27 janvier 2015

Le pouvoir et la force

Les événements du monde nous rappellent qu’il n’y a pas d’organisation humaine sans un pouvoir (volé ou délégué), et pas de pouvoir sans force et contrainte. La contrainte est toujours associée au pouvoir, même de manière douce. Les pouvoirs totalitaires qui émergent au Proche-Orient et en Afrique ne sont pas seuls à user de force et de contrainte: tout pouvoir est contraignant. 


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Le pouvoir a ceci de particulier qu’il n’accepte pas que l’on se soustraie à lui. Impôts, amende pour avoir contrevenu à la circulation routière, comportements de base: rien ne lui échappe. Au travers des lois et règlements tout revient au pouvoir. D’un modèle politique à un autre, seule la nature de la contrainte change, ou les compensations qui permettent de la supporter.


Nous sommes libres de placer au pouvoir des personnes qui pourront nous contraindre. Etonnant? Pas tant que cela: la liberté n’est pas absolue, elle est le résultat d’une négociation entre l’idéal et le possible.

 

Les contraintes que le pouvoir exerce habituellement sont administratives et financières. Les impôts font partie de ces contraintes, et ils sont évidemment nécessaires pour payer les services mis en place par le pouvoir: routes, eau potable, égouts, police, armée, justice, entre autres. Mettre ses forces et ressources en commun produit plus pour chacun que de ne compter que sur soi-même. Aucun individu, aucun petit groupe, n’est en mesure de se protéger seul et dépend, qu’il le veuille ou non, de la sécurité apportée par les autres citoyens via l’État. Les francs-tireurs d’aujourd’hui n’ont d’existence et de sécurité que parce que le plus grand nombre paie une police.

 

Ce disant, on remarque qu’il n’y a guère le choix pour les humains: vivre seul, hors du monde, en «sauvage consentant», devient très difficile. Les humains sont presque partout sur Terre et les administrations ont pour mission de ne laisser aucune place hors de leur contrôle.

 

Par les lois donc, et par les contraintes financières, l’État détient un réel pouvoir sur les individus, qui l’intériorisent. Quand ce niveau de contrainte intériorisée ne suffit pas l’État détient la force physique. C’est son dernier recours. La police et l’armée sont autorisés à utiliser cette force physique dans tous les cas où c’est indispensable. Tout pouvoir ayant vocation à régler la vie des groupes est par nature contraignant.

 

Ce pouvoir est souvent invisible. On ne s’en rend pas compte. Je vois à cela trois raisons. La première est notre accord donné à la société pour vivre dans ce système. Un grand groupe dispose de compétences de protection et d’organisation dont un individu est dépourvu, et l’avantage des individus est d’être intégré dans un groupe. La deuxième raison est que globalement les humains sont loyaux envers le pouvoir, ce qui rend inutile toute application exagérée ou trop visible de la force. La troisième est que le pouvoir de l’État est plus fort que celui d’un individu. Nous révolter seuls est certes une posture romantique, un héroïsme d’apparence de bon ton dans notre modernité de divertissement, mais aussi généralement une posture inefficace.

 

 

 

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Nous vivons donc, en occident, dans une organisation sociale qui offre de vastes espaces de liberté intellectuelle, corporelle, politique, culturelle. Ces libertés compensent les contraintes. C’est pourquoi nous supportons ces contraintes. Cependant nous devons savoir, qu’il s’agisse de l’État, d’un groupe religieux, ou de collègues de parti par exemple, que la contrainte n’est jamais loin. Elle n’est jamais loin par les jugements qui l’accompagnent, par l’attente du groupe sur l’individu, par  la menace permanente de sanctions légales ou pénales, etc.

 

Si les individus pouvaient se gouverner eux-mêmes en toutes occasions, s’il savaient se diriger individuellement avec sagesse, si la bienveillance était largement distribuée, il n’y aurait probablement plus besoin de contrainte. On n’y est pas.

 

La notion de pouvoir contraignant est présente partout. Entre un État et les citoyens, entre des parents et leurs enfants. La contrainte d’un parent sur un enfant est un pouvoir sur lui, même sil est bienveillant quand il s’agit de protéger, de nourrir et d’éduquer. Pendant des années l’enfant subit les décisions des adultes. Il apprend ainsi le modèle qui prévaut dans presque toutes les relations. Modèle qui n’est pas que négatif, malgré les apparences, car les relations de pouvoir servent aussi à développer son gouvernement sur soi-même, à délimiter son propre champ d’existence.

 

Entre parenthèses, différents pays européens ont déjà légiféré contre la fessée pour la raison que l’on ne doit pas user de violence ou de contrainte physique sur les enfants. Ils pourraient être susceptibles de considérer cette violence comme le modèle normatif plus que comme une limite ponctuelle, et tentés de le reproduire eux-même à l’âge adulte. Voici une contradiction trop rarement évoquée: comment enseigner à un enfant la non-contrainte, la négociation, l’explication, alors que la société utilise la contrainte à son propre avantage? Jusqu’où discuterez-vous avant d’en venir au corps?

 

Imaginez la scène: vous êtes avec votre enfant au supermarché. Au passage en caisse les bonbons l’attirent. C’est fait pour: pendant que vous remplissez votre sac et préparez votre porte-monnaie votre enfant se rend insupportable. Il veut un paquet de bonbons. Vous commencez à être débordé. La solution la plus facile est d’acheter ces bonbons. Si vous refusez de le faire l’enfant crie encore plus fort. Or le simple refus est déjà une forme de contrainte opposée à son désir. En effet vous quittez le magasin et votre enfant avec vous, bien obligé de vous suivre.

 

S’il se roule au sol et si vous prenez son bras pour l’entrainer hors du magasin, la contrainte physique est encore plus visible. Elle est même nécessaire pour les parents, dont la volonté et l’organisation ne permettent pas de rester deux heures à discuter vainement dans le magasin. Mais l’application de la contrainte doit être mesurée, adaptée, intelligente dans les résultats visés. La mesure dans la contrainte n'est pas quantifiable uniformément pour toutes les situations. Chaque individu doit évaluer lui-même sa situation et y apporter une réponse adéquate. La conscience individuelle reste au coeur de lappréciation, de même que la justice rend ses décision en tenant compte des circonstances.


La contrainte qui s’exerce par la force est l’apanage du pouvoir dÉtat ou familial. Le corps est le lieu ultime de la contrainte, par la prison, par la mise à mort dans un attentat, par le crime, par toute forme de sanction. Nous vivons dans l’idée que nous sommes libres en permanence de nos actions, de nos paroles, de nos choix, et c’est en partie vrai. Mais nous sommes également sous la menace constante et tacite d’une contrainte.



12:54 Publié dans Philosophie, Politique | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : pouvoir, société, contrainte, éducation, négociation, enfants, parents, état | |  Facebook |  Imprimer | | | | hommelibre

Commentaires

On focalise sur l'utilisation ou pas de la force mais le problème est plutôt ce qu'on en fait. Il y a la force de la gifle parce que l'enfant ne veut pas aller nous chercher une bière dans le frigo et il y a la force qui retient le bras de l'enfant prêt à courir sur l'autoroute.

On supprime la fessée, très bien, que font les parents ? Ils mentent, menacent, manipulent, corrompent, punissent, ridiculisent, humilient voire terrorisent pour se faire obéir... On va appeler cela le progrès.

Le problème n'est pas l'usage de la force, c'est l'abus de pouvoir et l'injustice/inconstance.

La nature utilise la force, la nature tue (le feu ça brûle). Mais une fois qu'on le sait, cela ne nous rend pas malheureux ou moins libre...

Mais dans notre société, on ne veut pas que les gens intériorisent des règles, on veut qu'ils obéissent à des ordres, qu'ils se soumettent : là est la vraie violence. Après qu'on utilise le fouet, la matraque, l'amende, le bracelet électronique ou la prison avec Playstation, l'esprit reste le même.

Écrit par : Sub | 30 janvier 2015

Sub:

"Le problème n'est pas l'usage de la force, c'est l'abus de pouvoir et l'injustice/inconstance."

En effet.

Écrit par : hommelibre | 30 janvier 2015

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