05 octobre 2016

Voyage au bout de la mort

Trois ans exactement après le drame de Lampedusa (366 morts par noyade) près de 6’000 personnes ont été sauvées en Méditerranée lundi. Selon l’Organisation Internationale pour les migrations (OIM) 3’054 personnes sont décédées en mer depuis le début de cette année.

 


migra06-.jpgEldorado

Il y a deux ans j’assistais en Belgique à la projection de Un homme est un homme, un documentaire sur une action de sensibilisation menée par des européens et des africains en Afrique de l’ouest. La pièce raconte le voyage de trois hommes vers l’Europe, vers cet Eldorado promis aux audacieux qui passeront la mer. Deux mourront, un retournera chez lui.

Le texte s’inspire d’une quarantaine de témoignages de migrants revenus chez eux au Burkina Faso. Le but de cette production belgo-africaine est de décourager les candidats à l’exil et de susciter un débat sur ce thème en Afrique même.

Malgré le risque de noyade, le mépris des passeurs pour leur vie, le coût du voyage qui endette des familles entières, ils sont toujours nombreux à tenter leur chance – ou la mort. Le mythe de l’Eldorado européen est plus fort que la réalité. 

Pourquoi? Parce que l’Afrique subsaharienne offre encore trop peu de débouchés à ses natifs, et dans certaines régions la sécheresse menace leur vie. À cause d’elle jusqu’à 90% de la production agricole a été perdue, de l’Éthiopie à l’Afrique australe. 

 

 

migra08-.jpgL’émotion, puis la réflexion

« Beaucoup de villages manquent d’eau, que ça soit pour la consommation humaine ou pour les animaux, et même pour l’irrigation. (…) Par moment, il n’y a pas du tout d'eau. Les patients sont renvoyés chez eux. Même les femmes qui doivent accoucher à la clinique sont renvoyées chez elles. »

L’Europe a connu des famines dans le passé et de nombreux natifs se sont exilés en Amérique ou en Australie. C’était alors notre Eldorado.

Devant les drames récurrents en Méditerranée, devant ces milliers de noyés chaque année, la première réaction est la compassion. Les images de corps sur l’eau, de ces personnes réduites à des ombres indistinctes, ne peuvent laisser indifférent. Tendre la main à qui se noie est un comportement humain élémentaire. Mais les sentiments ne sont pas une qualification pour gouverner.

La deuxième réaction devrait être la réflexion. D’abord sur le statut de ces personnes. La vie des réfugiés de guerre est directement menacée et ils doivent bénéficier d’une priorité humanitaire. La politique de référence est de les secourir dans un pays voisin du leur afin de faciliter leur retour dans leur homeland. Les arracher à leur cadre n’est pas la meilleure des chose et les trop grandes différences culturelles s’ajoutent à tous les autres problèmes dû à leur situation.

Concernant l’immigration économique elle doit être sous le contrôle des autorités des pays concernés. On ne va pas s’installer dans un pays d’Afrique ou d’Asie sans visa et autorisations. N’en serait-il pas de même ici? Une administration doit appliquer la loi. 

 

 

migra02-Taux_fertilite_Maghreb_1950-2010-01.jpgTarissement

De plus cette migration prive les pays africains concernés de forces vives. Sans réflexion, notre compassion pourrait bien mener à un appauvrissement de l’Afrique.

L’Europe cherche une immigration pour compenser son déficit des naissances. Une réflexion à long terme doit cependant contenir l’idée que l’immigration va se tarir un jour. On voit sur l’image 3 le taux de natalité du Maghreb. Il est en chute libre depuis les années 1970. La Tunisie connaît déjà un taux inférieur au seuil de renouvellement des générations de 2,1 enfants par femme. Les pays africains vont progressivement tendre à garder leurs populations, par nécessité. L’immigration africaine et nord-africaine est donc vouée à se tarir, peut-être pendant ce siècle.

À cela devrait s’ajouter un développement espéré de l’Afrique, du nord au sud, afin que les populations puissent vivre et travailler dans leur pays, leur homeland. Les temps ont changé. Le village, le bled, le pays, le homeland sont des valeurs d’aujourd’hui, à la différence de l’internationalisme qui a prévalu pendant des décennies. L’écologie elle-même fait la promotion de l’attachement au local, au petit, au proche, plus qu’au lointain.

Faire respecter les lois d’un pays n’est pas une faute. La gestion des flux de populations est une fonction régalienne des États. Accueillir les migrants souhaités dans de bonnes conditions suppose que nous disposons de places de travail non encore pourvues et non demandées par les locaux, de logements, d’un accompagnement pour enseigner la langue et la culture du pays d’accueil, et que nous évitions les concentrations de type communautaires. 

 

 

migra06-immigration_map.jpgMichel et Marine

Car celles-ci provoquent un sentiment de malaise dans la population autochtone, sentiment qui ne doit pas être traité à la légère.

Les questions migratoire impactent aujourd’hui la plupart des politiques occidentales. La campagne présidentielle américaine n’y échappe pas et Donald Trump propose de construire un mur à la frontière mexicaine. 

Un mur? Horreur, malheur, disent les bonnes âmes. Celles-là qui se taisent devant le mur-clôture construit par l’Espagne autour de son enclave africaine de Mellila (image 5). Et alors qu’il y a aujourd’hui davantage de murs en Europe que lors de l’effondrement de celui de Berlin.

Il n’y a pas de honte ni de blâme à poser des limites. Tous les pays le font et en sont redevables devant leurs électeurs. François Mitterrand parlait en 1989 de seuil de tolérance atteint dans les années 70. Il suggérait que le nombre de 4’200’000 cartes de séjours ne soit pas dépassé. 

Michel Rocard disait en 1989 et répétait à l’envi pendant les mois qui ont suivi: « Il y a, en effet, dans le monde trop de drames, de pauvreté, de famine pour que l’Europe et la France puissent accueillir tous ceux que la misère pousse vers elles » . Il a ajouté lors d’une interview en 2013: « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde, raison de plus pour qu’elle traite décemment la part qu’elle ne peut pas ne pas prendre. »

 

 

migra04-.jpgRêve blanc

Des propos que Marine Le Pen ne renierait pas. Les lignes ont bougé. Le débat sur les migrations n’est plus tabou. L’Algérie le sait, qui renvoie régulièrement des milliers de personnes d’origine subsaharienne vers leur pays.

Légaux ou illégaux, ce sont d’abord des personnes. Des êtres humains à part entière. Le rêve blanc de nombreux africains, le rêve européen, est pour trop d’entre eux un voyage au bout de la mort. 

C’est cette émotion que j’ai ressentie il y a des années en voyant les images des naufrages à la télévision. J’avais alors écrit une chanson, dont je poste ci-dessous une pré-maquette audio (elle figurera sur mon nouvel album qui est retardé pour cause de bug à l’usine de fabrication). Une simple chanson qui ne juge pas et n’offre pas de solution, seulement de partager un instant ce drame africain et les collisions du monde.

Enfin il peut être utile de rappeler l’émigration d’italiens en France durant les XIXe et XXe siècles. On estime qu’en 70 ans trois millions et demie d’italiens en tout sont partis pour l’hexagone, qui avait besoin de bras pour sa révolution industrielle. Sur ce nombre deux millions sont retournés chez eux. Pour mémoire leur situation a été plus dramatique que celle par exemple des musulmans actuellement:

« On peut évoquer en Provence le massacre d’Aigues-Mortes qui eut lieu entre le 16 et le 20 août 1893, où une foule de travailleurs français en colère agressa violemment les travailleurs italiens coupables, selon eux, de prendre les emplois dans les marais salants car leurs salaires étaient beaucoup plus faibles. Officiellement la mort de 9 Italiens a été enregistrée mais, selon d’autres sources, telles que le journal britannique The Times, 50 Italiens auraient été tué. » 

Ce n’est pas le seul cas de meurtres de migrants italiens. Leurs origines et l’histoire de l’Europe leur donnaient pourtant une relative proximité avec la culture française.

Ceux qui sont restés en France malgré la violence à leur égard n’ont pas remplacé la culture locale dans les régions où ils se sont massivement installés. A méditer.

 

 

Terre sèche maquette mp3:
podcast

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