effectué auprès de (3429 personnes) mais envoyé à. Seules 755 personnes, femmes et hommes, y ont répondu. 755 réponses effectives sur 3429 questionnaires envoyés cela fait exactement le 22,02 % des journalistes sollicités. Ils se répartissent en 458 femmes et 297 hommes, soit 2/3 de femmes et 1/3 d’hommes.

On ne sait d’ailleurs pas si les 3429 personnes initialement contactées représentent la totalité des journalistes de Suisse, et aucune donnée sociologique ou factuelle n’apparaît pour mieux cerner les faits reprochés.

Donc premier gonflement: il ne s’agit pas de 50 % des 3429 journalistes professionnels, mais de 50 % des 22,02 % qui ont participé. Cela fait au plus 14,68 % des journalistes femmes en gardant la proportion de 1/3-2/3. 14,68 % c’est déjà un phénomène collectif qui mérite une attention soutenue.

Mais dire qu’il s’agit de 53 % des sondées, cela fait systémique et alimente l’idéologie misandre, alors qu’il ne s’agit que d’une manipulation de chiffres. La presse crée une ambiguïté autour du terme sondés: elle fait glisser le pourcentage des sondés réels sur la totalité des personnes contactées. Ainsi 50 % de 458 devient comme par magie 50 % de 3429. Petit tour de passe-passe.

On ne peut pas comptabiliser les non-réponses. De plus la méthode est invérifiable puisque basée sur des auto-déclarations: les sondés répondent chez eux de manière anonyme.

L’information est donc fausse parce que gonflée par astuce. À cela s’ajoute le fait que ce sondage est déclaré non-représentatif par cette même presse et par Tamedia (sans s’appesantir pourtant sur l’opportunité de publier). Elle n’est donc pas seulement fausse dans son résultat annoncé en gros titres, mais aussi discutable dans son intention. Quelle mouche a piqué les médias en publiant et présentant ces résultats comme vrais et indiscutables, avec si peu de précautions?

Voyons maintenant de plus près ce que recouvrent les actes reprochés par ces 14,68 %. Que dit l’infographie?

La première question couvre un champ très vaste: « Êtes-vous ou avez-vous été personnellement victime d’agression sexuelle ou de harcèlement sexuel pendant votre travail de journaliste? ».

En trente ans de carrière il est possible qu’une journaliste ait reçu des avances plus ou moins fines et appropriées de la part de certains collègues – et vice-versa pour les journalistes hommes.

 

 

femme,homme,harcèlement,journalistes suissesExposition

Les femmes interrogées (le graphique ne donne pas la parole aux hommes qui se déclarent victimes) ont coché assez massivement (219 sur 244) la première possibilité: remarques salaces, propos sexistes, blagues à caractère sexuel.

Comment savoir si l’on est devant un fait juridiquement caractérisé de harcèlement ou d’agression sexuelle? Où est la limite entre la spontanéité des comportements (certaines femmes aiment aussi les blagues salaces) et la mise sous surveillance criminelle du comportement masculin? Et quelle est la part d’interprétation des propos et du comportement?

Si cela est vraiment considéré comme des comportements inappropriés par certaines femmes ou hommes, on doit à mon avis prendre l’initiative de régler le litige en direct entre les personnes – selon la gravité des faits. Celles qui dénoncent avoir été menacées ou touchées physiquement bien qu’elles l’aient refusé, sont environ une sur cinq des 244, soit un cinquième des 14,68 %. Ce chiffre semble être un cumul de plusieurs décennies.

On dit aujourd’hui que le ressenti de la personne « victime » prime sur l’intention de « l’agresseur » ou de « l’agresseuse ». Je ne suis pas d’accord. Les faits doivent être désignés de manière la plus objective possible pour donner une base solide à la loi. Un tribunal n’est pas un cabinet de psychologue. Un geste déplacé, une parole inopportune, une tentative maladroite (probablement la majorité des cas) ou un peu lourde, une aventure peut-être sincère qui tourne court, ne doivent pas être immédiatement classés comme des objets délictueux pour la raison (discutable) que la personne qui subit le ressentirait comme une agression. Le ressenti a ses propres limites et biais.

Les hommes sont principalement visés parce qu’ils semblent plus nombreux que les femmes à faire des avances non sollicitées. C’est probablement vrai car c’est en partie l’histoire du masculin: s’exposer, montrer ouvertement son intention, prendre le risque, comme beaucoup de mâles dans la nature. C’est initialement un instinct et une stratégie de reproduction.

La stratégie féminine telle que montrée au cours des temps passés est de demeurer plus réservée pour se donner le temps de tester et de choisir un bon reproducteur et un bon protecteur pour ses petits. L’homme s’avance plus et c’est toute son histoire. Mais sans renier cela, que je ne considère pas comme mauvais en soi, je pense aujourd’hui que les hommes ont de nombreux avantages à savoir garder eux aussi une certaine réserve. Ils peuvent s’économiser certains déboires en se demandant s’ils ont vraiment raison de suivre une impulsion avant de s’y livrer.

Les comportement ancestraux spontanés, notre héritage – parfois pour le pire mais aussi pour le meilleur – méritent une meilleure analyse que celle des textes de loi. Je ne dis pas pour autant qu’ils ne doivent pas être ajustés et civilisés. Sur une vie cela prend du temps, malgré l’éducation qui doit prévenir certains débordements. Une partie de l’apprentissage se fait dans la pratique.

 

 

femme,homme,harcèlement,journalistes suissesProximité

Ce qui peut paraître naturel et instinctif aux yeux d’hommes, comme de tenter sa chance (en vue de remplir la mission première de toute espèce qui est de se reproduire), ne l’est pas forcément pour toutes les femmes. D’où l’étonnement masculin et l’agacement féminin que l’on peut rencontrer et se voir opposer.

La loi me paraît peu pédagogique en regard de la gestion des malentendus. Le dialogue entre les personnes concernées me semble préférable. Les hommes en particulier apprécient et ont besoin de messages clairs de la part des femmes.

Mais ils doivent cependant trier dans leurs comportements. Dans le détail, certaines descriptions reçues par Tamedia sont crues, comme celles-ci:

« L’une d’elles parle d’un chef insistant. «Un jour, il m’a plaquée dans un couloir et embrassée de force. J’ai réussi à m’échapper.» Une autre évoque une soirée arrosée lors de laquelle un collègue a baissé son pantalon devant elle. »

Et ce ne sont pas les pires. Mais j’aimerais quand-même connaître le contexte. N'oublions pas que, selon différentes études dont celle-ci, entre 14 % et 30 % de couples légitimes et durables se forment sur le lieu de travail. C’est compréhensible: la proximité physique quotidienne, les moments de partage, rapprochent les gens.

Il y a aussi celles et ceux qui acceptent une relation sexuelle avec un ou une collègue sans former de couple durable. Selon un autre sondage, dont je n’ai pu tester la fiabilité, 53 % des français (et des françaises) ont déjà eu une relation sexuelle au travail. Comme quoi toutes les femmes ne sont pas victimes par la nature de leur genre. Ainsi, selon Femme Actuelle de juin 2018:

« Simple collègue, stagiaire, supérieur(e) hiérarchique…au total, 53% des personnes interrogées ont avoué avoir déjà entretenu une relation sur son lieu de travail à l’insu de ses autres collègues. (…) Un Français sur quatre admet s’être déjà livré à un jeu de séduction avec une personne rencontrée sur son lieu de travail alors qu’il était déjà en couple. 16% des sondés avouent même avoir entretenu une liaison extra-conjugale dans ce cadre. »

 

femme,homme,harcèlement,journalistes suissesClimat

Ce qui produit par exemple ceci:

« Il est venu me dépanner une fois, deux fois, trois fois... De fil en aiguille, notre relation a dérapé dans une sphère plus intime. Le fait de consommer dans le secret rendait nos rendez-vous plus excitants. » Hélène a mis fin à cette relation au bout de quelques mois – « Les bruits de couloirs commençaient à se faire trop insistants » –, mais elle ne regrette rien. Comme 65 % des femmes interrogées par nos voisins anglais, qui ne renient en rien ce passage à l’acte. »

Il y a donc un fait relativement courant et admis: au travail on peut connaître l’amour et le sexe. C’est même si bien admis qu’on en voit des versions magnifiées dans des séries policières. Bones, Castle, et récemment Hawaï 5-0, pour ne citer que ces trois (mais il y en a d’autres), présentent de belles relations amoureuses, sérieuses, touchantes.

Personne ne trouve à y redire et cela fait partie des codes du XXIe siècle. Cela humanise les héros et maintient l’attention sur la série. Ces collègues amoureux mélangent hardiment le travail et la vie privée pour le plus grand bonheur des télé-specta-teur-trice-s.

Le climat psychologique est donc installé. Cela ne justifie évidemment pas les vraies contraintes ou agressions mais cela élargit le champ de la réflexion, sur ce sujet qu’un sondage incomplet et non représentatif a singulièrement réduit.

Un autre angle doit être survolé: si une journaliste sur deux se déclare harcelée ou agressée, un homme sur deux est ou serait un harceleur ou un agresseur? Hormis le sens à donner aux comportements non criminels (blagues salaces, tentatives maladroites sans contrainte), je doute qu’un homme sur deux procède par la contrainte. C’est la plus mauvaise des dragues! La plus improductives et détestée.

Alors si ce n’est pas un homme sur deux, ni même 14,68 % des hommes, c’est combien? De cette réponse dépend la possibilité d’en faire un phénomène de société ou de cantonner le sujet à des individus particuliers et multirécidivistes.

 

femme,homme,harcèlement,journalistes suissesTreize

Enfin, je lisais les propos de l’avocate Lorella Bertani sur le site RTS:

« Pour qu’un acte soit défini comme harcèlement sexuel, il n’y en n’a pas besoin de plusieurs, un seul suffit. Un attouchement, c’est déjà du harcèlement.»

J’ignore si elle parle ici de sa conviction personnelle ou si c’est la loi. Mais c’est une conception et une définition erronées. Pour qu’il y ait harcèlement il faut la réitération d’un acte ou d’un comportement intentionnellement captateur, à plusieurs reprises. La réitération est une condition sine qua non de la définition du harcèlement.

L’affirmation qu’un seul acte serait du harcèlement est abusive. Ces propos sont en eux-mêmes du harcèlement déguisé contre les hommes. Je suis en désaccord et considère qu’il faut au moins deux réitérations pour parler de harcèlement, donc trois actions, sauf si un comportement caché, comme suivre une personne, se répète même de loin et invisible, auquel cas je l’assimile à du harcèlement.

Le sondage nous apprend que 40 % des harcèlements dénoncés sont l’œuvre d’intervenants extérieurs, comme par exemple des sportifs interviewés, ou des jeunes gens qui se font un sport idiot de toucher (si possible les seins) une présentatrice en direct dans la rue. Cela diminue encore le pourcentage de victimes dans les rédactions.

On note enfin que 13 % des journalistes hommes déclarent être ou avoir été harcelés sexuellement dans le cadre de leur travail. On est possiblement très en-dessous de la réalité car peu d’hommes se voient victimes ou voient les comportements féminins de séduction, moins fanfarons que les leurs, et dans lesquels la permissivité vestimentaire accordée avec raison aux femmes peut jouer un rôle troublant. L’« agression » sensorielle visuelle n’est pas prise en compte.

Outre que ce 13 % n’est pas négligeable et pas plus vérifiable, Tamedia n’a pas jugé bon de donner la parole aux hommes. Sexisme habituel, ou art de caresser les femmes dans le sens du poil.

Il faut dire que chez Tamedia, entre le Conseil d’administration et la direction, il y a 14 kadors. Et devinez: une seule femme et treize hommes.

Raaahhh…

En attendant, une journaliste sur deux, cela va circuler en boucle. Même si c’est en partie un fake.

 

Ce sujet n’est pas simple. Il mérite une expertise plus complète qu’un sondage discutable et non représentatif. Les hommes doivent savoir se mettre en question, quand bien même seule une petite minorité de femmes le demande et même si la majorité d’entre elles sait prendre sa place et se faire respecter. Mais nous ne devons pas nous mettre en question en réponse à une présentation aussi déséquilibrée, qui introduit de nouveaux biais.

 

 

PS: Je suis plus long aujourd’hui. Le sujet le vaut bien et le couper en morceaux eût été dommageable.

 

 

Catégories : Féminisme, Politique, société 6 commentaires Lien permanent

Commentaires

  • Merci hommelibre pour ce très intéressant décryptage, en particulier au niveau statistique.

    A se demander pourquoi il faut aller sur votre blog pour l'apprendre alors que des "journalistes" sont payés pour faire ce travail... qu'ils ne font pas.

    Par la diffusion en boucle de ce headline trompeur ils participent à la désinformation et à l'abrutissement du public alors qu'ils sont sensés faire le contraire :-(

    Très intéressant également le développement sur la notion de "harcèlement".

    Par la qualité de votre raisonnement et de vos recherches vous êtes souvent à contre-courant du mainstream, mais ça fait du bien ! Merci et bonne continuation !

    Avec mes meilleurs messages

    AP

  • Merci à vous.
    Bonne journée.

  • Quoi qu’il en soit, cela fait longtemps que je pense le plus grand mal de la corporation des journalistes, mâles ou femelles...

  • Les médias sont l’oxygène du terrorisme. Margaret Thatcher, citée par Dick Marty, qui ne l’aime pas...

  • Remarquable analyse!
    Elle m'a fait pense à une anecdote vécue à la Tribune de Genève où je travaillais. Un rédacteur en chef adjoint avait pris l'habitude en guise de bonjour de me coller un baiser (chaste) sur la bouche. J'hésitais à lui dire que ce geste me dérangeait, craignant des représailles professionnelles (me prendre en grippe). Je lui en ai finalement parlé et il a accepté sans problème et sans représailles de cesser .
    D'un autre côté, je jouais avec lui de mon attirance. En ce temps-là, la Tribune recevait régulièrement des propositions de voyage. Je lui ai suggéré de me réserver le prochain voyage sur une île lointaine. Elle m'est arrivée deux jours plus tard: une semaine à La Réunion. (un peu ratée car un ouragan s'annonçait; je l'ai raconté comme je l'ai vécu ce qui n'a pas plu à notre voyagiste....)
    Bref, ces relations sont comme vous le dites complexes. Séduire pour obenir une contre-partie fait aussi partie de la vie des femmes. J'y ai souvent pensé lors de l'affaire Weinstein.

  • Bonsoir Mireille,

    Merci pour ce témoignage. Il cadre pile avec le thème. Voir les choses ainsi contribue à mettre de la clarté dans les relations, du moins je l'espère.

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