21 janvier 2016

Ziegler, Graber : un dimanche de septembre

Je n’ai pas de sondage ni de statistique mais je fais un peu de politique imaginaire. Qui aurait envie de se trouver à bord d’un avion qui explose? Qui voudrait tomber avec sa famille sous les balles de guerriers asymétriques un dimanche de soleil au bord du lac, ou un vendredi 13 à Paris?

 


terrorisme,olp,jean ziegler,1970,graber,marché,Egoïsme

Personne, bien sûr. Et qui, touriste, archéologue sur le terrain, humanitaire d’une ONG, ne souhaiterait pas savoir que son gouvernement verse un million pour le récupérer? Personne encore. La culture avancée de la personne humaine et de sa vie est telle. L’égoïsme humain naturel, légitime, aussi.

Pourtant l’argent versé à une organisation terroriste servira à d’autres actions d’enlèvement ou de massacre. Chaque libération, chaque vie sauvée, se paie par d’autres vies. Et le cycle continue jusqu’à épuisement des parties. Ce qui n’est pas encore en vue.

De plus les nouveaux actes de terrorisme vont ensuite toucher d’autres pays et les gouvernements payeurs auront simplement fait déplacer le problème. Mais tant que c’est chez le voisin… Egoïsme encore. 

N’est-il pas étonnant que l’on fustige aujourd’hui l’égoïsme d’une nation qui refuse d’accueillir sans réfléchir des réfugiés, alors que l’on justifie ce même égoïsme quand il s’agit de sauver la peau de quelques suisses sans regarder plus loin? Ce n’est pas du même ordre mais la question n’est pas dépourvue de pertinence: dans les deux cas il s’agit de Droit international, d’humanité, de protection de la vie, de justification morale, d’autodétermination d’un peuple.

 

 

terrorisme,olp,jean ziegler,1970,graber,marché,Sacrifice

Qui accepterait d’être sacrifié? Qui voudrait partir dans le désert, au risque d’être enlevé, en sachant que personne n’ouvrira son porte-monnaie pour le sauver? Qui peut admettre sa mort probable au nom de cette guerre asymétrique pour faire respecter le droit international?

Devant la crainte de mourir je pense que beaucoup se moqueront du droit international. Mourir dans les dunes du Sahara ou un dimanche de soleil au bord du lac, ce n’est supportable que si la mort est naturelle, comme un infarctus. Mais pas sous les balles.

Au nom de la protection du citoyen un État doit tout faire pour assurer la sécurité et la santé dudit citoyen. Même si celui-ci a pris de son propre chef des risques peut-être inconsidérés, comme de partir au milieu du désert pour assister aux migrations d’oiseaux sauvages ou pour y faire un trekking. Ou parce qu’il enseigne aux enfants dans le cadre d’une coopération. Mais alors, faut-il renoncer à tout déplacement dans une zone à risque? N’est-ce pas là encore un simple effet de l’égoïsme individuel?

 

 

terrorisme,olp,jean ziegler,1970,graber,marché,Tarir le système

Sauver des vies est normal et évident. Personne ne veut mourir de cette façon. Toute société doit préserver ses membres, protéger ceux qui prennent des risques, soutenir ceux qui sont dans la difficulté, mais aussi faciliter la vie de ceux qui réussissent. C’est du moins la conception que j’ai d’une société libérale-solidaire.

On doit même accepter de payer pour d’autres. On le fait dans le domaine de la santé par le biais d’assurances mutualisées. Sans cela nombre de personnes ne pourraient accéder aux soins nécessaires. Pourquoi ne paierait-on pas pour ceux qui prennent des risques dans les zones de combats: humanitaires, journalistes, simples voyageurs?

La question de soutenir ses ressortissants est donc légitime. De ce point de vue je pense que beaucoup de Suisses, pragmatiques, seront d’accord avec le marché passé par Jean Ziegler et Pierre Graber en 1970 (voir précédent billet). Le problème est plus loin, dans le fait que tout marché avec un tueur, qui laisse ce tueur impuni et qui lui octroie des ressources ou des facilités – financières ou autres – favorise et incite à de nouvelles exactions de la part de ce tueur.

Le calcul est-il donc intéressant? Faut-il payer ou passer un marché plutôt qu’abandonner à son sort un ressortissant enlevé par un groupe terroriste, ou pour protéger ses concitoyens? Payer, passer un marché, cela entretient forcément le système en démontrant son efficacité. Ne pas payer, laisser mourir, serait-ce une politique à même de tarir ce système? Mais est-ce moralement supportable? 

 

 

terrorisme,olp,jean ziegler,1970,graber,marché,Qui acceptera?

Les terroristes ne recevant rien, auront-ils encore intérêt à enlever? Si après quelques morts les États occidentaux tiennent bon, assument ces morts sans rien payer, les terroristes ne devront-ils pas changer leur plans?

Ce n’est évidemment pas sûr et aucun État occidental ne veut prendre ce risque. Mais surtout, qui acceptera sereinement sa mort? L’égoïsme est aussi un mécanisme de préservation de son intégrité individuelle et de survie. Qui acceptera de partir dans le désert en pensant que s’il est pris il mourra sans qu’aucune aide financière ne soit mise en oeuvre pour le libérer?

Si le Droit international et la fidélité à un idéal de non-marchandisation de l’humain donnent tort à MM Ziegler et Graber, l’égoïsme naturel leur donne raison. Dans la survie il n’est pas exceptionnel que l’égoïsme prime sur l’idéal.

Car qui acceptera de mourir sans rien dire, au nom du Droit international, un jour ensoleillé de septembre?

 

 

12:00 Publié dans Histoire, Philosophie | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : terrorisme, olp, jean ziegler, 1970, graber, marché | |  Facebook |  Imprimer | | | | hommelibre

Commentaires

Dans ce genre de situation, où il faut ménager la chèvre et le chou, on peut imaginer sans autres que toutes les Etats procèdent de la même manière.
Il y a le discours officiel puis des tractations en sous marin qui aboutissent ou non. Comme la plupart du temps cela reste secret, il n'y a très peu de commentaires à ce sujet.

http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2006/05/22/aubenas-chesnot-et-malbrunot-liberes-contre-rancon-selon-le-times_774366_3218.html

Écrit par : aoki | 21 janvier 2016

« Dans la survie il n’est pas exceptionnel que l’égoïsme prime sur l’idéal. »

N'est-ce pas le principe de tout bon capitaliste ?

Écrit par : Chuck Jones | 21 janvier 2016

- « Car qui acceptera de mourir sans rien dire, au nom du Droit international, un jour ensoleillé de septembre? »

Vous connaissez beaucoup d'individus qui se sont sacrifiés "au nom du Droit international" ?

C'est ptet tout simplement que c'est pas un idéal très partagé, ou même très connu.

Écrit par : Chuck Jones | 21 janvier 2016

J'observe les comportements et leurs justifications, je ne juge pas. L'égoïsme est nécessaire. L'objectivité de l'Etat est aussi nécessaire, elle est garantie par des lois et procédures. Il peut y avoir divergence entre ces deux principes. Alors choisissons clairement, sans se prévaloir du secret. Evaluons aussi le rapport coût-bénéfice de payer les ravisseurs. la défense de la vie individuelle a forcément des limites: paierait-on 100 milliards de francs pour libérer un otage? J'en doute.

Écrit par : hommelibre | 21 janvier 2016

- « L'objectivité de l'Etat est aussi nécessaire, elle est garantie par des lois et procédures. »

Quelle objectivité de l'Etat ? Aucune loi, en tout cas en Suisse, et à ma connaisance limitée, ne "garantit l'objectivité de l'Etat". Bien au contraire, l'Etat est TOUT sauf objectif. L'Etat est une *** création *** de l'homme.

- « Evaluons aussi le rapport coût-bénéfice de payer les ravisseurs. la défense de la vie individuelle a forcément des limites: paierait-on 100 milliards de francs pour libérer un otage? J'en doute. »

Faut ptet pas tout confondre, le FPLP n'a pas demandé "100 milliards de francs" ?.

Est-ce que les revendications du FPLP valaient "100 milliards de francs" à la Suisse ? Est-ce que le prix de ces revendications perçu par la Suisse est lui-même objectif ? Et est-ce que CE prix perçu par la Suisse est le même que celui que lui accorderait d'autres nations ?

Quel prix le Japon accordait-il à son empereur en juillet 1945 ?
Quel prix les USA accordait-il au même empereur en juillet 1945 ?

- « Alors choisissons clairement, sans se prévaloir du secret. »

Il y a quelque chose que vous ne semblez pas comprendre.
Le secret, c'est pour préserver la liberté d'action du gouvernement et des gouvernements suivants, pour ne pas laisser croire au bon peuple qu'une décision exceptionelle est devenue une règle, inscrite comme jurisprudence, par décrêt souverain, ou par discrétion accordée au pouvoir chargé d'exécuter les décisions judiciaires.

Si vous étiez amené à tué un homme, pour votre sécurité ET celle de votre famille, en seriez vous fier ? Que ne feriez vous pas pour éviter de le faire en face de vos enfants, ou même pour éviter qu'ils ne sachent ce que VOUS, leur père, avez fait, VOUS, malgré tous vos idéaux et toutes vos valeurs que vous leur avez transmis ?

La discrétion ... c'est le privilège de ceux qui gouvernent. Il vient AVEC la responsabilité de gouverner.

Écrit par : Chuck Jones | 21 janvier 2016

Chuck, vous poussez le bouchon...

1. En garantissant par exemple l'égalité des citoyens devant la loi l'Etat se doit d'être objectif.

2. Ils n'ont pas demandé 100 milliards, et pour cause: ils ne les auraient jamais eus. Il y a un marché de l'otage, il faut suivre les prix du marché. À 100 milliards on laisse tuer l'otage. Cela veut bien dire qu'il y a un calcul, une pesée du pour et du contre.

3. Le secret est une politique parfois nécessaire mais contre-démocratique et manipulatrice. Disons-le ouvertement: "Nous pratiquerons le secret, ne vous en déplaise". Oui c'est déplaisant. On couvre cela, que couvre-t-on encore que l'Etat ne veut pas faire savoir?

4. Le cas de figure que vous suggérez découle d'une légitime défense. Je pense que cela devrait être discuté, en famille, en expliquant très clairement les circonstances, en assumant la difficulté morale à avoir dû s'y résoudre. Je pense qu'avec la gravité qui sied les enfants peuvent comprendre le dilemme et considérer que certaines situations sont exceptionnelles. Si c'était mon cas je choisirais le bon moment, ce ne serait pas simple, mais les circonstances elles-mêmes plaideraient en ma faveur. Et les enfants comprendraient que parfois, la loi du corps et de la survie prime sur les idéaux.

Écrit par : hommelibre | 21 janvier 2016

Et pour ajouter sur votre plaidoyer en faveur du secret: s’il y a nécessité de secret c’est qu’il y a polémique et non-consensus. Alors, oui, on peut tenter de justifier le secret au nom de la realpolitik ou de la géopolitique, mais il est dès lors difficile de donner quelque crédit aux dirigeants sur d’autres sujets, comme sur la Russie et l’Ukraine et d’autres encore. Je précise par ailleurs que je n’ai rien de personnel contre M. Ziegler, que j’ai rencontré rapidement une fois, homme affable et plus convivial que ce que ses positions ne montrent. À moins que cela n’ait été qu’électoralisme.

Écrit par : hommelibre | 21 janvier 2016

@hommelibre

- « 1. En garantissant par exemple l'égalité des citoyens devant la loi l'Etat se doit d'être objectif. »

Mais pas du tout !
Vous équivalez "égalité" à "justice". Les deux ne sont pas interchangeables.
En droit, "juste" n'est pas "égal".
Et le Droit n'est PAS égal !
Ce qui est "juste", c'est l'équilibre entre "Droit" et "Équité".
Et en démocratie, le pouvoir qui détermine ce qui est "juste", est séparé des autres pouvoirs constituants l'Etat, dont, en Suisse, *** les cantons ***, ET *** le peuple ***.

- « 2. Ils n'ont pas demandé 100 milliards, et pour cause: ils ne les auraient jamais eus. Il y a un marché de l'otage, ... »

Oui, mais le FPLP n'a pas demandé d'argent.
Si vous revenez avec cet argument, c'est que vous n'avez pas compris le mien.

Selon vous, Bin Laden avait il la même valeur pour Obama que pour Bush ?


- « 3. Le secret est une politique parfois nécessaire ... On couvre cela, que couvre-t-on encore que l'Etat ne veut pas faire savoir? »

Euh ... non, hommelibre, le secret n'est pas une politique de gouvernement, c'est une pratique d'exception.

Le secret a pour difficulté de devoir restreindre toute manifestation d'activité autour de ce que l'on veut protéger. Gouverner en secret, c'est gouverner par procuration, à distance. Les désavantages devraient apparaître évidents. Prenez par exemple ... l'Angleterre du XVIIIème siècle et les colonies d'Amérique du Nord.


- « 4. Le cas de figure que vous suggérez découle d'une légitime défense. Je pense que cela devrait être discuté, en famille, en expliquant très clairement les circonstances, en assumant la difficulté morale à avoir dû s'y résoudre ... »

Si vous pensez en avoir le temps, mais il ne suffit pas "d'expliquer très clairement" les choses pour être compris. Encore faut-il que cela réponde à, ou accommpagne la réponse à un besoin immédiat de vos protégés. Autrement vous risquez fort de parler "très clairement" dans le vide, sans rien pouvoir contrôler des effets des évènements qui surviendront.

Écrit par : Chuck Jones | 22 janvier 2016

@hommelibre

- « Et pour ajouter sur votre plaidoyer en faveur du secret: s’il y a nécessité de secret c’est qu’il y a polémique et non-consensus. »

Polémique, pas nécessairement. Plutôt anticipation d'une contreverse. Mais vous oubliez le motif principal ... la sécurité.

Vous connaissez l'adage "Pour vivre heureux, vivons cachés." ?

Et pour savoir si la pratique du secret, le privilège des gouvernants, est néfaste ou abusive ... "Ce que les gens que l'on protège ignorent, peut-il leur causer du mal et prenons nous ce risque ?".

Écrit par : Chuck Jones | 22 janvier 2016

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