17 janvier 2015

Le prophète et la bite subliminale

La guerre exalte les comportements masculins. Normal: les hommes y sont assignés depuis des millions d’années. Le baston est donc plutôt une affaire d’hommes. Pas que, mais plutôt.


charlie hebdo,islam,prophète,caricatures,attentat,paris,Apologie papale de la violence?

En cas de conflit les comportements masculins sont assez simples. On commence par faire gonfler ses plumes pour intimider l’adversaire. Parfois cela suffit. Par exemple le pape François déclare que quand on cherche la bagarre on la trouve. «Si un grand ami parle mal de ma mère, il peut s'attendre à un coup de poing, et c'est normal.» La formule de François est cinglante et explicite. Dirait-on pas des gamins dans la cour de récré? «Fais gaffe hein, ou j’te mets mon poing sur la gueule! Tu s’ras plus mon copain.»

Je n’ai par contre lu personne accuser le pape d’apologie de la violence. Pourtant c’est le cas, toutes proportions gardées. La réponse qu’il suggère comme normale à une offense est la violence physique. Les terroristes n’auraient donc fait que «défendre leur mère», symboliquement. Si le pape s’appelait François-Dieudonné M’Bala M’Bala il serait déjà en garde à vue, même si leur «mère» est en réalité un homme qu’ils idolâtrent sans modération et que la moderne confusion des genres ne saurait atteindre. J’ajoute qu’à une époque où des parents vont au tribunal pour avoir donné une claque sur les fesses de leur gamin, cet aphorisme papal et pas pâle replace l’église au milieu du village.

charlie hebdo,islam,prophète,caricatures,attentat,paris,Car cet attentat rappelle l’importance du corps. Sans morts, on en aurait à peine parlé. On le constate en Belgique où trois présumés terroristes ont été tués ou arrêtés il y a deux jours: personne n’est descendu dans la rue. Pas de morts civils à pleurer. Il faut que le corps soit touché pour émouvoir. Incarnation: le corps est le lieu des événements, le moyen de vérifier nos idées. On peut dire tout ce que l’on veut à un enfant pour le faire obéir: s’il refuse énergiquement il faut utiliser la contrainte - par exemple le tenir par le bras et l’emmener malgré sa volonté. Tous les parents le savent. Notre époque voudrait gommer les rapports de force alors qu’ils sont un peu partout. Les tueurs nous l’ont rappelé. Les tueurs n’avaient pas peur de mourir, de sacrifier leur corps.


charlie hebdo,islam,prophète,caricatures,attentat,paris,Tête de noeud

Charlie a dès lors répondu comme au bac à sable, sous le prétexte de sa propre fidélité à lui-même. La une du dernier numéro - je ne l’ai pas acheté, je ne suis pas fan de Charlie et de ses dessins un peu crades, mais c’est difficile de ne pas la voir partout - est ainsi la une de la continuité.

Comment Charlie a-t-il répondu? Par un dessin de bite. Si, si. J’ai reçu hier un courriel qui souligne le message subliminal de cette une. Je l’avais déjà remarqué. Si l’on regarde bien le dessin (image 1) on constate immédiatement que le turban est formé de deux boules. Ce n’est pas une forme de turban, ce sont des couilles. Le reste du visage, allongé, fait penser à un pénis au repos. Le groupe nez/yeux représente également une forme de pénis non excité et ses deux couilles (image 2). Ce sont des bites, même si on ne les identifie pas immédiatement. Leur forme est prégnante. Des bites subliminales. Traduction: Mahomet tête de nœud. Élégant, mon cher Watson.

Ces deux bites sont dans l’esprit de Charlie: une provocation. «J’en ai une plus grosse que toi, na!» Une affaire de mecs. Quant à la phrase sur le pardon, c’est le rajout inutile.

charlie hebdo,islam,prophète,caricatures,attentat,paris,Par ailleurs si cet attentat nous rappelle à la défense des valeurs occidentales, il souligne également que nombre de musulmans désapprouvent cette sorte d’acharnement de Charlie et, s’identifiant au prophète, se sentent offensés. L’offense ne justifie pas les morts mais les explique, même si l’on se sent très éloigné de cette religion. La société occidentale traite les conflits devant un tribunal. Personne n’a le droit de faire justice soi-même. Mais quand des individus décident malgré tout de faire leur justice, ils nous rappellent que celle-ci n’est pas la dernière limite aux litiges. La limite extrême, ce sont les corps.

Charlie connaît l’enjeu. Il dessine aussi des corps. Juste pour le fun. Souvent sans message. Par exemple le dessin de Coco (image 3), où l’on voit le prophète avec une étoile jaune aux fesses (étoile de l'islam à cinq branches), n’a aucune signification politique, aucun message théorique à passer. A moins que, dans un élan d'homophobie irrépressible, la dessinatrice Coco ne veuille le traiter de pédé vaguement juif. Deuxième degré, dira-t-on. Pas si sûr. Mais Charlie semble très protégé pour ses provocations, contrairement à d'autres.

Soyons donc incorrect: Charlie c'est de la merde. Charlie c'est la médiocrité au pouvoir. Le plus bas étage du dessin d'humour. Et que se passe-t-il quand des merdeux attaquent gratuitement en cour de récré? Les plus forts flanquent une raclée aux coupables. C’est ce qui s’est passé. La raclée est mémorable. Et les tueurs donnant l’exemple à d’autres, on n’est pas sortis de l’auberge.

charlie hebdo,islam,prophète,caricatures,attentat,paris,Pas de message particulier donc dans nombre de dessins. Du défoulement sur un coin de table. Étonnamment, car Charlie est marqué très à gauche. L’image 4 montre comment sont représentés les hommes qui avaient signé une pétition contre l’abolition de la prostitution: le sexe serait leur seule manière d’exister. Discours de merde, discours de gauche misandre et méprisant. Du classique, quoi.

Suite à la dernière une de Charlie on dénombre pour le moment 5 morts, des manifestations dans plusieurs pays musulmans, un centre culturel français incendié: bah, dommages collatéraux. L’expression est libre et à travers Charlie Hebdo je la soutiens. Malheureusement la connerie aussi est libre, et côté connerie Charlie n’est pas en retard. D’où l’image 5, détournée par mes soins.

Dire que certains jettent trois euros pour acheter ce torchon.


 

Allez, un petit dernier pour la route. Et je jetterais trois euros pour ça?

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11:08 Publié dans Philosophie, Politique | Lien permanent | Commentaires (13) | Tags : charlie hebdo, islam, prophète, caricatures, attentat, paris | |  Facebook |  Imprimer | | | | hommelibre

Commentaires

"Suite à la dernière une de Charlie on dénombre pour le moment 5 morts, des manifestations dans plusieurs pays musulmans, un centre culturel français incendié: bah, dommages collatéraux"
Déclaration de François Hollande : pas d'amalgame ! Cela n'a rien à voir avec l'islam !

Écrit par : Géo | 17 janvier 2015

Tout le Monde déclare la même chose :

"Déclaration de François Hollande : pas d'amalgame !
Cela n'a rien à voir avec l'islam !
Écrit par : Géo | 17 janvier 2015"

Écrit par : Victor-Liviu DUMITRESCU | 17 janvier 2015

Victor-Liviu DUMITRESCU @ Tout le monde ne parcourt pas les deux plateformes. je m'en serais voulu de ne pas faire remarquer ici le léger hiatus des déclarations de Hollande...

Écrit par : Géo | 17 janvier 2015

Je viens de regarder le journal télévisé suisse et celui de TF1, les mêmes images font le tour du monde francophone.

Le monde musulman déclare unanimement la guerre à la France et à l'Occident.
Une guerre de religion, donc.
Et aussi de civilisation, confirmée par Sarkozy.

Écrit par : Victor-Liviu DUMITRESCU | 17 janvier 2015

Pour commenter dans votre registre, à qui je ne reproche rien: je revendique le droit de publier dans nos pays, qui ne connaît ni le crime de blasphème ni celui de mauvais goût, de la "merde" sans que des ressortissants ou des adorateurs de pays qui traitent comme des la merde des êtres humains en les considérant comme des inférieures (les femmes), en les torturant comme des choses (voleurs et femmes adultères) et en les assassinant tout simplement (femmes adultères, blasphémateurs, apostats), ne s'arrogent le droit de violer nos lois et nos coutumes et en important donc leur propre "merde" chez nous.

Écrit par : Mère-Grand | 17 janvier 2015

Moi je suis plutôt Canard enchaîné

Écrit par : Patouhca | 17 janvier 2015

http://www.leprogres.fr/rhone/2015/01/17/mohamed-tria-pas-une-surprise-si-la-banlieue-a-peu-manifeste?utm_source=direct&utm_medium=newsletter&utm_campaign=le-progres-l-actu-du-jour-en-un-clin-d-oeil

j’ai été frappé par le nombre de femmes seules. Même au club de foot, je ne croise pas beaucoup de papas. Le revenu moyen, ce doit être 800 euros, et le profil courant, c’est une mère qui élève quatre enfants.

personne pour leur foutre un coup de pied au cul quand ils le méritent ces gosses.

Écrit par : leclercq | 17 janvier 2015

Il faut vraiment être un mec pour voir une bite dans cette une de Charlie Hebdo. Je suis sûre qu'on pourrait décortiquer plein d'autres images/photos pour y faire apparaître des bites, des nichons et, pourquoi pas, le triangle des Illuminati. Interdisons les concombres et les tomates, car ils risquent de former des symboles phalliques qui risquent de choquer les musulmans.

D'ailleurs, qu'attendent les musulmans pour être choqués par les innombrables femmes nues affichées dans nos rues? Ne devraient-ils pas plutôt abattre Miley Cyrus et Beyoncé?

Écrit par : Arnica | 17 janvier 2015

Les "merdeux" avaient du talent. La preuve:

https://creepingsharia.files.wordpress.com/2008/03/h400_cabu_charlie-hebdo_8_21.jpg?w=468

Écrit par : Johann | 18 janvier 2015

"j’ai été frappé par le nombre de femmes seules."

chez les immigrés, encore plus de divorces, de pères éjectés de leur rôle, de familles monoparentales que chez les français de souche et c'est encore plus grave. les enfants d'immigrés ont encore plus besoin que les français de souche de leur pères, la société ne remplace pas les pères puisque elle materne ces jeunes elle les materne encore plus que les élèves français de souche et le résultat est pire. on le voit dans le lien ci-dessus.

Écrit par : leclercq | 18 janvier 2015

Face à cette rare dépression démographique, les progressistes conséquents et les technocrates compétents ont une solution : l'immigration. C'est d'ailleurs historiquement ce qui s'est passé en France. Les grandes lois sur le divorce et l'avortement sont exactement contemporaines d'une autre législation, celle sur le regroupement familial. Ce sont d'ailleurs des chiffres du même ordre de grandeur, entre le nombre annuel d'avortements et le nombre d'entrants sur le territoire français par la procédure du regroupement familial. Cette fois encore, le président de la République Valéry Giscard d'Estaing (et son Premier ministre Jacques Chirac) voulut se montrer sous son meilleur jour humaniste ; il fut là aussi débordé. Il offrait le « regroupement familial » comme une récompense aux - rares -immigrés qui échapperaient à l'obligation de retour dans leur pays d'origine. Mais personne ne rentra, sauf quelques travailleurs portugais. Et la machine du regroupement familial tourna à plein régime. Elle a transformé l'immigration de travail en une immigration de peuplement.
Symboliquement, tout s'est passé comme si les vieux peuples fatigués renonçaient à se
familial et religieux. Or ils vivent dans un pays où ce cadre rigide a explosé. Ils sont des conqué-rants dans une ville ouverte. Les autres jeunes les observent avec un mélange de frayeur et d'envie. Ces Arabes font tout ce que leur maman leur a interdit. De même seuls les jeunes « Blacks » peuvent s'emparer de l'imagerie macho ; les chanteurs de rap avouent et assument un don-juanisme joyeux, sans complexes, parfois vio-lent. Nos enfants si bien élevés ne s'avouent pas qu'ils aimeraient les imiter. Un tout petit peu. Une fois seulement.
Certains osent. Ils transgressent. Ils réagis¬sent. Ils imitent sans le savoir. Eux aussi, ils jouent aux petits coqs, petits coqs contre petits coqs. Ils se côtoient dans les cités de banlieue, ils sont rivaux pour le boulot ou les filles. Ils sont ouvriers ou employés ou chômeurs, blancs. Ils votent Le Pen. En masse. En 2002 comme en 1995. Ils ne votent pas communiste ou même trotskiste. C'est bon pour les jeunes des écoles. Comme si Le Pen, sa grande gueule, ses provo¬cations, ses rodomontades, son parler cru, ses poses de gladiateur, dessinaient un emblème viril. Le « Menhir », comme il se surnomme lui-même. Une sorte de phallus par procuration, qui affirme leur virilité contre celle, désinhibée, de leurs rivaux arabes. Aux États-Unis, cette récu¬pération politicienne de la nostalgie virile a pris une ampleur inédite. Elle est depuis longtemps repérée, diagnostiquée, calibrée. George Bush ne quitte plus ses bottes de Texan et son chapeau de cow-boy. Il affectionne un parler rugueux, des airs de plouc et des sarcasmes anti-intellectuels. Il faut rappeler que cet homme que l'on prend

Méditerranée, on règle depuis toujours cette peur de la féminité en exprimant une virilité exa-cerbée, surjouée, et en dissimulant les attraits de la sensualité féminine, cheveux et chevilles, poi-trines et hanches, sous des vêtements amples, informes. Nos Arabes réagissent ainsi. Les plus religieux obligent leurs sœurs à se voiler ; les autres exigent des filles qu'elles portent les mêmes vêtements qu'eux, survêtements, tennis. Ainsi, grimées en garçons, elles leur font moins peur. Si elles persistent à se vouloir féminines, à vouloir leur faire peur, à mettre au défi leur virilité incertaine et fragile, alors, pour pouvoir les désirer, pour être sûr de bander, ils appli¬quent l'autre méthode masculine, le plan B des hommes depuis Y Homo sapiens, l'irrespect mili¬tant, d'autant plus furieux, violent même, qu'il est inquiet. Seules la « salope », la « pute » peu¬vent réveiller le désir fragile du mâle.
Dans les sociétés occidentales et chrétiennes, cette violence potentielle était canalisée par le mariage et le bordel. Dans les sociétés musulma-nes traditionnelles, par la religion et la polyga¬mie. La loi du père, sacrée, enseignée à coups de trique, et l'amour de la mère, inconditionnel. C'est ce monde qu'ils ne retrouvent pas dans nos contrées. La réaction masculiniste est décalée dans une société qui condamne la mascarade machiste, et où de plus en plus de jeunes hom-mes refusent ou craignent - voire les deux à la fois - le conflit, le combat, la violence. Autrefois, pour conjurer leur peur des femmes, les hom¬mes jouaient au surhomme ; désormais, ils miment la femme.
C'est cette société que les jeunes Arabes vomissent.
Leur père fut ouvrier chez Renault ou Michelin ; il est devenu chômeur vivant de la charité publi-que ; dès que ce père diminué, humilié trois fois, parce qu'il était arabe, ancien colonisé, ouvrier, leur mettait une rouste, le voisinage, les assis-tantes sociales, la justice arrêtaient la main ven-geresse. La loi de leur père fut donc humiliée, bafouée, interdite. Leur mère, qui craignait et admirait leur mari au pays, a vécu cette castra¬tion de la puissance virile non comme une libé¬ration, mais comme une suprême humiliation. La famille maghrébine a explosé. La loi du père a été foulée aux pieds. Le père est absent physi¬quement - il a abandonné sa famille pour une autre femme, une autre vie, un autre pays par¬fois - ou symboliquement : dévirilisé par le chô¬mage, il a renoncé à imposer sa loi de fer, à ses garçons en tout cas. Leurs amis venus d'Afrique noire connaissent eux aussi, pour des raisons différentes - polygamie ou multiplication des familles pudiquement appelées monoparen¬tales -, la même absence de référence paternelle. Les pères inexistants, et les mères vivant de l'aide sociale, quand ce n'est pas des trafics de leurs rejetons, personne ne tient ni ne structure ces enfants qui, déstabilisés, titubant entre deux cultures, errent dans ce qu'Emmanuel Todd appelle un « no man's land anthropologique ». Pour lui en effet, les structures familiales de cha-que pays sont le substrat décisif des structures économiques et politiques. La famille inégali-taire anglaise donnerait le libéralisme et le régime parlementaire ; la famille égalitaire du
bassin parisien serait à l'origine du culte égalita-riste français ; la famille autoritaire germanique, la source des régimes longtemps autocratiques imposés par la Prusse. Si cette thèse, sommaire¬ment résumée ici, est fondée, les transforma¬tions familiales dans les pays occidentaux - du divorce de masse aux familles monoparentales et jusqu'à l'homoparentalité - provoqueront à terme des tsunamis politiques et sociaux. En France, la révolte des banlieues en novem¬bre 2005 en serait le terrifiant prodrome. Les bandes de jeunes garçons sont un substitut à la famille d'autrefois. Il y règne la loi du clan, des caïds, le rapport de forces, la fascination pour l'argent et la frime. Le sentiment affectif d'appartenance est reporté sur son immeuble, son quartier, sa bande. Leur langage est étique, reflet de leur pensée sommaire. Volontairement sommaire. Voluptueusement sommaire. Comme une preuve supplémentaire de virilité, toute subtilité de pensée et d'expression étant assimilée à une preuve manifeste de décadence féminine. Cette société française féminisée, qui ne supporte pas la violence, l'autorité virile, les exhorte à entrer dans son doux giron. De s'inté¬grer. En 1974, lors de la crise pétrolière, les auto¬rités françaises ont hésité entre le renvoi dans leur pays de ceux dont on n'avait plus besoin dans nos usines et l'accueil de ces futurs chô¬meurs. Nous avons choisi la solution « huma¬niste ». Notre société féminine ne supportait pas la cruauté de la rupture. Nous avons refusé la solution d'hommes, qui renvoient ceux qu'ils considèrent inconsciemment comme des rivaux dans la compétition pour la conquête des femmes.

Nous avons préféré la douceur d'une solution féminine, l'accueil, l'intégration. Ce mot devint incantation, religion, conjuration. Il remplaça le modèle traditionnel français de l'assimilation. Renoncer à assimiler les immigrés et leurs enfants, c'était renoncer à leur imposer - virile-ment - notre culture. Devant cette ultime preuve de faiblesse française, si féminine, les enfants de ces immigrés préféreront renouer avec la loi de leur père idéalisé, les venger. Leur mère les approuvait. Ils seraient leur revanche. Pour cela, ils transgresseront allègrement la loi française, cette marâtre qu'ils haïssent. Ils seront, eux, des hommes, dans cette société de « zessegon ». Ils vont « niquer la France ». La France, cette femme, cette « salope », cette « putain ». Eux, les hommes. Ils vont brûler, détruire, immoler les symboles de sa douce protection maternante, les écoles, les transports en commun, les pompiers. Ils vont caillasser les seuls hommes qu'elle leur envoie pour la défendre : les policiers. Ces flics qu'ils « haïssent ». Les seuls qui osent les affronter encore dans un combat entre hommes. Un combat où est en jeu la domination virile. Un combat qui ne peut être qu'à mort.

Un homme enfermé dans une cabine télépho-nique. Il ne vit que par son regard à la fois ardent et noyé qui essaie de franchir la distance qui le sépare des siens. Il a la main crispée sur le téléphone au point d'en avoir les jointures blanches. Il semble poser des rafales de questions. Il crie presque, comme s'il était en colère. Il croit qu'il faut crier pour se faire entendre quand on est très loin. C'est un père musulman travaillant en France avant le regroupe¬ment de 1974. Il appelle sa famille restée au pays. C'est un homme seul. Il a droit à un coup de fil par mois.
C'est toujours le soir qu'il appelle. Il n'entend que de bonnes nouvelles. Tout va mieux grâce à ses mandats. On en fait bon usage. Si c'est un paysan, on lui assure qu'on s'occupe bien de la ferme et qu'on a réparé le toit. On lui passe les fistons. Ils lui jurent qu'ils obéissent à maman et qu'ils ont de bonnes notes à l'école. Il raccroche. Il a pris sa dose d'eupho¬risants. Il peut retourner l'esprit en paix dans sa cara¬vane ou dans son foyer. Il en a pour un mois. C'est un souverain en exil qu'on ménage mais qui a perdu le pouvoir au profit d'un régent choisi par son épouse, son frère aîné, l'oncle paternel toujours influent et toujours redouté, ou son fils aîné s'il a l'âge et la maturité d'un chef de famille. Le plus
ancien dans le même sang. Le père exilé n'est plus rien. On peut lui raconter n'importe quoi. Mais c'est aussi un héros. Il a été choisi par le groupe familial pour aller travailler en France. Le héros choisi par le groupe est toujours destiné au sacrifice. Le père musulman est un père détruit, avec la complicité de sa famille et des entreprises françaises.
Le regroupement de 1974 ne restaure pas son autorité sur sa famille. Il aggrave même son efface¬ment. Il retrouve sa femme et ses enfants qui débar¬quent avec âmes et bagages, mais ils ont tellement changé qu'il ne les reconnaît pas. Ce sont des étrangers qu'il serre dans ses bras. La famille va se détacher de lui. Il est de plus en plus absent. Il rentre éreinté après le travail et part le matin très tôt avant le réveil des enfants. Il ne sait pas remplir les formu¬laires administratifs alors que ses filles et ses fils apprennent vite à se débrouiller avec la paperasse française. Les enfants ne le comprennent pas. Ils avaient idéalisé ce père, parce qu'il était sacré et qu'on lui devait obéissance. Ils croient maintenant qu'il ne fait aucun effort pour s'adapter à une société dont ils maîtrisent sans peine les codes. On assiste à une parentification des enfants qui passent sans tran¬sition du respect au mépris.
Le père ne s'aperçoit de rien. Alors que tout change autour de lui, le père musulman ne change pas. Il reste figé. Il est à l'image de Dieu. Il est un représentant, une projection de Dieu. Pourquoi évo¬luerait-il puisque Dieu n'évolue pas ? La notion d'évolution lui semble dirimante, dévirilisante. Il se sentirait femme s'il évoluait. Il ne voit peut-être pas
non plus le profit qu'il pourrait en tirer. Il applique sans le savoir une variante du théorème de Tocque-ville : aucun individu ou aucun groupe humain n'acceptera de fondre ses valeurs dans celles d'une société dominante s'il a la conviction qu'il n'occu¬pera que le dernier rang dans le nouveau système. Les femmes, au contraire, évoluent. Une grand-mère à ses filles : « Travaillez pour ne pas avoir à mendier auprès de vos maris l'argent de vos serviettes hygié¬niques. » Les femmes ont une culture d'intégration et les hommes une culture de tradition. Les fils du père déchu se substituent à lui pour surveiller et tyran¬niser leurs sœurs. Ils sont terrifiés par le désir féminin qu'ils devinent chez elles et dont ils épient les symp¬tômes. Ils montent la garde autour de leurs ventres. Ils ont honte pour le père qui ne voit rien, incons¬cient des dangers qui menacent la vertu de ses filles. Ils chercheront ailleurs, dans la rue, une autorité qui fasse le poids. Le fils qui en sait plus que le père n'a plus rien à apprendre et peut devenir violent. C'est une des lois fondamentales mais non formulées de la Méditerranée : le père, même dévalué, reste un modèle. Le fils qui a méprisé son père finira par lui ressembler quand il deviendra père à son tour. Pen¬dant les émeutes de novembre 2005 dans les ban-lieues françaises, ce sont les mères qu'on a vues et entendues. Elles appelaient au calme. Malgré leur sentiment d'impuissance, elles essayaient de sauver leurs enfants, d'empêcher « un malheur », comme on dit dans toutes les langues de la Méditerranée. Les mères sont descendues au pied des immeubles. Elles étaient en première ligne. Mais où donc étaient
passés les pères ? On a quelquefois entraperçu leurs visages effarés à la lueur d'une voiture en flammes. Ils sont restés aussi désarmés et aussi silencieux que leurs pères il y a vingt-cinq ans, que ces pères de l'exil envers qui ils s'étaient montrés si sévères et qu'ils vénèrent depuis qu'ils ne sont plus là. Pour expier leur impiété filiale, les pères du Sud traversent la vie en portant sur leur dos leur père mort et idéalisé.
Alourdis et coupables, ils seront toujours des pères renonçants, comme l'avaient été les leurs. Leur faiblesse est une maladie héréditaire, une maladie orpheline délaissée par les chercheurs et que per-sonne ne soignera jamais. Il faudrait un téléthon. Même s'il ne sait pas lire, l'homme méditerranéen est un livre où s'écrit de génération en génération le roman familial de la Méditerranée fondé sur des névroses transformées en valeurs morales. C'est ce qui le distingue des autres pères qui ne sont pas nés autour de ce chaudron. Il est un personnage de ce roman. Il peut d'autant moins s'en évader qu'il en est l'auteur.

La place des pères
Jamais à court d'idées pour creuser les déficits publics en comblant les demandes catégorielles, le gouvernement pluriel envisagea en juin 2001 un congé singulier : « le mois du père ». Récemment, une psychanalyste et une sociologue affirmaient la nécessité d'un « papa pôle » et louaient Ségolène Royal d'avoir décidé l'attribution d'un «livret de paternité», mesure qui « vient ainsi avec force soutenir la part du père dans la mater¬nité4 ». Il ne viendrait pas à l'idée des auteurs de ce propos que le père a surtout un rôle à jouer dans la paternité. Les pères sont des mères comme les autres, voilà la forte conviction de nos dirigeants et faiseurs d'opinion. Le « père paternel » est en voie d'effacement symbolique. La seule place qui lui est laissée est celle de « père-qui-remplace-la-mère », selon l'expression de Winnicott Heureux bébés du troisième millénaire qui auront désormais deux mères pour changer leurs couches-culottes grâce au socialisme tendance « Pampers ». Après avoir précisé que personne ne serait obligé de pouponner - en ce domaine, la parité restera facultative -, la presse bien-pensante approuva une mesure qui sera aussi populaire que toutes celles réduisant le temps de travail. En tout cas celui des bénéficiaires, car les autres verront réduit le revenu de leur travail après prélève¬ment des cotisations correspondantes. Car, quitte à vouloir changer les pères en mères, on aurait au moins pu n'accorder qu'une seule allocation aux parents, à leur choix. Le contenu de la mesure est plus électoral qu'économique : selon un son¬dage, rares sont les futurs pères à envisager de prendre leur dû. Néanmoins, le gouvernement s'imagine par une loi « provo¬quer des évolutions en profondeur des comportements, revalo¬riser la paternité, changer le regard que la société et les entre¬prises portent sur les pères». Des sociologues décèlent «le début d'une révolution des mœurs privées », annoncent qu'une « paternité interactive et relationnelle remplacera la paternité institutionnelle » et saluent un « système symbolique contrac¬tuel », véritable aberration anthropologique.

les dominants dominent. Alors, l'une des ficelles les plus grossières mais les plus effi¬caces consiste à représenter le pouvoir comme rébellion, les idées majoritaires partout énoncées comme minoritaires et cen¬surées. On convoque les représentations d'une domination his¬toriquement disparue pour masquer la domination nouvelle et effective. Certes, pour s'exercer, le pouvoir a toujours eu besoin de se masquer quelque peu, mais la distinction entre ceux qui commandent et ceux qui obéissent a été jusqu'ici maintenue et perçue des deux côtés. Maintenant, le rêve du pouvoir est d'être l'opposition, la pose des dominants est de s'inclure dans les dominés. On voit s'étendre ces ridicules : la marginalité de masse, la misère des arrivés, la révolte des établis. Jamais n'est plus profonde l'abjecte passion d'obéir que quand elle prend le masque de la rébellion. Mais rien de tel, pour affermir une domination réelle et actuelle, que de feindre d'en combattre une autre, imaginaire et dépassée. Les grands dévoreurs des fro¬mages du conformisme se gavent en plus du dessert de la persé¬cution. Ces bien-pensants posent aux mal-disants, littéralement aux maudits. Être dominant, c'est aujourd'hui feindre d'être dans la marge pour mieux édicter la norme ; et être dominé, c'est tenter d'être dans la norme pour ne pas risquer de tomber dans la marge. Mais, à force, on s'agace d'entendre de faux insurgés répéter leurs rengaines sur la famille patriarcale, quand des lois ont donné aux mères l'essentiel de l'autorité parentale ; des féministes de mauvaise foi appeler à se libérer du mâle autoritaire dont on ne voit que de loin en loin de rares sur¬vivants ; des écrivains cherchant audience en combattant la morale sexuelle bourgeoise alors qu'il n'y a plus vraiment de bourgeoisie et que son ancienne morale est partout ; des cri¬tiques dénonçant la censure littéraire bien que les seuls livres empêchés ou interdits aient été récemment en France ceux qui portaient atteinte au président Mitterrand ; des sociologues stig¬matisant le travail hiérarchisé à l'heure du capitalisme en réseaux. Ainsi encore, le système capitaliste serait conservateur, réactionnaire, patriarcal bien sûr, et fondé sur la répression du désir. La réalité est tout autre : la domination passe aujourd'hui
par le progrès et le progressisme, la modernisation et l'emprise maternante.
Un triste exemple : le 6 octobre 2001, la ministre des Sports reçoit dans la figure un projectile envoyé par des jeunes lors de la rencontre de football France-Algérie, où l'hymne national fut largement sifflé par une partie du public composé essentielle¬ment de Français d'origine algérienne. «Ce n'est rien», dit-elle, cachant sa joue des caméras. Évidemment, seules seront surprises les belles âmes qui nous avaient abreuvés de propos sur la tolérance et l'amitié lors du Mondial 1998. Le drapeau «black, blanc, beur», disait-on - confondant d'ailleurs race et nation, comme l'extrême droite -, supplantait dans les cœurs l'emblème républicain. On saluait alors la victoire du multicul¬turalisme sur le nationalisme. Dénégations déjà des tensions entre une partie de la jeunesse d'origine étrangère et la France dans laquelle elle ne parvient pas à s'intégrer, et même s'y refuse, ces illusions ont volé en éclats sur la pelouse du même Stade de France lorsque la fête des potes a dégénéré. Il fallait ce soir-là être ministre socialiste ou communiste, c'est-à-dire n'avoir avec cette partie de la jeunesse d'autres rapports que ceux remontant de leurs cabinets et de leurs associations affi¬liées, pour se cacher ainsi une dure réalité d'exclusion, d'auto-exclusion et souvent de racisme intercommunautaire dans les banlieues. Apparemment, les ministres et leur chef s'atten¬daient, en plein affrontement entre des mouvements islamistes et l'Occident, à des embrassades franco-algériennes et à des fra¬ternisations multiculturelles. Ils ne savaient pas que Noirs et Arabes se combattaient souvent par bandes dans les banlieues, ni que l'antisémitisme sévissait largement parmi les seconds, ni que de nombreux Français d'origine immigrée appelaient « Français » ceux qui sont « blancs ».

Écrit par : leclercq | 18 janvier 2015

@leclercq
D'où avez-vous tiré ce texte impressionnant?
Il semble qu'il manque une partie: pouvez-vous le compléter, s'il-vous-plaît.
Merci de l'avoir posté et merci de l'éventuelle suite.

Écrit par : Mère-Grand | 19 janvier 2015

ce sont des extraits de deux livres, le premier sexe d'éric zemmour et du "Le grand absent : L'histoire secrète du père méditerranéen" de francois Caviglioli. de de Big Mother de michel Schneider.

donc j'ai scanné une partie de ces livres que je posséde.

Écrit par : leclercq | 19 janvier 2015

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