13 novembre 2016

Quand tu seras grand

C’était le 13 novembre 2015 à Paris. Les larmes étaient rouges. Nous étions sous le choc. Quelques jours plus tard j’ai écrit cette courte nouvelle en hommage à une mère qui s’est sacrifiée pour sauver son fils. Je la publie aujourd’hui.

 


Quand tu seras grand

 

On le pousse. Il tombe, ne bouge pas. Il y a un poids sur lui. Lourd, et mou, et chaud. Et ces bruits trop forts : Boum ! Boum ! Ses oreilles vont casser. Pan pan pan pan ! Non ! Il veut crier. Arrêtez ! Arrêtez ce bruit ! Rien ne sort de sa bouche. Et encore pan pan pan pan ! Il n’entend plus la musique. Il entend des cris. Il sent une odeur de feu et de fer. Cela vient par un petit coin. Une petite fenêtre sous une jambe repliée. Il regarde. Ferme les yeux. Regarde encore. Voit quelque chose. On dirait une main. C’est trop loin, c’est trop petit. Il ne voit pas bien.

Il a peur. Il ne sait pas qu’il a peur, tellement il a peur. A son âge on ignore ce qui se passe quand les yeux sont fermés. Alors il regarde encore. Pan pan pan ! Une chaussure noire s’arrête devant ce petit coin de lumière, pas plus grand qu’un trou à rat. Des bruits cognent dans sa tête. Pan pan pan pan ! Sur lui ça bouge. Des petits sauts. À chaque pan! un petit saut. Comme une araignée qu’on pique. La chaussure s’en va. Il ferme les yeux. Fait pipi dans son petit pantalon. Le pipi coule jusqu’à son cou. C’est chaud. Il se dit que c’est du pipi, c’est plus simple à comprendre. Mais ce n’est pas l’odeur du pipi.

Encore des pan pan pan ! Et un gros boum. Et plus rien. Le coin de lumière s’est refermé. Que se passe-t-il ? Ses oreilles font mal. Il ne bouge pas. Dans le silence, un autre bruit. Ça siffle comme un train. Est-ce qu’un train passe ici ? Il a déjà pris le train pour aller au jardin des animaux avec sa maman. Il aime bien le train. Ça va vite ! On est balancé à droite et à gauche. Dans le train il compte les bruits. Un-deux, trois-quatre, cinq-six, jusqu’à douze. Sa maman sourit. Elle dit que ce sont les roues d’argent du train. Il recommence : un-deux, trois-quatre, cinq-six. Il sait compter plus loin mais il s’arrête à douze. Le soir il dit à son papa : « Les roues elles vont jusqu’à douze ! » Son papa le prend sur ses genoux et lui demande de raconter les roues d’argent.

Ici il y a le sifflement du train, mais pas les roues. Le sifflement d’après les détonations. Puis il entend des voix. Il sent l’odeur de sa maman. Et toujours ce pipi – ou pas pipi – qui coule sur son cou. Les voix parlent fort, elles sont rapides. Il y a des voix de papas au son grave, et des voix de mamans affairées. Il connaît. Il a déjà entendu sa maman avec la même voix. Quand elle est affairée elle marche, regarde ailleurs, cherche quelque chose, n’importe où, parle toute seule. Où est maman ? Il ne sait pas. Ne la voit pas. Ne voit rien. Par-dessus les voix il y a ce train sans roues qui siffle dans ses oreilles. C’est mieux de se taire. C’est peut-être un jeu. On reste caché, après on sort et on rit.

Mais pas de rires dans ses oreilles. Pas de jeu dans ses yeux. C’est différent. Il se passe quelque chose, il ignore quoi. Un enfant a besoin de voir, de voir longuement pour comprendre. Lui ne voit rien. Les voix sont proches. Le poids bouge sur lui. Quelqu’un est là, le dégage, le prend dans ses bras. Met une main sur ses yeux. Il ne voit toujours rien. Il entend les voix, superposées, entrelacées, entrecassées. Il frotte son cou avec sa petite main. Ce n’est pas du pipi. C’est épais et glissant. Il est rassuré dans ces bras qui l’entourent. Il entend qu’on lui parle. Une voix douce. Où est sa maman ? Il ne la voit pas. Il pense qu’elle est partie. Quand ils sont petits les enfants pensent comme ils voient.

Maintenant il sent l’air, c’est frais. Il respire et s’abandonne contre le corps qui le porte. Ils s’arrêtent. La main quitte ses yeux. Il voit. C’est la nuit, dehors. Ça court dans tous les sens. Des voitures avec des lumières qui s’éteignent et s’allument. Ça parle, ça crie. « Une ceinture, vite, une ceinture ! Une perfusion ici ! Ne restez pas là. Vous êtes qui monsieur ? Je suis médecin. Allez à l’intérieur. Où ? À l’intérieur. On a besoin d’aide, il y en a plein. Dépêchez-vous ! »

Dans ses yeux d’enfant il voit des ombres qui volent, sur la rue, sur les trottoirs. Elles se croisent, se heurtent, se penchent sur d’autres ombres. Se relèvent, appellent à l’aide. Se penchent à nouveau. Se relèvent encore, plus lentement, le visage grave. Ou le visage rien.

L’ombre qui le porte marche maintenant. L’enfant regarde autour de lui. Cherche, veut appeler maman ! Sa voix est éteinte. Son cri, mangé dans son coeur tremblant. Il regarde le sol. On le pose dans une voiture. Elle démarre et roule, file, aussi rapide qu’un avion.

L’enfant sent les virages, son corps balancé à droite et à gauche comme dans le train. Mais ici pas de roues d’argent et leur tac-tac pour compter jusqu’à douze. Alors il compte pour rien. Pour dompter le temps. Il compte plus loin que douze. Quand il est au bout il recommence. Sa maman n’est pas là. A cinq ans on ne comprend pas pourquoi les personnes disparaissent. Il ne pleure pas. On ne pleure pas dans un moment pareil. Comment le sait-il ? À cause des sifflements dans ses oreilles. D’instinct, comme un petit animal, il sait une chose : il ne doit pas pleurer tant qu’il entend ce bruit. Il attend en comptant. L’enfant à son temps à lui. Il compte au rythme du balancement en regardant par la fenêtre.

Enfin la folle course finit. D’autres bras le portent. Une dame. Elle sent bon. Elle l’emmène dans une grande maison pleine de gens agités. Tous parlent en même temps et courent dans tous les sens. Comme les ombres d’avant. Ici elles sont habillées de blanc. Il y a des drôles de lits avec des roues et des personnes couchées dessus. Elles pleurent. L’enfant pense qu’elles ont mal. Ça, il sait. Il connaît le sang et la douleur. Une fois il s’est blessé le genou. Mais autant de sang il ne comprend pas. On le pose. Il regarde entre les jambes des grandes personnes. Voit un fauteuil vide. Va s’asseoir. Ferme les yeux. S’endort.

– Salut bonhomme.

Une dame en blanc est près de lui.

– Comment t’appelles-tu ?

Il ne dit rien. Elle pose encore la question, lui laisse du temps. Il dit enfin :

– Louis.

Une autre dame vient. Celle qui l’a porté jusqu’ici. Elle montre un lit. Louis ne voit pas qui est dessus. Il est petit, ses yeux sont trop bas. Les deux dames parlent, puis regardent l’enfant. Celle en blanc revient.

– Tu vas rester avec nous, Louis, je vais m’occuper de toi. Tu as du sang sur le cou. Laisse-moi voir.

Elle examine la tête et la peau.

– Ça va, tu n’es pas blessé. Tu veux un chocolat ? Viens. Après tu dormiras encore. Demain il sera temps de te raconter. Demain. Ou quand tu seras grand.

Quand il sera grand Louis apprendra pourquoi il n’a plus de maman. On lui racontera son histoire. Sa maman n’est pas partie. Ne l’a pas abandonné. Ils étaient au concert. Quand les tireurs sont entrés elle s’est jetée sur lui et l’a protégé. Un jour on lui racontera l’histoire de cette maman qui a fait bouclier de son corps. Qui a offert sa vie en sacrifice. Du sang qui coulait sur son cou. Il pleurera, sans doute, longtemps. Très longtemps. Mais il apprendra ceci de sa maman : il est des humains qui donnent envie d’aimer l’humain. Des humains qui donnent des raisons d’espérer.

 

Fin

 

 

13:23 Publié dans Divers, société | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : bataclan, paris, attentat | |  Facebook |  Imprimer | | | | hommelibre

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