05 septembre 2015

La plage, la mer, les trottoirs : l’émotion esthétique

Il fallait cet enfant, forcément seul, sur la plage. Il fallait le sable dans sa bouche, et la couleur, ce rouge, posé au pied des vagues par un Visconti provisoire. Il fallait la pose, comme endormie. Il fallait la mer, infinie.

 


enfant,noyé,turquie,plage,réfugiéTout était réuni dans cette esthétique à couper le souffle. L’image, prise sous plusieurs angles, comme pour choisir ensuite la plus propre. Fallait-il cette esthétique sublime pour passer en première page des tabloïds ? Pour faire la une des médias?

 

 

Enfant-symbole, enfant-tache, rouge sur fond gris-bleu. Combien d’autres autour de lui, silencieux, absents? Combien de solitudes, sans photographe arpentant la grève pour y réaliser la photo du siècle?

 

 

enfant,noyé,turquie,plage,réfugiéLa mer, infinie. 

 

 

Combien de corps tombés du bateau, enfouis dans l’eau, déjà dévorés? Des corps invisibles sous cette surface parfaite, pure, indicible?

 

 

De quel compte, ou de quel conte, cet enfant est-il le titre? De quelle humanité vient son père, qui a perdu sa femme et ses fils dans cette eau dont les vagues criaient Liberté?

 

 

De quelle page obscure, au fond du journal, serrée entre les petites enfant,noyé,turquie,plage,réfugiéannonces et les grandes braderies, cette autre image de la mort? La mort emballée de blanc, si peu esthétique, déjà oubliée?

 

 

La mort en robe de mariée, en robe de plastic, portée par les témoins du monde.

 

 

De quel obscur trottoir est ce corps, là, dans la neige sale, rendu à une lumière blafarde dans le froid glacial?

 

 

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Le photographe a-t-il touché l’enfant mort? A-t-il senti le corps froid de l’enfant, le cou sans pulsation? A-t-il cherché le regard vitreux? Car c'est cela la mort. Ou n’a-t-il vu, comme nous, que cette image lointaine au visage caché? Que cette tache rouge, allongée? Sest-il demandé sous quel angle elle passerait à la postérité? De dessus c’est trop cru. Au ras du sol on n’imagine pas assez. De trop loin ce nest quun sac abandonné par un vacancier. Trop centrée on perd la solitude au milieu de lunivers. Il fallait des proportions, un peu d’asymétrie, plus de mer que de terre. Il fallait que la photo soit belle, limage esthétique. Que le temps semble arrêté. Une manière de dire: le monde finit là. Un noyé au fil de leau, tout gonflé, n'aurait pas provoqué la même émotion.

 

 

S’il fallait tant d’esthétique pour que l’on puisse écrire une histoire, soit. S’il fallait que la mort, invisible, entre dans le spectacle, devienne presque fascinante, soit. La mort s’est mise en scène. Seul moyen, peut-être, pour entrer dans nos yeux. Enfin, pour qu’une représentation en soit permise, car elle reste lointaine quand on ne touche pas le corps de nos propres mains. L’enfant est vrai, cest un vrai corps; l’image est une abstraction.

 

 

Si elle nous rappelle toutes ces morts invisibles, si laides, tous ces cadavres, ces corps de souffrance, qui n’ont pas l’habit, pas le décor ni le photographe, soit.

 

 

Sous la mer, il y a des yeux ouverts qui ne voient plus. Sous la mer il n’y a pas de photographe.

 

 

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 Bientôt, la bière d'éléphant à Crocodile River:

http://hommelibre.blog.tdg.ch/archive/2015/09/04/grrr-ou-crocodile-river-sur-scene-269817.html

 

15:16 Publié dans société | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : enfant, noyé, turquie, plage, réfugié | |  Facebook |  Imprimer | | | | hommelibre

Commentaires

Et le frangin, 5 ans, mort aussi, il s'appelle comment déjà?
Ah…. il n'est pas sur la photo, alors on s'en fout un peu…..

Écrit par : Arnica | 05 septembre 2015

Le frère aîné, Galip, "Arnica" et leur maman, Rihanna.

"Aylan Kurdi, son frère aîné Galip et leur mère Rihanna"

http://www.france24.com/fr/20150904-syrie-kobane-enterrement-funerailles-aylan-kurdi-mere-frere-refugies

Écrit par : Victor-Liviu Dumitrescu | 05 septembre 2015

Arnica, c'est ça le spectacle.

Écrit par : hommelibre | 05 septembre 2015

C'est vrai John, ils sont allé jusqu'au Canada, rencontrer (dans son deuil), Fatima, la sœur ...
Comme s'était l'anniversaire de Freddy Mercury (il aurait eu 69 ans), je ne peut m'empêcher de me souvenir d'une de ses chansons ...

"show must go on" ...

Écrit par : Victor-Liviu Dumitrescu | 05 septembre 2015

On ne parle plus que de Syriens qui arrivent par la Grèce et la Hongrie.

Est-ce que cela signifie qu'il n'y a plus d'Africains qui débarquent à Lampedusa? Ou n'y a-t-il pas de photographes en Italie?

Y a-t-il des migrants qui débarquent à Chypre? A Malte? Les médias sont tellement pleins à ras bord d'un enfant mort qu'on ne sait plus ce qui se passe dans le monde.

Écrit par : Arnica | 05 septembre 2015

Cette focalisation sur les bébés morts, il y en a encore un ce matin en Grèce ou en Turquie, cache justement ce qui se passe en Italie.

J'ai informé sur la mort de ce couple d'Italiens, récemment retraités et rentrés au pays après une vie de labeur en Allemagne, qui a été massacré dans sa maison par des cambrioleurs érythréens. Mais la presse internationale pas un mot, pas chez nous non plus, bien sûr!

Il y a donc des morts qui sont nettement ...... plus vendeuses que d'autres c'est monstrueux ce qui est en train de se faire par la manipulation mentale pour faire gober cette invasion planifiée.

Écrit par : Corélande | 06 septembre 2015

invasion planifié par qui Corélande?

Écrit par : lola | 17 septembre 2015

Faut prendre le temps de lire Iola:

http://www.breizh-info.com/30671/actualite-internationale/immigration-et-crime-organise-le-rapport-choc-qui-accable

Écrit par : Corélande | 17 septembre 2015

Les commentaires sont fermés.