02 octobre 2017

Géantes, suite : coûts et ambition culturelle genevoise

Si le blocage presque complet de Genève, entre autres, a franchement déplu à beaucoup, cette manifestation a connu un gros succès populaire. Le thème des géants, la réalisation ingénieuse des marionnettes et une bonne campagne de communication sont parmi les raisons.

 


Géants07-lermier.jpegGros frais

Sur son blog Michèle Roulet rappelle la genèse du projet, initié par Jean Liermier (image 1), directeur du Théâtre de Carouge. Par ailleurs le montant qui circule, soit 2,2 millions de francs pour le spectacle, est confirmé sur le site de la télévision suisse romande.

Pour mémoire ce montant est largement couvert par des fonds privés. Il est annoncé comme global. J’ignore si par exemple la surveillance policière est incluse dans ce chiffre.

2,2 millions est un gros montant. Cependant il est à la mesure du produit. La Compagnie Royal Deluxe entretient une troupe. Je n’ai pas trouvé le nombre de comédiens. Mais à voir le spectacle de Genève il y a plusieurs dizaines de Liliputiens pour manoeuvrer les marionnettes, plus le personnel technique. La fréquence des spectacles, leur préparation, les répétitions, laissent penser que cette troupe est en grande partie permanente. C’est une bonne part du budget de fonctionnement.

Il y a également des locaux pour entreposer le matériel. Il y a la fabrication des marionnettes et de la structure complexe qui les soutient et les guide. Il y a les déplacements dans différents pays du matériel, des engins (grue, etc), ceux des comédiens – ainsi que leur logement. Il y a des frais de communication et d’image.

Bref, c’est un gros bastringue qui coûte cher, comme tous les grands spectacles.

 

 

géants08-liverpool.jpgLiverpool

Le même site de la RTS relaie l’information selon laquelle la venue des géants est très rentable pour la ville qui reçoit. Un calcul a été réalisé à Liverpool suite aux passages des géants en 2012 et 2014. En 2012 Liverpool (image 2) commémorait le naufrage du Titanic, événement très médiatique et porteur. En 2014, le début de la première guerre mondiale. Peut-on dès lors reporter les estimations de Liverpool à d’autres villes?

« Le second a battu tous les records: ce sont 46 millions de livres, soit près de 60 millions de francs, qui ont été récoltés par les acteurs de l’économie locale.

Comment la ville a-t-elle calculé? Liverpool s’est penchée sur l’édition de 2014 qui a dépassé le million de visiteurs. Elle a estimé à 19 livres (environ 25 francs) le montant moyen dépensé par un habitant de la région, et 107 livres (près de 140 francs) celui d’un visiteur extérieur. La ville a recensé 160’000 personnes qui n’étaient jamais venues. »

Ces chiffres sont des estimations, non des résultats mesurés. Il est donc difficile d’évaluer le retour pour la ville. On sait que les grandes manifestations (mondial de foot, JO) attirent un public venu du monde entier, un public qui dépense sur place et fait parler de la ville et du pays. Royal Deluxe n’a pas l’aura du mondial et ne saurait prétendre aux mêmes résultats. Le score de Liverpool est associé à deux événements majeurs mondialement connus.

Mais ici à Genève le spectacle n’était relié à rien de particulier. On annonce 800’000 spectateurs sur les trois jours. C’est aussi peu vérifiable que les chiffres des Fêtes de Genève ou du feu d’artifice estival.

Oui, il y a eu du monde, beaucoup de monde. Mais annoncer près d’un million de personnes me paraît une story telling un peu optimiste d’après ce que j’ai vu samedi et dimanche.

 

 

avignon-festival01.jpgChapeau

Ce chiffre est peut-être à mettre en relation avec un projet, celui donner à Genève un statut de capitale culturelle:

« Genève ne s’en cache pas; elle espère devenir une capitale culturelle à la suite de cette manifestation unique en Suisse. »

Cette déclaration, lue sur le site RTS sans que son auteur soit cité, est ambitieuse. Mais est-elle réaliste? J’en doute un peu: un seul spectacle importé d’ailleurs ne saurait donner à une ville un tel statut. De plus, même s’il s’agit d’une manifestation à caractère international, Royal Deluxe n’est pas le Béjart Ballet. Pour le mériter je vois trois pistes, non exhaustives:

1. Attirer des noms mondialement connus, en nombre et avec régularité. Ces illustres créateurs et créatrices donneraient des spectacles mais aussi, si possible, des ateliers afin de hausser le niveau des intervenants locaux. Avec les années afflueraient les spectateurs professionnels autant qu’amateurs.

2. Créer un grand festival de renom, à l’instar d’Avignon (image 3), avec des oeuvres déjà connues mais aussi des créations originales. Le but serait à nouveau d’attirer des professionnels autant qu’un vaste public et de participer à la marche du temps en matière artistique.

3. Stimuler et valoriser la création locale, en donnant à ses acteurs les moyens d’une large visibilité, avec un niveau susceptible là encore d’attirer des professionnels et de faire tourner la création genevoise au-delà de ses frontières.

 

On ne sort pas d’un chapeau ou sur un joli impact médiatique un statut de capitale culturelle, avec le rayonnement international durable que cela suppose. C’est un objectif à long terme. Il y faut également une ville de débats, d’ouverture intellectuelle, et non de clans politiques et culturels trop étanches les uns aux autres.

Alors, Genève capitale culturelle par la grâce de ces deux marionnettes? Il faudra quelques géants supplémentaires. Des géants de chair et d’esprit.

 

 

 

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Commentaires

On peut être inquiet de la future programmation du Théâtre de Carouge.

Écrit par : Mère-Grand | 02 octobre 2017

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Un vif merci pour cette réflexion très élargie qui nous donne une autre vision que la focalisation sur deux marionnettes aussi géantes fussent-elles!

Écrit par : Marie-France de Meuron | 02 octobre 2017

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Merci d’avoir cité mon blog !
Pour le grand festival de musique à Genève que vous appelez de vos vœux, on peut se réjouir du projet d’une « Cité de la Musique » qui devrait voir le jour en 2020. Rêvée, là aussi par un homme passionné, Bruno Mégevand, qui a réussi à lever des enthousiasmes et des fonds privés, cette Cité de la Musique valorisera Genève, stimulera la création et permettra peut-être de quitter cette morosité ambiante qui met en danger nos démocraties. On tue aussi et souvent par désespoir (et appât du gain !). Que la musique, le théâtre, la littérature… adoucissent nos mœurs !

Écrit par : Michèle Roullet | 03 octobre 2017

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La Cité de la Musique est en effet un beau projet Michèle, et qui va dans le sens d'un renforcement du niveau artistique à Genève. Cela ne suffit pas à hisser notre ville-canton au stade de capitale culturelle, d'autres éléments sont nécessaires, mais c'est une initiative dont on peut se réjouir.

Écrit par : hommelibre | 03 octobre 2017

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