08 septembre 2015

Accueil de réfugiés : les gentils et les méchants

Hors de l’émotion il y a de la place pour réfléchir. L’émotion ne sert que l’immédiat. Elle met en mouvement. Elle n’a pas d’utilité à long terme. Une émotion qui gouverne durablement notre vie est même une forme de maladie.


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Tôt ou tard la réflexion doit revenir. Elle seule permet de soupeser, de discriminer avec sagesse et d’anticiper. La question des réfugiés fait appel à la fois à l’émotion et à la réflexion. L’émotion nous sensibilise envers ceux qui souffrent et risquent leur vie. Nous nous imaginons à leur place, peut-être. Elle fonde un élan solidaire. La solidarité est une vertu nécessaire des sociétés humaines. Elle fait partie de ce que nous nommons communément le Bien.

 

La réflexion permet d’envisager le présent et l’avenir. Elle tient compte des différents intérêts en présence. Elle fonde une décision. Elle ne donne pas toujours la priorité à l’altruisme. Elle considère par exemple, sous sa forme nommée Sagesse, que s’occuper d’abord de ses affaires est une forme d’intelligence et de responsabilité, doublée d’un respect du libre arbitre de l’autre (bien sûr il ne s’agit pas alors de situation d’urgence).

 

La sagesse populaire enseigne ce dicton: charité bien ordonnée commence par soi-même. Cela peut sembler peu altruiste. Mais la charité suffit-elle? Un sage chrétien, Saint Bernard, commentait la charité en l’associant à la prudence:

 

«Si vous n’écoutez que la prudence, vous ne ferez presque rien; si vous n’écoutez que la charité, vous échouerez pour vouloir trop entreprendre. (…) Celui-là donc est vraiment louable, qui sait allier en lui ces deux vertus, dont la prudence est animée par la charité, et dont la charité est conduite par la prudence.»

 

 

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La charité seule, sorte de grand élan du coeur dégoulinant de sentiments, est insuffisante. La prudence seule est timorée. La charité est altruiste, la prudence égoïste. Mais il serait trop rapide de juger ainsi les humains en deux catégories bien tranchées et distinctes. Nous sommes faits des deux, parfois en même temps, parfois alternativement.

 

On peut être prêt à accueillir un étranger affamé dans sa maison et lui donner la moitié de notre repas, mais irait-t-on jusqu’à lui prêter notre carte bancaire en lui donnant le code? Une telle imprudence serait folie. On ne peut donc partager les humains entre les «gentils» et les «mauvais», les altruistes qui aiment leur prochain et les égoïstes qui n’aiment qu’eux-mêmes. Quel que soit l’élan solidaire, la réflexion doit l’enrichir et parfois le pondérer afin de trouver le juste milieu. Le clivage altruiste/égoïste est un piège.

 

Il n’est pas fou de vouloir tendre la main. C’est même profondément humain. In fine c’est aussi dans notre intérêt. L’égoïsme naturel a du bon. Mais il n’est pas inhumain de vouloir réfléchir et de ne pas la tendre par seul réflexe altruiste – réflexe dont je ne suis pas certain qu’il ne recèle pas une part de narcissisme ou égoïsme caché, du genre: «Moi je suis dans le camp des Bons» ou «Aimez-moi puisque je vous aime». 

 

 

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On doit tendre à oeuvrer avec sagesse et justesse, pour nous-même comme pour l’autre. 

 

En principe les réfugiés sont accueillis dans les pays contigus à celui qu’ils fuient. Une raison simple à cela: il est prévu qu’ils puissent rentrer chez eux, sur la terre qui les a vu naître, la terre de leurs ancêtres, si bien célébrée entre autres par les amérindiens. C’est le mythe du retour. Ils y ont leur mémoire collective, leur environnement, leurs traces, leur langue, leur musique. Elle est partie prenante de leur identité culturelle et de leur ADN de groupe. Un pays c’est comme une famille agrandie.

 

Ceux qui aujourd’hui viennent chercher refuge en Europe ne retourneront probablement jamais chez eux. C’est une rupture totale qui est envisagée. Il faut donc savoir que nous participons à leur déracinement, à l’éclatement de leur histoire. Est-ce cela la charité que nous voulons?

 

Pourquoi ne retourneront-ils probablement jamais chez eux? Parce que leur exil va durer, aussi longtemps que la guerre qui s’éternise, et parce que la reconstruction qui suivra sera très longue, si encore ce n’est pas l’EI qui gagne. Il faut donc anticiper. S’ils restent ne serait-ce que trois ans les enfants doivent aller à l’école afin de ne pas grossir les troupes de population ignorante et sans formation. Ils vont apprendre la langue, lier des amitiés avec des européens (en effet ils seront disséminés en Europe et non pas groupés dans des camps).

 

 

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Il faut aussi qu’il y ait assez d’écoles et de professeurs. La langue ne s’apprend pas d’un coup, ni les autres matières dans cette nouvelle langue. Il y a donc un accueil maximal possible – et il faudra dès lors choisir, qu’on le veuille ou non. Il y a quelques années j’ai donné des cours de français à des personnes migrantes. Mon expérience ne fut pas longue car ma santé m’avait obligé à interrompre cette activité, mais j’ai vu ceci: les syriens étaient les plus appliqués à l’étude du français. Soit. Il n’empêche que ce n’est pas simple. La langue, nos langues, et la pensée qui va avec, en souffriront. Il suffit de voir quel curieux français baragouinent certains enfants d’immigrés de troisième génération en France.

 

Il faut aussi construire des logements, avec les services afférents. On ne devrait pas voir des dizaines de milliers d’européens pauvres à la rue ou ne pouvant payer de loyer alors que des réfugiés bénéficieraient de toutes les nécessités. Ce serait une injustice profonde. 

 

Tous les groupes humains sont caractérisés par des critères d’appartenance, qui impliquent à la fois ouverture (échange) et limites. Il faut trouver un équilibre entre ouvrir grande sa porte et rester fermé. Pour trouver cet équilibre la charité sans la prudence n’est pas adéquate. Ce serait comme courir sans savoir où l’on va. Cela ne servirait ni nos invités ni nous-mêmes. Sans doute nous trouverions-nous beaux d’être généreux et audacieux. Mais la générosité et l’audace ne font pas à elles seules une société prospère, juste et durable. Quant à se trouver beaux et à s’octroyer un selfie moral, on s’en fout. La justesse de vue et d’anticipation est ici supérieure à la beauté morale.

 

L’apport de personnes de cultures très différentes suscite une légitime réflexion. Si l’égoïsme ne peut être invoqué seul au risque de pétrification de la société et de perte de la réciproque en cas de besoin, la charité sans prudence devrait, elle, être traitée comme une folie.

 

Mais l’urgence reste pour ceux qui sont sur le sol européen. Faut-il installer des camps sur des îles du sud pour quelques années? Un camp c'est la vie précaire, mais c'est la vie. Il vivraient, s'organiseraient pendant le temps nécessaire, et seraient encouragés à rentrer dans leur pays. Ou faut-il les reconduire en bateau – et où dans ce cas?

 

 

Commentaires

Vous essayez de faire place à la raison dans le déferlement de bons sentiments actuels. Peine perdue, probablement.
Il y a aussi les diverses manipulations, comme celle des chefs religieux musulmans d'Australie qui dans le Sydney Morning Herald s'exclament: "On ne demande pas à des gens en train de se noyer de quelle religion ils sont, avant de décider de venir à leur secours" (traduit).
C'est juste: pourquoi ne pas faire comme certains de leurs amis musulmans: jeter les gens à l'eau tout simplement et attendre que les autres les sauvent.
Autre version que l'on peut vérifier sur le terrain au Moyen Orient: laisser les Musulmans en paix et ne massacrer que les Chrétiens.
Un peu violente, mon intervention, mais je supporte mal la mauvaise foi des donneurs de leçons, lorsque leur humanisme ne cherche en réalité qu'à promouvoir leurs propres intérêts.

Écrit par : Mère-Grand | 08 septembre 2015

"en effet ils seront disséminés en Europe et non pas groupés dans des camps" Pas si sûr. Ceux qui sont venus avec toute la famille, ceux qui ne parlent pas la langue, auront tendance à rester groupé. Les femmes qui n'ont pas de formation professionnelle et ne connaissent pas la langue se trouveront rapidement isolées et auront de la peine à s'intégrer socialement.

Écrit par : Ben Palmer | 08 septembre 2015

D'accord avec vous Mère-Grand.
Cru mais hélas réel. Les noyés en témoignent...
Oui, la raison peine à trouver place actuellement.

Écrit par : hommelibre | 08 septembre 2015

Ben, cela conduira possiblement à terme en effet à la création de nouveaux espaces communautaristes. Cela doit faire partie de la réflexion.

Écrit par : hommelibre | 08 septembre 2015

"non pas groupés dans des camps" Faux, comme l'exemple de l'Allemagne montre. Dans plusieurs communes ou villes ils prévoient de construire des "cités" pour héberger les migrants. On connait bien l'effet "cité" de France, avec leur propre culture, leur propre règles sociales et leurs façon de gagner de l'argent sans le gagner.
La plupart de ces gens seront sans aucun moyen financier. L'Etat allemand à décidé de leur verser quelque 300€ par mois, en plus du logement, de la sécurité sociale, de l'éducation et de la formation professionnelle gratuits.
Il ne vont pas aller loin avec ça.

Écrit par : Ben Palmer | 08 septembre 2015

Je ne connaissais pas les détails de ce plan, Ben.
C'est évidemment une facilité que de construire des cités entières plutôt que de disséminer. Mais le résultat communautaire est prévisible. Là je peine à comprendre.

Écrit par : hommelibre | 08 septembre 2015

Je viens de lire ceci. "An Neve (32 ans) est en colère. Sa frustration, elle l’a évacuée sur Facebook. Elle a été forcée d’abandonner son logement à Oostmalle (province d’Anvers) pour faire de la place aux réfugiés. « C’est le monde à l’envers », se plaint-elle. Aujourd’hui, elle se retrouve dans un « petit studio sale » avec sa fille Robine (3 ans)."
Il y a d'autres cas en Allemagne où des familles démunis habitent dans de vieilles habitations, à plusieurs dans deux pièces, avec salle de bain commune à l'étage. On leur a signifié que les maison seront rasées pour faire place à des HLM pour réfugiés. Les migrants d'abord, par pitié (ou charité). Si ça ne provoque pas de la haine envers les immigrés ...
Oui, il vaudrait mieux réfléchir avant d'agir dans la précipitation, par charité.

Écrit par : Ben Palmer | 08 septembre 2015

Le monde à l'envers, beaucoup de réflexion, aucune charité: L'Arabie saoudite a déclaré qu'elle n'accueillera pas des réfugiés, et surtout pas de la Syrie (par peur?). Par contre, elle serait prête à financer quelque 200 mosquées sur le territoire allemand. Le début de la ghettoïsation?
Source: Frankfurter Allgemeine Zeitung du 8.9.2015

Écrit par : Ben Palmer | 08 septembre 2015

La manière dont les arabo-musulmans se traitent entre eux est édifiante, Ben.
A côtés nos bons sentiments relèvent d'une pathologie occidentale que nous n'arrivons décidément pas à soigner...

Écrit par : hommelibre | 08 septembre 2015

Nos "bons sentiments" sont fabriqués par des médias corrompus à la solde de on ne sait qui.

Il suffit d'arrêter de regarder ces médias corrompus et de passer à de nouveaux moyens d'information et tout ira beaucoup mieux.

Écrit par : de passage | 09 septembre 2015

Visiblement, ces réfugiés ont pour une grande part laissé leurs ainés, leurs familles et leur (bonne) éducation sur les champs de bataille. Bonjour les dégâts.

Écrit par : Ben Palmer | 09 septembre 2015

Et les "autres" :

Hongrie: Un migrant mime l'égorgement vers la caméra d'un journaliste:

https://youtu.be/7GEaaxtTQ_4

J'ai envoyé cette vidéo au rédacteur en chef & Cie du journal Le Temps/Genève, qui ont participé hier à l'émission Infrarouge sur la RTS! Et en passant un grand bravo à Madame Sandoz - mal remplacée - et à Me Bonnant.
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Voici une autre qui résume mieux l'"immigration...."

http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2015/09/08/31001-20150908ARTFIG00096-femmes-chretiennes-et-yezidies-les-grandes-oubliees-de-l-europe.php

Écrit par : Patoucha | 09 septembre 2015

@ de passage En fait de "nouveaux moyens d'information": accepter de regarder enfin en face, de façon impartiale, non plus seulement les besoins des migrants mais nos moyens réels concernant leur intégration le "temps qu'il faudra"... Nouveaux arrivants êtres humain, du Vivant et de son Evolution, exactement comme nous-même.

Pour les Syriens, leurs enfants, ne pas oublier de réaliser que la peur "détraque" et que les enfants qui ne parlent pas toujours suffisamment de leurs traumatismes, auront tôt ou tard besoin de soins.

Apprendre la langue des pays d'accueil, incontournable nécessité.

Écrit par : Myriam Belakovsky | 09 septembre 2015

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