17 juin 2018

Oui et non

Un article du Matin Dimanche d’il y a une semaine traite d’une nouvelle tendance: revaloriser le refus, le fait de dire Non. Ou à défaut, apprendre à le dire. Cela semble simple. C’est parfois ardu. Le non établit une distance. Refuser c’est se retirer temporairement d’une loyauté implicite ou d’une dynamique de groupe.


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« On nous incite à tout accepter pour faire plaisir. Dire non, attitude considérée comme grossière… » écrit le journaliste Nicolas Poinsot.

En partie, oui. J’ai dans l’oreille des injonctions au Oui comme s’il signifiait: être ouvert. Ouvert c’est bien. Non, c’est être fermé, et être fermé ce n’est pas bien. Vue simpliste et sans nuances certes, mais qui est encore en vogue.

Ces deux petits mots, oui et non, ont quitté le terrain de l’information. Ils ne renseignent pas seulement sur nos intentions factuelles: ils sont chargés de connotations relationnelles et morales qui en compliquent l’usage.

Le oui est souvent confortable. Il met les gens d’accord et écarte les conflits. On y trouve une double gratification: l’autre à qui nous disons oui est content, et cela nous rend aussi content. Cette double gratification prend modèle sur la relation de l’enfant aux parents. L’enfant dit oui parfois pour exprimer son adhésion, parfois pour être aimé et voir le visage réjoui des parents.

Mais le non… Imaginez l’aviateur Saint-Exupéry répondre non au Petit Prince quand il lui demande: « S’il te plaît, dessine-moi un mouton. » Ce n’est plus la même histoire (image 1, Saint-Ex, © Cédric Fernandez).

Il avait pourtant une raison de dire non: réparer rapidement le moteur de son avion, en panne au milieu du désert. Mais on (les lecteurs) l’aurait mal jugé s’il avait refusé! Pour autant faut-il forcément une raison pour dire non? Pas toujours: on peut exprimer un refus sur la base d’un simple ressenti, sans encore y mettre de mots. Ceux-ci viennent ensuite, ou ne viennent pas.

 

 

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Dire non c’est oser contredire, parfois oser défier. C’est garder le pouvoir entier sur soi. Ce n’est pas sans risque. L’un des risques potentiels est de décevoir, ou de déplaire, et de ne plus être aimé.

Quand un proche ou un ami nous sollicite, il peut être difficile d’exprimer un non, à cause de la loyauté qui accompagne l’amitié. Il faut donc apprendre à écarter les loyautés là où elles n’ont pas lieu d’être.

Dire non c’est bien sûr fermer une possibilité. Mais cela en ouvre d’autres. Par exemple cela rappelle à la nécessaire distance entre les personnes. Alors que le oui est parfois fusionnel, le non établit ou rétablit l’espace. Sans espace relationnel il n’y aurait ni respect, ni apprivoisement mutuel, ni débat d’idées, ni apprentissage des limites.

Parfois dire non prend la forme d’un refus frontal, conflictuel. Il faut assumer. Pas toujours facile. D’autres fois c’est amené avec d’infinie précautions, et nous sommes alors bien attentifs à atténuer notre non. Il ne s’agit pas de s’opposer à l’autre en tant que personne mais parce que, après réflexion et examen de nos désirs, besoins, disponibilités, ou de tout autre critère personnel, la proposition ne nous convient pas. Nous n’y donnons pas notre consentement.

Dans certains cas le non est un cri de bataille. La sémiologue Élodie Mielczareck, citée par le journal, dit: « Derrière cette envie d’opposer son non, il y a en effet le fantasme du leader charismatique qui parvient à s’affirmer. Celui qui dit non revêt aussitôt un caractère héroïque, comme un individu alpha qui prend le contrôle de sa destinée. »

 

 

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Si notre non est chargé de trop d’émotions, il peut être bon d’attendre et de demander un délai pour répondre, puis de revenir lorsqu’on est bien ancré, calme intérieurement.

La colère ou toute autre émotion déstabilisante peuvent bien sûr être nécessaires pour montrer avec notre corps combien nous sommes troublé ou troublée par la demande, mais à mon avis le meilleur non est calme et intériorisé. Il est personnel. Il nous ancre comme un roc. L’exprimer d’une voix tranquille ajoute à l’autorité de la chose vécue.

Notre non révèle ceci: on sait ce que l’on veut (ou ne veut pas) et l’on ne s’en laisse pas détourner.

Que nous disions oui ou non, en tremblant, en colère ou avec un sourire tranquille, c’est forcément la meilleure réponse du moment puisque c’est celle que nous choisissons. Dire oui ou non est un choix personnel, du moins faut-il le considérer comme tel. Il n’y a pas à regretter après coup une décision. Nos expériences servent à nous cadrer et à nous former sur ce que l’éducation ne pouvait nous apprendre. Si, à l’expérience, le résultat ne nous convient pas, c’est un apprentissage. À nous d’acquérir davantage de discernement une autre fois.

L’article détaille trois manières de dire non:

 

Le non dominateur 

Un refus glacial, sans autre forme de procès. Celui qui oblige à passer à autre chose. «C’est le genre de non typique de l’interlocuteur qui cherche avant tout à dominer ou à rester fermé lors d’un échange, décrit la sémiologue Élodie Mielczareck. Avec cette opposition abrupte, il n’y a pas d’issue.» 

 

 

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Cela existe mais c’est un peu court. L’opposition abrupte peut être justifiée par de bonnes raisons. S’il y a une composante pouvoir dans le fait de dire non, qui est d’abord un pouvoir sur soi, on ne peut assimiler tout refus frontal à un désir de dominer. Espérer un oui est aussi de l’ordre du pouvoir.

 

Le non coopératif 

C’est celui de l’individu conscient que formuler un refus n’est pas une fin en soi. Il sait dire non mais propose, ou suggère, une sortie vers autre chose. 

«Ce type de refus est l’un des plus rares, car nous n’avons pas vraiment appris le faire avec bienveillance», éclaire Rosette Poletti. Ce serait la façon la plus humaine et la plus mature de refuser. 

«Ici, on dit non en faisant comprendre à l’autre qu’on ne le rejette pas. On explique pourquoi on refuse et, éventuellement, comment trouver une solution ensemble. C’est le non le plus puissant car il est constructif et respectueux.» 

C’est une bonne façon de faire en général.

 

Le oui qui pense non 

On acquiesce, mais au fond, on aurait voulu dire non. Par envie de plaire, on préfère aller contre sa volonté. Sauf que cette stratégie n’est pas porteuse à long terme. 

«Les gens, en particulier les parents, ont parfois du mal à dire non de peur de contrarier, observe le psychologue Alessandro Elia. Et lorsqu’ils se risquent à dire non pour quelque chose, ils peinent à tenir leur position, car souvent, à force d’insistance de la part de l’autre, le non se transforme en oui. »

 

 

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L’insistance est parfois envahissante et irritante. Elle a quand-même ceci de bon qu’elle nous pousse à nous clarifier et à nous positionner. Elle peut nous inspirer un non plus abrupt et définitif et nous installer dans une position forte.

Dans ce domaine dire non à un enfant peut être difficile. Souvent l’enfant insiste. Parfois il faut expliquer, parfois ça ne se discute pas, selon les situations. L’enfant apprend à dire non. Vers l’âge de trois ans il passe par une période de refus dont Anne Spira, psychologue au service de guidance infantile des HUG, dit:

« Pour l’enfant, dire non lui permet de se définir comme personne, de montrer qu’il existe. L’enjeu, au fond, est moins de s’opposer aux demandes qui lui sont faites que d’affirmer ce qu’il est. Et il le fait parfois de façon assez spectaculaire. »

Le non frontal n’est pas à éviter systématiquement, pour trois raisons. La première est qu’il pose une situation claire entre deux personnes. La deuxième est que ce non peut être suivi d’explications par lesquelles on constate nos différences sans y porter de jugement de valeur; on s’apprend mutuellement. La troisième est celle-ci: si la personne en demande veut nous faire changer d’avis, elle doit insister, pousser plus loin son argumentation et clarifier ainsi sa propre position. Mais si le refus est maintenu, il fait loi.

De Oser dire oui à Savoir dire non, ce sont cinquante ans d’évolution qui passent à la machine à laver sociétale, laquelle brasse les idées et les visions sur lesquelles nous fonctionnons. Pour moi le oui, l’ouverture, l’adhésion, l’illimité, et le non, la distance, la limite, la réflexion, doivent cohabiter ensemble.

C’est souvent le cas. Nous disons oui ou non de manière généralement adaptée à chaque situation. Mais pas toujours, pas avec tout le monde, pas dans toutes les situations. Et parfois nous hésitons, ou nous sommes en attente de solution pour une contradiction.

Je pense en tous cas souhaitable d’éviter les associations d’idées moralisantes (p.ex. être ouvert à tout est un progrès donc c’est bien), par lesquelles les deux déterminations intérieures, le oui et le non s’excluent mutuellement. Il n’y a pas lieu de se priver de ces deux clés des contrats entre les êtres humains: le oui et le non.

 

 

 

 

Commentaires

J'apprécie que vous traitiez ce sujet si consciencieusement. Il est effectivement très important dans nos relations. Il me semble actuellement que les parents ont plus facilement qu'autrefois de la peine à dire non. Une mère m'a remerciée l'autre jour à la caisse d'un supermarché où l'enfant voulait prendre un sachet de bonbons qu'elle lui refusait un peu mollement. J'expliquai à l'enfant très fermement que sa mère se préoccupait de sa santé. La mère fut soulagée que je m'exprime car, dit-elle, elle n'avait pas envie de passer pour une méchante mère...

Sur un autre plan, on peut aussi percevoir qu'il est possible de passer de la dynamique binaire oui-non à une dynamique ternaire : au départ, on peut ressentir par pulsion ou intuition un non puis, ensuite, on passe à une expression "positive" dans le sens où on exprime ce qui est (donc au positif) plutôt que de se positionner avec un "ne pas". Autrement dit, l'individu se positionne avec ce qu'il vit vraiment et non en réaction avec ce qui lui arrive dessus et qu'il refuse.

Écrit par : Marie-France de Meuron | 17 juin 2018

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Excellent !

J'ai apprécié votre explication sur le "non frontal" pour l'avoir
"expérimenté" avec des mots plus que mesurés ... l'extrême violence de la réponse m'avait sidérée, ayant passé de "sympathique" à tous les mots signifiant son contraire !

Conclusion : vous me réconfortez dans mon "non frontal mais ouvert" !!!

Bon dimanche

Écrit par : Lise | 17 juin 2018

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@ Lise,

je trouve que le non frontal mais ouvert apporte quelque chose de stable bien appréciable.

Bon dimanche à vous aussi.

Écrit par : hommelibre | 17 juin 2018

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Entre le oui et le non, il y a le silence.

Le silence obligera votre interlocuteur à argumenter et parfois à dévoiler ce qui se cache derrière sa première sollicitation.

Écrit par : Riro | 19 juin 2018

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Oui, bien vu.

Écrit par : hommelibre | 19 juin 2018

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