04 octobre 2015

Sénégal et race (3 et fin) : Corneille, au secours !

La polémique Morano justifie-t-elle le déchaînement qui a suivi et son ampleur? Je dirais deux fois non, une fois oui. Non, Nadine Morano ne mérite ni cet excès d’honneurs médiatiques ni cette indignité morale et ce lynchage idéologique. Elle est une amuseuse. Elle aime le fun et la lumière. Elle ne produit pas une pensée susceptible d’entraîner un mouvement d’opinion. C’est une ombre dans la nuit intellectuelle française. Si l’on crie autant pour une ombre il ne restera plus de voix quand le loup viendra pour de bon. La vie politique française me paraît décomposée intellectuellement et du point de vue éthique. Il n’y a plus rien, ou presque. On ne doit rien attendre du vide, sinon quelques cabrioles d’alouettes.

 


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Non, le racisme n’est pas à l’ordre du jour en France. Il n’y a ni parti ni théorie qui le porte. Qu’il y ait des actes antisémites et contre l’islam ne fait pas un climat ni une globalité. Qu’il y ait des difficultés à tout accueillir (surtout en période difficile) est normal. Il n’est écrit nulle part que les français devraient céder aux injonctions d’une dictature morale et ne pas réfléchir à qui ils accueillent, comment et jusqu’à quand. La moindre responsabilité politique l’exige. Tous les pays le font. On ne s'installe pas dans un pays africain sans passer par de nombreux filtres.

 

Alain Finkielkraut, dont j’apprécie la réflexion sur le monde, dit qu’il y a au moins deux sens au mot race: celui d’avant et celui d’après la Shoah. Le premier sens est ce qu’il nomme la poussée cornélienne. Dans Le Cid, Corneille développe les thèmes de la loyauté et de l’honneur. Loyauté à nos géniteurs, nos ancêtres, nos morts, ceux dont nous venons et dont nous recevons identité et valeurs. Ceux qui ont préparé le monde pour nous et envers qui nous sommes redevables de nos actes.

 

Nous pouvons, comme certains l’ont essayé, et comme les théories qui dé-naturent l’Homme aujourd’hui, s’affranchir de tout et prétendre que nous n’appartenons à rien ni à personne: sans famille, sans genre déterminé, sans patrie, sans origine. Sans compte à rendre. Sans plus de connexion avec la Terre d’où nous venons.

 

Nous pouvons plonger dans les délices de philosophies exotiques, dans l’arrachement à la terre proposé par Gibran dans Le Prophète et par d’autres, et penser que le Graal spirituel est cette désincarnation éthérée et que la matière nous emprisonne. C’est encore ici la division, d'origine grecque celle-ci, de l’univers et des Hommes, du corps et de l'esprit, du sexe et de la morale. 

 

Mais nous savons intimement que cela n’est pas vrai. Nous savons que nous ne pouvons pas voler, que ce désir illustre un rêve de toute-puissance. Nous savons que c’est dans la matière, dans notre histoire, que se cachent les plus grands envols. Si la matière, si l’Histoire était ennemie, le seul affranchissement total serait de tuer gratuitement un inconnu. La liberté n’atteindrait sa limite et sa plénitude que dans le meurtre gratuit et aveugle. Mais quand elle transgresse à ce point elle n’est plus la liberté: elle est l’amputation. C’est le fruit de l’arbre du Bien et du Mal. L’inacceptation de notre condition relative.

 

 

race,racisme,shoah,afrique,finkielkraut,Ma race et mon sang

 

Je crois que nous avons une histoire. La société, l’humanité, les groupes et les individus ont une histoire.

 

Corneille disait ainsi la filiation, l’origine et appartenance:

 

« Ma valeur est ma race, et mon bras est mon père »

 

« Je rendrai mon sang pur comme je l’ai reçu »

 

Alors que l’on ne parlait pas de biologie à l’époque, on trouve ici deux aspects de la définition de race: l’hérédité et la culture d’un groupe ou d’une famille. On pourrait faire le parallèle avec le nazisme: la pureté de la race est un de ses thèmes, aboutissement de la théorie de l’inégalité des races développées depuis le XIXe siècle.

 

Mais chez Corneille il s’agit d’une valeur hautement morale et d’un engagement à perpétuer ce qui fait la grandeur humaine. Le mot race a d’autres harmoniques comme le note Finkielkraut. Dans Un coeur intelligent il écrit:

 

« Dans les années trente, le racisme est encore trop jeune, trop neuf pour prétendre monopoliser une notion aussi ancienne et vénérable. Quand Haffner parle de race, il n’a pas besoin de préciser que ce n’est pas dans l’acceptation scientiste du terme, mais au sens légué par la morale aristocratique à la civilisation moderne. La race s’atteste chez l’homme qui ne cède pas aux emballements versatiles de l’instinct grégaire, qui ne se laisse pas guider sa conduite par les seuls calculs de l’intérêt, et qui se tient droit car l’origine agit sur lui non comme un pouvoir ou un privilège mais comme une obligation. »

 

 

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La race, ce facteur à la fois héréditaire et culturel, est donc une mémoire, un guide, un rehaussement de l’épicerie individuelle, une liberté dans le Devoir. Le contraire des nazi, race des Seigneurs, qui s’étaient exemptés de faire la preuve de leur valeur morale, de la conscience et de la noblesse de l’âme. 

 

Aujourd’hui il est intéressant de parler à nouveau de race. Elle fait si peur qu’elle manque aux générations. Les instincts grégaires des fans et des groupies, les réseaux sociaux, font la part belle à ce qu’il y a de plus stupide, de moins réfléchi dans l’Homme. Les migrations font perdre le sens de la race, le sens noble, par perte des ancêtres. Il faut en être conscient pour préserver la mémoire des peuples migrant comme des peuples qui accueillent.

 

Faut-il interdire de parler de race, au risque de rappeler toute l’horreur que celle des Seigneurs nazis a imposé aux juifs et aux humains en général? Mais il y a un vide, un vide abyssal que la République, la laïcité, ne remplissent pas. Il manque cette filière de valeurs, qui construit l’individu de l’intérieur, à la fois comme fruit d’une hérédité, c’est-à-dire d’une appartenance, dans laquelle des signes morphologiques visibles peuvent s’adjoindre comme les cheveux roux de nombre d’irlandais, et comme exigence de rehaussement personnel. Mais bon, cette idée de colle pas au modernisme. 

 

La différence entre la présence et l’absence de race au sens de valeurs de groupe et de famille endossées: dans le premier cas vous ne volez pas même si personne ne vous regarde; dans le deuxième vous volez si on ne vous voit pas. Conscience individuelle ou introjection familiale? Peu importe. La race est une construction collective qui sert à la fois de marqueur de groupe et de structuration intérieure de la conscience et de la morale au sens large. Dans la race on rend des comptes à nos ancêtres (ce que détestent évidemment nos contemporains). Tout acte est réfléchi, toute contestation argumentée, toute déconstruction est compensée, remplacée par une autre, solide, acceptable par les anciens. Mais cela me semble aujourd’hui irréaliste. Ce ne peut même pas être un idéal devant l’appel de la liberté individuelle qui balaie tout et dont, je le reconnais, je suis moi aussi friand.

 

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Finkielkraut rappelle qu’il fut un temps où l’école enseignait une culture de la pensée, une intelligence de l’humain, une hiérarchie des valeurs et une discrimination exerçant l’intelligence. Aujourd’hui l’égalitarisme et l’antiracisme génèrent des ondes répétées de peur et des clones à l'infini.

 

L’expression race blanche est réductrice, comme race noire. D’ailleurs il ne me vient pas à l’idée de défendre un blanc parce qu’il est blanc, comme j’espère qu’il en est de même chez les africains. La hauteur morale ne peut être bradée contre le confort d’une appartenance. Mais ces notions existent en dehors de toute volonté de suprématie raciale. Le brouhaha des peurs ne doit pas manger le silence de la pensée.

 

 

Faut-il s’en délester?

 

C’est évidemment une bonne chose que la science moderne ait montré la fausseté des théories racistes du point de vue biologique. Il reste deux points cependant: d’une part la science n’a pas pour objet de traiter de la notion d’égalité, qui est du domaine essentiellement politique. La recherche scientifique est donc d’importance moindre que le refus populaire de poursuivre l’idée de subordination des races. D’autre part, bien que la biologie montre des différences génétiques faibles entre les groupes de populations du monde, le terme de race s’est constitué autour de distinctions morphologiques, géographiques, culturelles qui restent réelles, en dehors de toute idée de domination.

 

Je maintiens qu’il est possible de parler de race, de couleur, de prévalence géographique et culturelle, sans nourrir aucune pensée raciste. Ethnie pourrait-il supplanter le mot race? Oui, en partie, mais il est taxé de la même dangerosité que race en France – à preuve le refus de publier des statistiques dites ethniques. Mais pourquoi insister alors sur race? C'est ici mon oui. Parce que le problème est double: le racisme supposé, et la police de la pensée. Vu le très faible nombre de personnes qui adhèrent encore aux thèses racistes, la question de la police de la pensée et de l’hégémonie intellectuelle est aujourd’hui le problème majeur que révèle l’usage du mot race. Ne serait-ce que pour contrer la police de la pensée je trouve intéressant de mentionner le mot race. Mais pas seulement. Il permet de réfléchir à ce qui différencie et ce qui rapproche les humains, et quel regard nous portons sur l’Autre.

 

Dans une époque qui nivelle tout, où l’on veut imposer le totalitarisme culturel de l’indifférenciation au nom d’une égalité mal comprise et d’une peur sous-jacente de l’altérité, il permet de rappeler que l’Autre n’est pas moi et que la rencontre suggère distance, respect et apprivoisement. Pourquoi personne ne dit cela? Fin de cycle, la France a besoin de renouveler le discours politique et philosophique. La gauche est devenue stérile par trop de défensive. Mais je ne vois pas qui, à droite, pourrait renouveler ce discours. La nuit politique sera longue.

 

On peut bien sûr considérer que la Shoah exige de remiser définitivement ce mot dans les vieux livres oubliés. Il est devenu dangereux, on en a peur, on ne sait plus quelles sont ses harmoniques originelles. Pourtant il exprime quelque chose de fondamental: nous sommes différents et devons apprendre à nous connaître, à nous apprivoiser. Différents dans nos origines, nos cultures, nos moeurs. 

 

Alors le débat reste ouvert: faut-il ou non abandonner ce terme? Si cela doit se faire, je veux bien adhérer à une demande collective, mais à une condition: je n’y renoncerai pas sous la menace, la culpabilisation ou l’anathème. Ce qu’il représente est justement trop important dans l’Histoire humaine pour tomber dans un silence d’interdit.

 

 

Première partie

 

Deuxième partie

19:26 Publié dans Histoire, Politique, société | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : race, racisme, shoah, afrique, finkielkraut | |  Facebook |  Imprimer | | | | hommelibre

Commentaires

Une grande partie, la majorité même peut-être, des interventions concernant les races, comme celles sur les religions, doivent être considérés, du point de vue de leur valeur (ou vérité) comme nous jugeons de la publicité que nous revenons dans nos boîtes aux lettres.
C'est de la propagande qui cherche à "vendre un produit". Que ce soit Madame Taubira en France ou Monsieur Ramadan chez nous, que ce soit des politiciens professionnels ou des religieux qui le sont tout autant, leurs arguments, qu'ils se fondent sur la logique ou le sentiment ne sont là que pour une seule chose: faire triompher la cause d'un groupe dont il sont les représentants.

Écrit par : Mère-Grand | 05 octobre 2015

L'abandon du mot race qu'on cherche à nous imposer, fait partie, comme l'éliminations de tous termes plus précis que "migrants", d'une politique qui vise à l'apauvrissement de la langue, supposé provoquer l'appauvrissement et la standardisation de la pensée. Cette politique a été présentie de manière prophétique par Georges Orwell dans son roman 1984. Il y décrit comment le novlangue s'impose peu à peu face à la langue ancienne. (en l'occurence l'anglais) Le novlangue est une langue dépourvue de toute notion polémique. Les autorités de l'Etat-continent d'Océania pensent qu'en éliminant la capacité de formuler des idées polémiques, on élimine la polémique.

Écrit par : kad | 05 octobre 2015

"On peut bien sûr considérer que la Shoah exige de remiser définitivement ce mot dans les vieux livres oubliés."
"...faut-il ou non abandonner ce terme?... Ce qu’il représente est justement trop important dans l’Histoire humaine pour tomber dans un silence d’interdit."

Alors pourquoi vouloir bien adhérer à une demande collective?

Désolée mais ni la Shoah, ni le mot race, ne doivent être effacer de notre mémoire. C'est oublier lâchement les leçons du passé qui servent pour l'avenir. C'est oublier tout ce qui nous a été enseigné et que veulent faire disparaître des veules au pouvoir...PLUS POUR LONGTEMPS!

"Finkielkraut rappelle qu’il fut un temps où l’école enseignait une culture de la pensée, une intelligence de l’humain, une hiérarchie des valeurs et une discrimination exerçant l’intelligence. Aujourd’hui l’égalitarisme et l’antiracisme génèrent des ondes répétées de peur et des clones à l'infini."

Voilà qui résume tout ce que des clown veulent imposer au monde!

Écrit par : Patoucha | 06 octobre 2015

Lire : "ne doivent être effacées"

Écrit par : Patoucha | 07 octobre 2015

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