09 octobre 2017

Catalogne : les grandes marées

« Un esclave qui se libère doit-il demander son autorisation à son maître? » Ce commentaire lu sur un blog exprime la position très tranchée d’un indépendantiste. D’autres commentaires semblables lui font écho.

 


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La Catalogne, esclave de Madrid? C’est évidemment déraisonnable. La Catalogne a librement accepté la Constitution. Elle a conclu un contrat avec les autres régions.

Toutefois les unionistes commettent autant d’excès de langage et de perception. Hier ils ont défilé dans Barcelone comme une marée humaine rouge et jaune.

Au moment des discours on a entendu des propos déplacés. Par exemple, le prix Nobel de littérature 2010, Mario Vargas Llosa:

« La passion peut être destructrice et féroce quand l’animent le fanatisme et le racisme. La pire de toutes, celle qui a causé le plus de ravages dans l’Histoire, c’est la passion nationaliste. »

L’argument est simpliste. La Catalogne indépendantiste veut un État-nation, avec sa gouvernance souveraine et ses frontières. Elle ne prétend pas imposer un dogme autoritaire ou raciste sur son territoire. Une nation est le territoire sanctuarisé d’une population qui se reconnaît dans des affinités et des signes communs: langue, histoire, territoire géographique, parfois ethnie et/ou religion. Cette nation a pour vocation d’administrer le territoire et de protéger ses citoyens.

On ne peut mélanger l’unification de territoires liés par un destin ou une identité communes, et la volonté de domination, qui tient d’abord aux personnes et mouvements au pouvoir. Pour ceux-là le nationalisme est un prétexte, non une raison. Je n’ai pas la croyance qu’une nation serait mauvaise par nature.

 

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Dénoncer un nationalisme catalan supposé ravageur n’est pas raisonnable. Mais cela permet de stigmatiser les adversaires et d’étouffer le débat de fond. Aujourd’hui en Europe l’accusation de nationalisme sert largement cette volonté de juger moralement les comportements et intentions supposées sans plus en débattre sur le fond. On a tort de traiter le nationalisme par le dédain ou par l’accusation d’intention guerrière potentielle.

Une nation rend ses régions plus fortes par la mise en commun d’un certain nombre de structures politiques, économiques et militaires. Dans ce sens l’Union Européenne est une super-nation. Or justement cette super-nation, ayant pour objectif de dissoudre les États-nations qui la composent, favorise de fait les émergences régionales et locales.

Le morcellement des nations sert la politique unioniste européenne, qui ne veut plus de frontières nationales entre Lisbonne et Vilnius. Plus: l’UE engendre, même involontairement, une régionalisation qui pourrait aboutir à une recomposition politique du continent. Car, d’une part, si le Grand État (l’Union Européenne) protège tous ses membres, les réalités locales peuvent alors s’amplifier et devenir des thèmes électoraux dominants – puisqu’il n’y a plus d’ennemi armé à combattre à nos portes.

D’autre part les nations européennes sont le résultat de conquêtes, de luttes d’intérêts et de contraintes. En France par exemple l’Occitanie (image 1),  a été conquise au prétexte de la croisade contre les Albigeois. Pourquoi ne se constituerait-elle pas en nation indépendante puisqu’elle possède une langue, une culture, et même une ethnie selon Wikipedia? Et pourquoi la Sicile et la Grèce ne revendiquent-elles pas la succession de la couronne d’Aragon, qui les avait annexées au XIIIe siècle (image 2)?

 

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La Bretagne, la Flandre belge (mais aussi française), la Corse, le Piémont, la Bavière, l’Écosse, pourraient former des noyaux d’une régionalisation par affinités des populations. La liste des territoires européens susceptible de revendiquer une autonomie ou une indépendance est longue, selon Wikipedia (également image 3).

Ce n’est cependant pas si simple. Laisser ces territoires devenir indépendants c’est reconstruire l’Europe d’il y a quelques siècles, souvent en guerre et vulnérable face aux risques d’invasion venant historiquement de l’est (image 4, XIIe siècle). L’activité économique serait entravée par une multitudes de règles et de taxes.

Entre ce morcèlement vers l’infiniment petit, et l’unification vers l’empire économique, les États-nations sont une réalité encore structurante. Ces États-nations peuvent négocier des accords économiques à leur gré, à des conditions adaptées de cas en cas.

Je ne refuse pas par principe l’idée d’une large union. J’y suis même favorable, si l’équilibre entre le grand et le petit est satisfaisant et le mode de gouvernance suffisamment partagé. Cet équilibre ne saurait se suffire des subventions de Bruxelles.

 

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Or l’accroissement des revendications régionalistes en Europe montre que cet équilibre entre le grand et le petit, entre la globalisation par le haut et la souveraineté par le bas, entre l’ouverture au monde et le respect des identités délimitées n’est pas encore trouvé. Entre l’individu d’une part, seul, sans appartenance de groupe dans la société mondiale anonyme, et le Grand État Global d’autre part, il y a besoin d’échelons intermédiaires, d’identités et appartenances délimitées ou ponctuelles: immeuble, quartier, ville, région, odeurs, sons, culture, et de reconnaissance dans des tribus spécifiques.

C’est ainsi: par appartenance (un des noms de l’identité), et du plus proche au plus lointain, nous soutenons notre famille avant celle des autres, notre immeuble avant celui d’en face, notre quartier avant l’autre bout du canton, et ainsi de suite.

Comme l’eau, l’Histoire vient et va. Après la marée de manifestants indépendantistes il y a une semaine, après l’autre marée d’hier, celle des unionistes, l’Espagne est prise dans une houle. Une houle qui révèle ce paradoxe: l’Union, qui veut abolir les frontières nationales et affaiblir les États-nations par transfert de compétences et de pouvoirs vers une structure supra-nationale, laisse en même temps l’Espagne traiter la question catalane au nom même de l’État-nation.

L’affaire catalane concerne-t-elle vraiment les dirigeants européens? C’est à se demander. Les responsables de l’UE, fort bruyants sur l’Ukraine, sur la Grèce, sur le Brexit, sont moins audibles sur la Catalogne.

Y a-t-il ambiguïté entre la gêne causée par des revendications indépendantistes, et la satisfaction de voir une brèche sérieuse, venue d’en bas, porter atteinte à l’intégrité d’un État-nation membre de ladite UE?

 

 

 

 

14:53 Publié dans Philosophie, Politique | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : catalogne, espagne, indépendance, nationalisme, europe, ue, régionalisme | |  Facebook |  Imprimer | | | | hommelibre

Commentaires

C'est l'évidence !
On ne dissout pas bêtement les structures que représentent les Etats-nations impunément !
Si un gouvernement laisse le pays se faire absorber par une sphère supérieure , le citoyen essaie de recréer l'espace auquel il a besoin de s'identifier et dans lequel il trouvera ses repères existentiels.

On peut imaginer que ce genre de revendications s'accroissent dans le futur avec des violences accrues également.

L'humain est un être social et la société avec laquelle il peut interagir ne peut être indéfiniment élargie sans une rupture. Celle de la masse indifférenciée et de l'anonymat qui rend fou.

Écrit par : aoki | 09 octobre 2017

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@ Aoki:

Vous avez précisément compris mon idée.
Recréer un espace avec des repères accessibles, qui s'ancrent dans le corps et l'environnement au travers de relations sur la durée, me paraît être une disposition très naturelle et un besoin que l'on satisfait sans même y penser.

Écrit par : hommelibre | 09 octobre 2017

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Quand on entre en discussion sur l'indépendance d'un région qui présente une unité de culture, de langue, d'histoire, il est intéressant de se demander à quel moment on place la référence, c'est à dire une sorte d' "an zéro".
Quelle est la période historique qui est censée faire foi ?
Quel roi, quelle bataille, quelle prédominance ?
L'an 0 ? 500 ? 1000? 1500?
Si on prend le congrès de Vienne, on se retrouve avec une Autriche-Hongrie, un Piémont-Sardaigne etc. Ce n'est pas possible ! Imaginer 1945, c'est recréer la Yougoslavie, accepter que les pays baltes ne sont pas indépendants ...
Cette date de référence pourrait-elle être fixée une fois pour toutes pour un continent comme l'Europe? Ça semble très compliqué...Les migrations ont eu lieu pendant des centaines d'années, les frontières ont bougé de façon décisive.
En observant les différentes cartes du billet, on se souvient, combien certains pays actuels sont d'une création récente (Allemagne et Italie).

J'imagine que si toutes les régions qui rêvent d'indépendance l'obtiennent pendant le XXIème siècle, ce sera sur la base de leurs frontières actuelles et non d'anciennes. Par ailleurs, l'UE n'a actuellement pas de procédure pour ce genre de développement, puisqu'on apprend que la Catalogne indépendante ne ferait pas automatiquement partie de l'UE.
Je crois qu'autrefois, on faisait la guerre, lorsque ce genre d'aspiration faisait jour au niveau des dirigeants d'un pays donné. Selon la logique ancienne, le gouvernement de C. Puigdemont aurait déclaré la guerre à l'Espagne, en se trouvant des alliés pour la soutenir dans cet effort. Il y aurait aussi probablement eu une guerre civile, puisque la population n'est pas unanime quant à l'opportunité d'une indépendance immédiate.

Le cas catalan fait prendre conscience du grand écart qu'il y a entre une aspiration idéaliste à l'indépendance et la dure réalité économique. Sans être experte, je pense que des micro-nations comme Andorre, Monaco ou St Marin dépendent principalement du grand pays qui les entoure et que leur indépendance est plutôt symbolique.
Puisque beaucoup d'entreprises et de banques quittent le bateau catalan, c'est que la situation est défavorabéle.
En restant dans la perspective de votre billet, je me demande, si les Catalans se sentent assez opprimés dans leur possibilité de vivre leur identité pour renoncer à leur place dans une Espagne à laquelle ils sont arrimés d'une façon que l'on découvre très symbiotique.
Il y a encore 10 jours, je pensais que cette province avait la capacité de vivre indépendante, qu'elle était si forte. Il semblait que l'Espagne la parasitait, la privait de ses revenus et l'appauvrissait.
La première brèche est apparue avec la révélation douloureuse, que le Barça ne pourrait plus jouer dans le championnat espagnol. Un drame !
Si le football est un révélateur d'identité profonde, on peut légitimement se poser la question de la non-hispanité de la Catalogne ! ;-)))

Écrit par : Calendula | 10 octobre 2017

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Je crains que quelques politiciens sortent gagnants ce cette aventure (éventuellement en acquérant une stature de martyre), mais que, comme d'habitude, le "bon peuple" en fassent les frais.

Écrit par : Mère-Grand | 10 octobre 2017

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Je crains que quelques politiciens sortent gagnants ce cette aventure (éventuellement en acquérant une stature de martyre), mais que, comme d'habitude, le "bon peuple" en fasse les frais.

Écrit par : Mère-Grand | 10 octobre 2017

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Cette volonté d'indépendance de la Catalogne a été poussée par la crise des subprimes. Et depuis quelques jours, ce sont les marchés financiers qui toussent... Et c'est donc bizarrement le même système financier qui retient les catalans

Écrit par : Riro | 10 octobre 2017

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Elle a été instrumentalisée par Artur Mas, mauvais résultats, mauvaise gestion, magouilles, alors il a ré-ouvert la vielle blessure pour cacher la merde au chat, si j'ose dire.

Écrit par : undostres | 10 octobre 2017

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Ben.... lu ce billet en dernier :)

Écrit par : Patoucha | 10 octobre 2017

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Calendula,

Le Barça, il semble que personne en Catalogne n'y ait pensé. Logiquement l'équipe serait hors du championnat espagnol.
:-)

L'UE n'a pas de procédure pour une telle situation, en effet, et le cas de la Catalogne pourrait servir d'objet d'étude. D'après ce que j'ai lu une Catalogne indépendante devrait faire une demande d'intégration dans l'UE, ce serait long et risqué pour l'économie. Il n'y a pas de raison, me semble-t-il, pour qu'une intégration soit automatique, dans la mesure où beaucoup de paramètres changent: économie, budget, dette, identité. D'ailleurs la position de l'Espagne serait aussi en partie à ajuster puisque le pays serait amputé d'un territoire et d'une partie de son économie.

J'ai lu quelques articles de reporters sur place: il semble que la situation soit réellement très tendue entre les pros et les antis.

La déception de beaucoup de pro-indépendance, suite à la temporisation de Carles Puigdemont, montre que beaucoup sont prêts à en découdre.

Je dois dire que la méthode du gouvernement catalan me paraît brutale. On ne défait pas un pays sans une longue préparation, ou alors ce sera par la violence. Pour que l'administration en place cède son rôle à une nouvelle administration il faut organiser les choses. L'administration en place détient un mandat acquis de manière légitime. On ne déclare pas l'indépendance comme ça, d'un coup, sans demander l'avis à ceux qui ont légitimité sur le territoire.

Écrit par : hommelibre | 11 octobre 2017

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"Il n'y a pas de raison, me semble-t-il, pour qu'une intégration soit automatique, dans la mesure où beaucoup de paramètres changent: économie, budget, dette, identité. D'ailleurs la position de l'Espagne serait aussi en partie à ajuster puisque le pays serait amputé d'un territoire et d'une partie de son économie."
J'ajouterai surtout que toute candidature d'un nouveau membre doit être acceptée à l'unanimité des états membres, ce qui dans ce cas ne pourra jamais être obtenu compte tenu de l'opposition automatique de Madrid. Ceux qui parlent d'une indépendance dans le cadre de l'UE sont tout simplement des escrocs.

Écrit par : Kad | 11 octobre 2017

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