06 février 2016

« Il y a des sourires qui blessent, des compliments qui tuent ! »

Je reprends, dans les chroniques de DAZ, cette citation de l'écrivain Alexandre Jollien. Ces deux antilogies permettent d’assombrir l’effet habituel du sourire et du compliment, qui sont en principe connus pour être empreints de bienveillance.

  


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L’effet de contraste entre sourire et blesser, ou entre compliment et tuer, fait mouche. La forme rhétorique est inattendue et impose un regard analytique et critique. Le contraste renforce le malheur et la souffrance suggérées. Il montre, derrière la bienveillance, une intention moins transparente, peut-être inconsciente. Il montre une différence de statut qui conditionne la relation.

Est-ce une forme de discrimination, au sens de rejet par nature? En tous cas, de son état de personne handicapée, le penseur tire un regard sur le monde. Il en construit une réflexion au-delà de sa propre personne. À l’entendre on peut imaginer ce que le handicap produit comme biais dans les relations. 

Souvent on n’est pas totalement naturel à l’égard d’un être humain handicapé. On sait qu’il faut moins jouer des coudes, faciliter la vie, aider, donc considérer comme moins autonome et rappeler de fait le handicap. En même temps il faut parler comme à tout le monde car le handicap n’est qu’une condition particulière du vivant, il n’est pas sa totalité. Dans le corps handicapé il y a une personne entière qui vit, pense et sent. Comme dans toute personne.

Dans cet esprit, un sourire de trop, un peu condescendant, un sourire donné parce qu’il est handicapé, est un rappel de la limite, de l’apparence incomplète de la personne. Un sourire qui regarde le handicap et non la personne peut rappeler la blessure, l’incomplétude de la personne handicapée. 

Tout le monde a ses incomplétudes et ses particularités. On ne s’oblige pas à sourire à tout le monde pour autant. Alors après tout, en tant que personnes normales dotées d’une particularité, les personnes handicapées ont aussi le droit qu’on leur fasse la gueule.

 

 

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Toutefois je ne partage pas la vision de l’auteur s’il en fait un jugement sur autrui. Car il est normal de tenir compte du handicap d’une personne. Il est normal que ce handicap prenne une place visible dans la communication. Et l’on ne peut empêcher qu’un compliment, qui met en valeur un aspect abouti de cette personnalité, rappelle en même temps tous les autres côtés limités.

Par exemple un accidenté qui remarche pour la première fois n’oublie pas que les autres autour de lui marchent sans empêchement. Sa prouesse n’annule pas ses limites.

J’ai pris volontairement cette citation hors de son contexte, parce qu’une citation est un raccourci qui contient une pensée élaborée ailleurs dans le texte et dont elle est souvent une synthèse partielle. On ne sait donc pas si les circonstances et les connotations mises par l’auteur sont les mêmes que les nôtres. On la lit avec notre propre histoire. On dévie peut-être de l’intention de l’auteur. Au fond c’est peut-être à cela que sert une citation: non à dévoiler l’entièreté de la pensée d’un auteur mais à révéler notre propre pensée sur la chose.

Dans cette phrase d’Alexandre Jollien, je lis qu’il voit moins la bienveillance que ce qui blesse. Il pourrait voir davantage la bienveillance. Il pourrait considérer que le rappel du handicap n’est qu’une manière d’entrer en relation de manière réaliste, sans jugement de valeur. Face au handicap on ne peut faire comme si de rien n’était.

handicap,jollien,alexandre,sourire,compliment,blesserTenir la porte en souriant à une personne en chaise roulante, tendre l’oreille face à quelqu’un dont l’élocution est difficile, cela me semble aller de soi. N’étant pas dans la peau de l’autre je ne peux savoir comment il le vit.

Un individu n’est pas réductible à une citation. Le penseur n’a d’ailleurs pas forcément écrit cette phrase pour qu’elle devienne une citation et soit retirée de son contexte. À lire cette phrase toute nue d’Alexandre Jollien je ne sais plus, avec une personne handicapée, si je dois encore sourire ou ne plus rien exprimer, si je dois faire un geste spontané ou attendre que la demande vienne de cette personne. Dans son regard je suis comme obligé de considérer cette personne comme une victime, quoi que je fasse, et alors même que, si j’ai bien compris Jollien, il ne veut pas être une victime.

Si, je sais: je vais garder la bienveillance. Le reste ne m’appartient pas. Mais ce peut être une bonne raison de prendre le temps d’en discuter avec la personne concernée.

 

 

Et pour compléter la phrase d’Alexandre Jollien, voici le paragraphe d’Éloge de la faiblesse dont elle est extraite:

« Je me rappelle toujours de cet esprit rebelle à qui j’adressai ma salutation habituelle : « Sois sage ». Un jour, il me répondit à brûle-pourpoint : « Et toi, marche droit! » Cela me procura un plaisir extrême. Il m’estimait pour moi-même et n’avait pas pris les pincettes que prennent ceux qui me sourient béatement quand, à la caisse, je paie mon paquet de spaghettis aux herbes. Il y a des sourires qui blessent, des compliments qui tuent. »

 

 

 

13:16 Publié dans Psychologie, société | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : handicap, jollien, alexandre, sourire, compliment, blesser | |  Facebook |  Imprimer | | | | hommelibre

Commentaires

Lors des deux derniers forums internationaux des taxis à Cologne, un des sujets était la généralisation de la mise à disposition de taxis aux personnes à mobilité réduite ou handicapées.
J'ai pris la parole pour faire part de mon expérience de plus de 35 ans au volant d'un taxi et pour dénoncer cette tendance politiquement correcte d'infliger à la communauté des dépenses outrancières pour permettre l'accessibilité de tous les taxis à tous.

Mon argumentaire se basait sur l'attitude, jamais anodine ni évidente, des clients handicapés. Pour faire simple, je dirais qu'il y a deux tendances opposées. Soit le client nous fait sentir qu'il est une victime, et se considère donc comme tel, il attend alors de notre part une attention accrue et une reconnaissance de son statut.
Soit, il souhaite être considéré d'abord comme un être humain et voudrait, tant que faire se peut, se démerder seul pour monter dans la voiture.

Ces situations sont passionnantes et intenses. Il est très rare de rencontrer des handicapés qui échappent à ces deux catégories car leur handicap a pris une place majeure dans leur vies. Les quelques exceptions sont toujours bouleversantes et riches d'enseignements.

Au final, j'ai compris que ceux qui accordaient une grande importance à leur autonomie étaient en principe plus épanouis que les autres. J'ai donc pris le parti de défendre ceux qui faisaient l'effort de vivre avec leur handicap plutôt que de faire subir ce qu'ils considèrent comme une injustice à leur entourage.

D'ailleurs, une de nos clientes régulière qui se comporte systématiquement de la manière décrite en deuxième, ne trouve aujourd'hui plus de taxis disposés à aller la chercher à son adresse tant l'expérience est traumatisante pour les chauffeurs.

Dans un autre registre, mon médecin généraliste, qui a souffert de la polio en étant enfant, n'a plus que quelques doigts à sa main droite. Lors de notre première rencontre, il m'a serré la main avec son moignon en me regardant droit dans les yeux. Je n'ai pas flanché et j'ai donc passé l'examen. Dix ans plus tard, je lui ai relaté cette première rencontre, soulignant son attitude de test qui était surtout un problème pour lui. Il m'a alors raconté que sa mère lui demandait de cacher ses mains lorsqu'ils prenaient les transports publics.

Bref, je ne connais pas bien Jolien, mais le peu que j'ai lu de lui m'apparait comme une self thérapie transposée sur une forme de philosophie qui lui permet d'échapper momentanément à la blessure du handicap.
Je ne peux que lui souhaiter que sa démarche lui permette de réaliser que sa vision du monde n'est qu'une projection de son vécu, comme pour nous tous, et que son corps n'est qu'un véhicule, comme mon taxi.

Écrit par : Pierre Jenni | 06 février 2016

Oups, au cinquième paragraphe je parle de la deuxième façon.
C'est de la première qu'il s'agit, mais je pense que vous aurez tous compris...

Écrit par : Pierre Jenni | 06 février 2016

La démarche vis-à-vis des personnes handicapées appelle l'empathie mais on notera que le handicap, parfois, agit comme en miroir:

Une stagiaire en établissement pour personnes infiniment handicapées refusa d'aller en une chambre où l'être handicapé n'était plus que ... avec système digestif.

Mais la stagiaire qui était boulimique, presque, réalisa que, rencontré, l'être en souffrance lui aurait parlé d'elle-même.


Puis, quelques années plus tard, la même appris que ces êtres miroirs, y compris fortement handicapés, donc, qui "frappent" (retiennent l'attention) en Inde sont appelés MAHATMA c'est à dire "grande âme"!

Écrit par : Myriam Belakovsky | 08 février 2016

Le Handicap
France-Info 2016-2-7

http://www.franceinfo.fr/sites/default/files/asset/aod/2016/05/NET_FO_2810d3cb-ac01-4d63-8bf2-ae8703403925.mp3

Écrit par : Chuck Jones | 08 février 2016

Intéressant votre billet John. Intéressant aussi Alexandre (j'aime l'écouter). Pour ma part, je suis assez désemparée quand je croise un "handicapé" (je deviens alors très handicapée); dois-je l'ignorer, lui sourire (avec les yeux = compassion et non pitié)? L'autre jour dans le bus j'étais non loin d'un jeune homme sur un fauteuil roulant, il avait le visage déformé et des difficultés à se servir de ses mains pour mettre sa carte devant l'écran; une femme en face de lui s'en est chargé. Il avait un toute petit chien sur les genoux qui lui, ne se posait pas la question de savoir comment se conduire avec son maître; il lui réchauffait le coeur, sans doute. Quand il es descendu du bus avec son fauteuil roulant (une "formule 1) je l'ai laissé passer avant de descendre. Je me suis seulement dit : putain, arrête de te plaindre.
Oui, je trouve que c'est délicat, voire compliqué, de savoir quelle attitude adopter. Ont-ils envie de compassion? Sans doute pas. Mais je n'ai pas envie non plus de détourner mon regard, alors j'espère qu'il leur est chaleureux.

Écrit par : Ambre | 18 février 2016

Comment sourire ni trop ni trop peu?

Jacques Brel s'est moqué des dames patronnesses aux tricots tirant sur un vert... mais Celui qui a froid en fait de la couleur se fiche.


De même qu'Il n'ira pas, centimètres parlant, mesurer l'étendue d'un sourire.


Côté croyants, il est possible de demander au ciel d'augmenter en nous la charité ou la compassion: l'EMPATHIE (active)!

Écrit par : Myriam Belakovsky | 19 février 2016

@ Ambre:

Exactement ça: "dois-je l'ignorer, lui sourire (avec les yeux = compassion et non pitié)?".

Écrit par : hommelibre | 23 février 2016

Hou là là! Je viens de relire mon commentaire et j'ai fait des fautes ("_") :
"il avait un toutE petit chien" "Quand il esT descendu du bus"; et puis, le "p... arrête de te plaindre" n'était pas très classe. Mais, chassez le naturel... il revient au galop (ù_ù), (ma maman doit m'engu...irlander dans sa tombe).
Merci pour la réponse John.

Écrit par : Ambre | 23 février 2016

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