15 juin 2017

Dans la tête des oiseaux

Les jours paressent déjà dans cette moiteur qui vient du sud. On dirait l’été. C’est l’été: en météo il débute le 1er juin. Pourtant juin n’est pas toujours si chaud, ni ensoleillé. En fin d’après-midi la terre remercie le ciel, laissant monter ses  multiples odeurs dans une  brise thermique agréable.

 


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Vers vingt heures les merles annoncent le retour au nid pour la nuit, à coups de chants tonitruants qui résonnent dans la cathédrale du ciel.

Je me demande comment les oiseaux voient le monde. Voir globalement et physiquement. Comment apprécient-ils l’espace en vol? Comment se représentent-ils les ordres de grandeurs des autres animaux et leur dangerosité, afin de préserver une distance de sécurité?

Il doivent avoir des critères pour apprécier la dangerosité. Un chien qui court et aboie les fait fuir, mais pas un écureuil. Ils savent que l’écureuil ne les menace pas. Comment le savent-ils? Une mémoire? Quelle mémoire: apprise de leurs parents à chaque génération, ou plus lointaine?

Ils évoluent. Par exemple certains moineaux ont pris de l’audace et viennent manger sur les tables aux terrasses de certains restaurants. Ils ont compris que les clients ne sont pas des menaces. Pour comprendre cela ils doivent disposer d’une faculté d’évaluation, donc de comparaison avec d’autres menaces, et de discrimination dans les situations de danger.

 

 

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La littérature s’intéresse aux oiseaux selon trois modes. Le premier mode est scientifique et porte sur la biologie, l’étude des comportements et celle des relations à l’environnement. Gaston Bachelard, philosophe des sciences, écrivait: « L’oiseau construirait-il son nid s’il n’avait son instinct de confiance au monde? »

En feuilletant le net je découvre que les oiseaux ont une vision en quadrichromie. Ils voient plus de nuances de couleurs que nous, dont la vision est trichromique. Leur vue est très précise dans un champ de vision large.

Le deuxième mode est une description littéraire; je pense aux Conquérants de José-Maria de Heredia: « Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal ». Ici les oiseaux n’ont pas de personnalité particulière sinon celles de leur espèces dont le nid contient les traces de leurs bombances sanglantes. Ils installent dans le texte une image de tension. Leur invocation contextualise de manière poétique, métaphorique, l’ambiance dans laquelle l’auteur nous fait pénétrer: celle de chercheurs d’or, « ivres d’un rêve héroïque et brutal ».

Le troisième mode est symbolique, poétique ou anthropocentrique. Les contes et les fables sont peuplés d’oiseaux parfois mythiques, comme le phoenix qui meurt dans le feu et renaît de ses cendres. On leur fait même jouer des rôles quasiment humains en projetant sur eux des comportements propres à notre espèce. « Le corbeau n’est pas prêteur » écrivait Jean de La Fontaine.

 

 

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Mais comment les corneilles vivent-elles leur couple? En fidélité. Enfin presque. J’ai vu sur l’herbe d’un parc deux corneilles qui se préparaient à l’accouplement. Le comportement de l’une montre le mâle: ailes gonflées, crinière hérissée, pas décidés. Après les préliminaires il monte sur la femelle.

Mais il n’est pas seul. Un autre mâle rejoint le couple et l’observe de très près. Quand le premier mâle, pas gêné d’être observé, descend du dos de la femelle, l’autre mâle y va et la couvre à son tour. Ils ne semble y avoir ni pudeur ni jalousie.

Avec La conférence des oiseaux le poète soufi Farid Al-Din Attar publie un recueil de poèmes dans lesquels les oiseaux tiennent débat sur la vie et les grandes questions philosophiques qui conduisent à l’illumination.

« C’est l’histoire d’une bande de trente mille oiseaux pèlerins partant sous la conduite d’une huppe fasciée à la recherche du Simurgh, leur roi. Le texte relate les hésitations, incertitudes des oiseaux. À l’instar d’autres récits orientaux, le récit est émaillé de contes, d’anecdotes, de paroles de saints et de fous qui les accompagnent. Un à un, ils abandonnent le voyage, chacun offrant une excuse, incapable de supporter le voyage.

 

 

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Chaque oiseau symbolise un comportement ou une faute. La tête de file est la huppe, le rossignol symbolise l’amant. Le perroquet est à la recherche de la fontaine de l’immortalité, et non pas de Dieu. Le paon symbolise les « âmes perdues » qui ont fait alliance avec Satan. Les oiseaux doivent traverser sept vallées pour trouver Simurgh. Ce sont les étapes par lesquelles les soufis peuvent atteindre la vraie nature de Dieu. » (Wiki)

Dans Jonathan Livingstone le Goéland, métaphore à succès post New-Age, l’auteur Richard Bach transpose la société humaine sur celle des oiseaux. Il y est question d’un individu qui se soustrait aux pressions limitantes de la communauté et prend son essor seul en transgressant des règles. Le mythe d’Icare et les mythes de libération modernes résumés et transposés chez les oiseaux!

Les oiseaux dans l’art? Je mentionne encore la recherche du compositeur-ornithologue Olivier Maessien. Son maître Paul Dukas, auteur de l’Apprenti-sorcier, recommandait à ses élèves l’écoute des oiseaux. Selon Canalacademie « l’oiseau incarne la liberté totale dans la pulsation métrique, la sûreté absolue dans l’improvisation. » Olivier Maessien a enregistré des chants d’oiseaux, ces premiers musiciens du monde comme il les qualifiait. Puis il les a transcrits à sa manière pour instruments classiques.

Bon. Je ne sais toujours pas comment les oiseaux nous voient: ont-il une forme de culture sociale qui leur permet de catégoriser, et si oui comment nous catégorisent-ils?

 

 

 

13:22 Publié dans Art et culture, Bestiaire, Poésie, Science | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : oiseaux, merle, corneille, maessien, fidélité, couple, yeux | |  Facebook |  Imprimer | | | | hommelibre

Commentaires

Le corbeau n’est pas prêteur? Autant dire que la fourmi tenait en son bec un fromage...

À noter que pour Raymond Queneau, c'est le renard qui n'est pas prêteur:
http://encrier87.fr/textes/index.php?post/Rencontre-avec-Raymond-Queneau-%3ALe-Corbeau-et-le-Renard-335

Voici la véritable histoire, telle qu'elle s'est déroulée sur territoire vaudoie:

C't ami Corbeau, sur un arbre ganguillé
Tenait à plein bec une tomme.
C't ami Renard, le tarin chatouillé
Lui tint ce discours à la gomme :
Hé! salut c't ami Corbeau,
T'es rude joli, t'es même fin beau!
Crénom de sort, si ta batoille
Vaut ce plumage qui pendoille,
T'es le tofin des forêts du Jorat.
A ces mots, le Corbeau qui trouve ça estra
Ouvre tout grand son four
Et lâche ses dix-heures.
Le renard chippe la tomme et dit:
Pauvre niolu, méfie-toi toujours des lulus
Qu'ont la langue bien pendue.
Cette leçon vaut bien une fondue!
Le Corbeau dépité, conclut:
Ch'us tondu, j'ai perdu, plus jamais je s'rai eu!

Écrit par : Mario Jelmini | 15 juin 2017

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Puisque vous n'y faites pas référence, je pense qu'à propos des oiseaux, il ne faut pas manquer ce documentaire :
http://boutique.arte.tv/f9461-tour_du_monde_vol_oiseau

Écrit par : Géo | 16 juin 2017

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Dans la tête des oiseaux ... Oui, comment nous voient-ils ?
Ont-ils un regard poétique, oiseau-centrique ou scientifique ?!?
Je crois qu'on est perçu soit comme une menace, soit comme inoffensifs,lorsque les oiseaux sont à l'état sauvage.
Les oiseaux domestiqués apprennent des choses, qui ressemblent à des interactions et peuvent devenir familiers.

Ce qui me fascine toujours, c'est le regard des scientifiques.
Lorsqu'ils imaginent des dispositifs, pour essayer de comprendre le comportement animal,
comme ici :

http://www.cerveauetpsycho.fr/ewb_pages/a/article-les-corbeaux-sont-ils-intelligents-20006.php

ou lorsqu'ils observent les animaux dans la nature :

http://www.maxisciences.com/corbeau/les-corbeaux-presentent-des-dispositions-sociales-similaires-aux-humains_art32500.html

Je crois que c'est assez normal de comparer le comportement animal avec le nôtre. Nous sommes également des animaux.

Nous les percevons les corbeaux ( et autres corvidés) comme sinistres et leur croassement comme désagréable. Et pourtant, il s'avère que ils sont particulièrement intelligents.
La revanche des moches ? Une fois de plus ! ;-)))

Écrit par : Calendula | 16 juin 2017

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"Dans la tête des oiseaux"
Ce titre soulève une question qui ne peut être que sans réponse. Elle peut cependant faire rêver, ce que nous faisons certainement lorsque nous envions leur "bonheur" de pouvoir voler haut dans les airs, contrairement à nous autres qui avons les pieds enchaînés à la terre.
Mais à part cette capacité, que nous n'avons réussi à imiter qu'assez récemment dans l'histoire, nombre d'autres caractéristiques des oiseaux, ou liées aux oiseaux, ont intrigué les hommes et les ont poussés à s'identifier complètement ou partiellement à eux, notamment leur capacité à parler et à revêtir des parures magnifiques ou extravagantes pour accomplir leurs rituels de séduction.
La diversité de ces identifications entre les hommes et les oiseaux ont donné naissance à une littérature anthropologique extrêmement fournie et variée, qui porte en particulier, pour celle que je connais le plus en détail, sur des mythes, des conceptions ontologiques, des parures et des rituels propres aux ethnies tribales d'Amérique du Sud et de Nouvelle-Guinée.
Mais aucun époque, aucune partie du monde et aucune ethnie n'a fait l'économie de s'interroger sur un aspect au moins de ce questionnement et d'y répondre à sa manière. Le sujet est même tellement vaste et les références qui surgissent tellement nombreuses qu'un choix d'exemples particuliers est trop difficile dans les limites d'un blog. Je n'ajoute donc rien aux exemples que vous avez vous-mêmes donnés dans votre texte.

Écrit par : Mère-Grand | 16 juin 2017

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"Nous les percevons les corbeaux ( et autres corvidés) comme sinistres et leur croassement comme désagréable" ? Les chers corbeaux délicieux...

https://www.youtube.com/watch?v=gxrQ1WU_W4s

Les corbeaux

Seigneur, quand froide est la prairie,
Quand dans les hameaux abattus,
Les longs angélus se sont tus...
Sur la nature défleurie
Faites s'abattre des grands cieux
Les chers corbeaux délicieux.

Armée étrange aux cris sévères,
Les vents froids attaquent vos nids !
Vous, le long des fleuves jaunis,
Sur les routes aux vieux calvaires,
Sur les fossés et sur les trous
Dispersez-vous, ralliez-vous !

Par milliers, sur les champs de France,
Où dorment des morts d'avant-hier,
Tournoyez, n'est-ce pas, l'hiver,
Pour que chaque passant repense !
Sois donc le crieur du devoir,
Ô notre funèbre oiseau noir !

Mais, saints du ciel, en haut du chêne,
Mât perdu dans le soir charmé,
Laissez les fauvettes de mai
Pour ceux qu'au fond du bois enchaîne,
Dans l'herbe d'où l'on ne peut fuir,
La défaite sans avenir.

Écrit par : Géo | 16 juin 2017

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Bonjour Géo,

C'est tout à fait le genre d'ambiance à laquelle je pensais.
La musique souligne de façon explicite le texte de Rimbaud.

Le célèbre tableau de Caspar David Friedrich y ajouterait la dimension visuelle :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Corbeaux_sur_un_arbre

Écrit par : Calendula | 16 juin 2017

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Hola Homme libre,

Quelle bonne idée de parler des oiseaux en ce moment où ils s'accouplent, pondent, nichent et où des centaines d'hirondelles, surtout à la tombée du jour, chassent les moustiques en ce que nous voyons comme un ballet.

Pour parler des corbeaux, j'ai vu un jour un documentaire impressionnant où des dizaines de ces oiseaux étaient posés sur un arbre, en silence, et au pied de l'arbre, dans la rue, un de leurs, mort.
Les oiseaux, certains du moins, auraient aussi des sentiments, c'est extraordinaire!
Bon week-end à vous!

Écrit par : colette | 17 juin 2017

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