08 mars 2015

Un pont sur l’Alabama

Alabama: un nom qui évoque le sud des Etats-Unis. Les plantations de tabac. Les champs de coton. Les indiens Alabamas, apparentés aux Creeks, qui en furent les habitants avant la colonisation européenne. Et les émeutes raciales. Triste passé qui a marqué durablement les esprits dans le monde entier.


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Une question lancinante reste sans réponse: pourquoi des humains ont-il institutionnalisé l’esclavage à grande échelle? Comment déjà cette idée a-t-elle pu germer dans des esprits? De quoi est fait le coeur des hommes et des femmes pour priver ainsi d’autres humains de ce à quoi l’on tient soi-même le plus? La loi du plus fort, la loi du vainqueur. Cela n’explique rien. On peut gagner une bataille sans asservir physiquement les vaincus.

 

La pratique de l’esclavage est ancienne. Elle touche autant des peuples vaincus que des ressortissants mêmes d’un peuple. En Mésopotamie sous le code Hammourabi comme à Rome, un individu pouvait perdre ses droits civiques et devenir esclave. La condition d’esclave tient en ce que celui-ci est la propriété physique d’un maître. Il n’est libre ni de ses mouvements ni de ses opinions. Pour autant le maître n’a pas carte blanche pour maltraiter l’esclave. Des coutumes et des règles régissent les relations entre eux. Un esclave peut également être affranchi et retrouver sa liberté. On sait aussi qu’au temps de l’empire romain certains esclaves ont fait fortune ou ont accédé à des postes de pouvoir.

 

Dans le passé l’esclavage était une source d’approvisionnement en bras. C’était une source de main d’oeuvre, donc de richesse et de puissance pour un peuple ou une classe sociale dominante. On laissait aux esclaves le travail ingrat et usant.

 

La définition proposée par un historien précise les différentes conditions qui caractérisent le statut d’esclave:

 

«Dans son ouvrage Qu'est-ce que l'esclavage ? Une histoire globale, l'historien Olivier Grenouilleau propose une définition de l'esclavage autour de quatre caractères se combinant, selon les cas, de manières différentes :

 

  • L'esclave est un humain qui, même semblable (de race, d'origine ou de religion), est transformé en un « autre radical » à la « suite d'un processus de désocialisation, de déculturation et de dépersonnalisation faisant de lui une personne exclue des liens de parenté et ne pouvant les exercer sur ses enfants ».
  • L'esclave « est possédé par son maître ». Olivier Grenouilleau préfère, à celui de « propriété », le terme de « possession » pour marquer la « dimension totalitaire de cette dépendance », le maître disposant de la personne de l'esclave et pas seulement de son travail : « L'État ou la puissance publique ne peut l'atteindre que par la médiation de son maître. »
  • « L'utilité quasi universelle de l'esclave », « des tâches les plus humbles et les plus déshonorantes jusqu'à de très hautes fonctions administratives et militaires ».
  • esclavage,droits civiques,noirs,selma,edouard pettus,pont,alabama,montgomery,liberté,Quatrième caractère découlant des précédents, l'esclave « voit son humanité mise en sursis » : « Pouvant tour à tour être considéré comme une chose, un animal ou encore une machine, l'esclave demeure un homme, mais un homme frontière dont l'appartenance à la société des hommes dépend largement de la médiation de son maître ». (Wiki)

 

 

Economie de l’esclavage

 

On naissait ou on devenait esclave. Cette condition préfigurait la société de classes, société figée où la division du corps social s’ancrait dans la naissance, la fortune ou le pouvoir acquis. 

 

Toutefois on pouvait quitter la condition d'appartenance et de soumission. A Rome l’affranchissement des esclaves était organisé ainsi:

 

«L’affranchissement peut se dérouler de quatre façons différentes :

  • la première est par testament du maître (= testamento), c’est le cas le plus fréquent ;
  • la seconde est le cens, dénombrement de la population tous les cinq ans. Le maître inscrit l’esclave sur la liste, ce qui en fait un affranchi ;
  • la troisième est par décision judiciaire : le maître ou un magistrat touche l’esclave de sa baguette (= vindicta) et prononce les mots suivants : « je dis que cet homme est libre. »
  • enfin, la dernière possibilité est le rachat de sa liberté avec un pécule (= peculium, i n.).

 

Les historiens rapportent des révoltes d’esclaves. On connaît le nom du plus célèbre d’entre eux, celui dont l’Histoire a fait une icône: Spartacus. Si l’esclavage répondait en grande partie à des raisons économiques (les grands domaines agricoles de l’antiquité grecque avaient besoin de nombreux bras), il ne fut pas toujours brutal malgré la structure relationnelle fondée dur la domination et malgré la violence et le mépris de certains maîtres envers leurs «possessions». Le coût d’achat et d’entretien des esclaves, considéré comme un investissement au même titre qu’une machine-outil, ainsi que les coutumes, interdisaient en principe d’en user abusivement ou de les maltraiter. En principe car cette forme de contractualisation de l’esclavage n’empêcha pas le fait que l’esclave était considéré comme inférieur, comme un sous-humain. Certains maîtres s’octroyaient un droit de vie et de mort sur lui. L’aspect économique fut l’une des raisons qui conduisit à l’abandon de la pratique de l’esclavage:

 

esclavage,droits civiques,noirs,selma,edouard pettus,pont,alabama,montgomery,liberté,«La question de la rentabilité de l’esclavage émerge au XVIIIe siècle avec la pensée économique préclassique et classique. Arguant de la supériorité du travail libre, les physiocrates et Adam Smith ont à cette époque contesté la valeur économique de l'esclavage. On trouve aussi trace de cette argumentation chez certains penseurs des Lumières et, plus tard, au sein des anti-esclavagistes. Le physiocrate Dupont de Nemours résume l’ensemble des arguments avancés à l’appui de cette thèse quand il déclare que « l'arithmétique politique commence à prouver […] que des ouvriers libres ne coûteraient pas plus, seraient plus heureux, n'exposeraient point aux mêmes dangers et feraient le double de l’ouvrage ». Suivant ce point de vue, la productivité est induite par l'intérêt du travailleur libre pour son travail, et par l'absence de coût d'achat et de surveillance. Pour reprendre le raisonnement de Smith, le salaire remplace avantageusement les frais d'entretien et d'achat qui incombent aux propriétaires». (id.)

 

 

Le pont Edmond Pettus

 

La population afro-américaine a été libérée de l’esclavage par la guerre de sécession, gagnée par le nord industriel contre le sud agricole. Mais rapidement la ségrégation prit le relais de l’esclavage. La Constitution de 1901 prive les afro-américains du droit de vote. Mais pas seulement eux:

 

«Dans sa nouvelle constitution de 1901, la législature (basé sur l'agriculture) prive les Afro-américains de leurs droits civiques avec des restrictions de vote. Alors que les planteurs engagent des blancs pauvres pour soutenir ces efforts, les nouvelles restrictions entrainent aussi la privation du droit de vote aux blancs. En 1941, plus de blancs que de noirs sont privés du droit de vote : 600 000 blancs pour 520 000 noirs. Ceci est principalement dû aux effets des impôts locaux cumulatifs». 

 

Toutefois la population afro-américaine a subi globalement et par système cette ségrégation, survivance détournée de l'esclavage. Ou pire encore, quand des noirs ont été pendus, fusillés, torturés ou brûlés à cause de leur origine. Dans ce contexte le mouvement pour les droits civiques fut une étape importante de la reconnaissance d’une citoyenneté pleine et entière pour les anciens esclaves.

 

L’une des dates phare de ce mouvement fut le 7 mars 1965, il y a juste 50 ans. Quelques centaines de manifestants avaient décidé de rallier la ville de Selma à la capitale de l’Etat, Montgomery. Pourquoi Selma?

 

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«La ville de Selma, dans l'État de l'Alabama, était l'un des points névralgiques du conflit des droits civiques des années 1960, notamment par rapport au droit de vote. Les citoyens noirs avaient peu de possibilités de s'inscrire sur les listes électorales, et ceux qui tentaient de le faire faisaient l'objet d'intimidation, de violence corporelle et de représailles économiques.

 

Les tentatives d'inscription des électeurs noirs se heurtaient notamment à la résistance des autorités et à la violence de la police. La mort d'un contestataire, abattu par un agent de la police de l'État, motiva l'organisation d'une marche de protestation de Selma à Montgomery, la capitale de l'Alabama, le 7 mars 1965. Les manifestants entamèrent leur marche dans le calme à six rues environ du pont Pettus, mais de l'autre côté les attendaient des policiers et des miliciens armés de gaz lacrymogène et de matraques. Ce fut le début du fameux « Dimanche sanglant », dont la violence horrifia la plupart des Américains ainsi que le reste du monde.

 

Huit jours plus tard, le président Lyndon Johnson proposa un texte de loi qui allait devenir la Loi de 1965 sur les droits de vote. Cette loi fut promulguée et elle assure, depuis, le droit de vote à tous les Américains». (id.)

 

Deux autres marches furent nécessaires pour que la situation change. Mais le 7 mars 1965, et quoi qu’il restât à accomplir dans les lois et les mentalités, 600 personnes ont tourné une page de l’Histoire. 

 

Le pont Edmond Pettus, sur le fleuve Alabama, reste le symbole de cette douleur et libération. 

 

 

21:51 Publié dans Philosophie, Politique, société | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : esclavage, droits civiques, noirs, selma, edouard pettus, pont, alabama, montgomery, liberté | |  Facebook |  Imprimer | | | | hommelibre

Commentaires

A la lecture de ce billet, je mesure le chemin parcouru depuis à peine 200 ans. On oublie bien vite...
Le monde serait donc bien en évolution, une spirale de l'alpha à l'oméga qui ne saurait être atteint puisqu'il signifierait la fin.
Pourtant, aujourd'hui encore en Inde, le système des castes est toujours extrêmement présent bien que de manière sous-jacente dans les centres urbains. La condition de chacun est définie à la naissance. Il y a les maitres et seigneurs, les brahmins, qui accèdent à toutes les fonctions exécutives importantes et il y a les parias, les intouchables et autres Dalits qui sont les esclaves des temps modernes.
Le système de croyance indouiste permet, ou plutôt oblige chacun à tenir sa place pour la cohésion sociale et par peur du châtiment. Et oui, le monde judéo-chrétien n'a rien à envier à ces religions et philosophies orientales dans le chantage d'un éventuel paradis, même s'il prend d'autres formes.
Et contrairement à l'époque romaine, il n'y a pas de possibilité de rémission. C'est pour la vie, de génération en génération.
John, à quand un billet sur l'égalité salariale. 12000 personnes à Berne c'est pas anodin et un traitement décalé du sujet ne manquerait pas de donner encore plus de légitimité et de crédibilité à votre combat dans les questions de genre qui vous sont si chères ?
Cordiales pensées

Écrit par : PIerre Jenni | 08 mars 2015

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