29 mai 2014

Les raisons d’une critique (7): La troisième mort du père

La première fois le père a été tué symboliquement par le long mouvement qui va des coupeurs de têtes de la Révolution, en 1793, au conflit entre Freud et Nietzsche un siècle plus tard. Décapiter c’est, selon l’étymologie,  couper le «chef» (la tête).  Donc enlever l’autorité. Ou par extension, contester le phallus, symbole corporel puis culturel de l’homme, «chef juridique de famille» et origine de sa descendance.


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Freud associait le père à la loi, à Dieu, à l’origine. Trop d'honneur cache parfois autre chose. En effet, il taille ensuite une large brèche psychologique dans l’amour du père en y collant un double refoulé  donc invisible: la haine du père. D’où l'intérêt de Freud pour le parricide. Le parricide, spécifiquement le meurtre du père, est un acte symbolique extrême et novateur (bien qu'ancien), provoquant la rupture de la transmission familiale et sociale.

Dans sa théorie, discutable, Freud fait une analogie entre l’attitude infantile du fils envers le père et celle du primitif envers son roi, déniant à ces deux relations toute idée de devoir et de possible bienveillance mutuelles. Bien que simpliste, cette analogie crée la condition intellectuelle de l’acceptation du meurtre symbolique du père et de l’amputation de sa toute-puissance supposée, de même que l’on a décapité le roi dans une sorte de catharsis de psychanalyse collective.

Dans ce même temps Friedrich Nietzsche écrivait sur le surhomme, un homme au-delà de l’humain, dont la toute-puissance est renouvelée. «Rien n’est vrai, tout est permis»: le philosophe reprenait cette définition à son compte, en constat ou en apologie. Définition de la toute-puissance renouvelée, désirée comme l’appropriation d’un pouvoir social, en même temps que haïe à cause de ce pouvoir quand il est dans d’autres mains que les siennes propres. La théorie du genre, le gender, qui vise à déconstruire le masculin en le reléguant au rang de simple choix arbitraire et individuel et culturel, est une continuation de la philosophie nietzschéenne de la toute-puissance. Dans cette théorie rien n'est vrai en soi, être homme ou femme n'est qu'un travestissement, et tout est permis puisque je n'ai de compte à rendre à personne et que je peux, paraît-il, m'affranchir des contraintes biologiques. 

L’inversion, le renversement étant à l’ordre du jour à cette époque, l’homme «normal», le bourgeois (le prolétaire n’étant assimilé qu’à un stade inférieur de l’humanité) montait sur l’échafaud, dépouillé de sa toute-puissance supposée (et parfois réelle) pendant que l’on érigeait comme une icône, la poisseuse (elle avait la poisse), la dépressive madame Bovary, jamais satisfaite et à jamais incapable de planter des pommes de terre pour survivre. Egérie débutante de la femme victime de l’homme, l’inassouvie, la parasite se réveillera en Gorgone carnivore, mieux: homm-nivore. Elle produira au XXe siècle d’une part la femme désappointée, qui tire son pouvoir de l’abandon du couple (liberté revancharde et malveillante, imitation de l'homme-abandonneur), du reproche constant fait à la lâcheté ou à la surdité masculine, et d’autre part la femme travestie en homme, Femen hargneuse, image divertissante à souhait, et autres crieuses publiques qui tirent leur pouvoir de celui qu’elles singent de l’homme - jusque dans les postures corporelles inventées par les hommes, incapables qu’elles sont de produire les leurs en propre.


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La mère, icône de la société du divertissement

Le XIXe siècle a produit de curieuses images des hommes et des femmes. Les deux ont été déformés, assez brutalement pour qu'au XXe siècle ces images alimentent encore la perception des relations femmes-hommes. Freud, en suggérant que la femme a un désir de pénis inavoué, décrit la sexualité féminine comme, entre autres, une poursuite de la puissance masculine. Celle-ci est posée dès lors comme la norme de référence. Il a dressé, en contrepartie implicite, en creux, le portrait d’un homme puissant, dans la maîtrise de ses pulsions (bien que ravagé par la peur de la castration et de l’impuissance dans tous les sens du terme). L’homme que la femme, troublée par le manque de la puissance phallique, allait devoir détester selon l'idéologie moderne. 

Fallait-il idéaliser l’homme en seigneur tout-puissant pour pouvoir l’abattre sans scrupule? Alors que ce que l’on découvrait en réalité, c’était la fragilité masculine? Etait-ce si compliqué à l’intelligentsia bourgeoise dont Freud faisait partie, de voir que les hommes, qui travaillaient aux champs ou à la mine, n’avaient rien de ce héros sublime et haï? Etait-ce leur propre portrait, réel ou rêvé, que ces notables décrivaient? 


L’homme nouveau, le surhomme, modèle compensatoire issu du désespoir inacceptable de la fragilité du vivant, habité de toute-puissance, tel que sorti de l’imaginaire Nietzsche, allait encore trahir la femme. Car cet homme illimité, ce mutant, produirait l’enchaînement de la femme au travail salarié, la sujétion des mères au marché financier et au théâtre social, en remplacement de la royauté de la maison, socle de l’existence individuelle. Elle aurait moins de pouvoir tout en croyant en avoir davantage - subtil travestissement de l'aliénation en victoire. Mais il n'y a aliénation qu'en l'absence du sentiment de liberté. Celui-ci présent, il prime sur toute autre considération. 

Ce surhomme, mais aussi des militantes revendiquant la toute-puissance, allaient priver les femmes de la maternité. On a inventé les crèches, puis la famille dite «sociale», pour remplacer non seulement les pères mais aussi les mères dans la transmission de l’éducation. La fourmilière se met en place, l’Etat devenant une sorte de reine-mère monstrueuse qui suce ses enfants pour les nourrir ensuite de leur propre sang (travail, argent). Ces mères modernes ont cru par la suite que la décision d’entrer dans le théâtre social leur appartenait et qu'elles seraient tout: mères, travailleuses, libres, PDG, amoureuses, indépendantes. Et l'homme dans cette démarche? Absent. Ecarté comme un obstacle.

Mais l’usine avait besoin de femelles chasseuses, toujours au top, et pas de mères avec leurs fluctuations ni avec la puissance de leur regard, de leur parole sur le monde. La femme salariée ou PDG a fini d’être cette icône maternelle qui maintient la vie. Elle n’est plus qu’un objet pour émissions télé psychologisantes, elle n’est plus qu’un simple individu ayant troqué son habit de mère, pôle cardinal, contre le bikini, symbole de la société ultra-verticale et consumériste du divertissement. Aujourd'hui l'image est ancrée dans les esprit: la femme est bien devenue un objet, ce qu'elle alimente elle-même par la mode et le soin de l'apparence ou la parade dans les cercles universitaires post-gauchistes. L'homme, mort à sa propre puissance et exigence personnelle, n'a lui-même plus d'autre attente que le consumérisme de cet objet étalé partout, nu, sexy, tentant.


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Deuxième mort

Le surhomme devait incarner l’extrême du conquérant et du prédateur dans un Reich plein de fureur et de Fuhrer. Mais la femme? Pour Hitler les femmes ne sont égales aux hommes qu’à l’usine et comme gardiennes des camps d’extermination.

Les surhommes ont cependant été éliminés en masse par des tapis de bombes. Suite au manque d’hommes causé par les guerres massacrières, les femmes restaient à travailler pour sauver le monde. Elles couchaient aussi avec les résidus de surhommes: les soldats allemands, français ou américains. La reproduction est plus forte que la patrie. Il fallait se reproduire, combler le vide d’hommes, faire la fête par le sexe (en temps de guerre les distractions sont rares), donc coucher avec un survivant, un surhomme encore fier ou déjà décomposé, au visage blafard, aux cheveux jaunes ou bruns - dans l’obscurité il n’y a pas de différence s’ils  ne parlent pas -  et au désir intact - seule partie intacte de ce qui restait de ces lambeaux d’hommes.

Le féminisme s’est engouffré dans le pillage des hommes qui n’étaient plus que l'ombre d'eux-mêmes. Cette guerre-là était facile, sans véritable adversaire pour recadrer les Gorgones. Même les hommes les plus libres, ceux qui dansaient nus sur du Hendrix à Woodstock avec une inconnue audacieuse, qui faisaient l’amour dans la boue, seuls au monde bien qu’entourés de 300’000 amoureux de la vie, ont fini en pères soumis et payeurs, délégitimés, désécurisés, s’excusant d’exister. Adieu les mammouths et l’Amérique. La seule conquête encore permise aux hommes est la chasse aux pelotes de poussière dans le salon. Aujourd’hui, le prix de la paix et de la baise est la soumission masculine. Dérision du destin. Pour en changer il faudrait se moquer de la baise et de la paix. Mais y a-t-il des candidats?

 

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N’ayant plus de reconnaissance sociale, de valeur dans l’engrenage familial, certains se rebellent. Cependant une grande partie vit sa troisième mort: la totale démission, la lâcheté. Autrefois un homme assumait les échecs de ses collaborateurs. Il avait de l’honneur. 

Aujourd’hui, en politique, Jean-François Copé s’est accroché en disant «Ce n’est pas moi», avant de lâcher quand toute la direction a frappé à coups de gourdins pour qu’il renonce. Avant, un homme aurait pris la responsabilité de la faute même s’il ne l’avait pas lui-même commise, simplement parce que ceux qui l’ont commise faisaient partie de son équipe. Avant les hommes avaient de l’honneur. Maintenant la sauvegarde individuelle passe par la case lâcheté. Autrefois la politique était une vocation. Aujourd’hui c’est un business et l'autorité n'est plus qu'un travestissement.

Avant, un président n’aurait pas pris la parole si précipitamment après une défaite électorale, sans réfléchir ni adapter son discours. Il aurait même peut-être démissionné. Aujourd’hui, répéter que l’on fera la même chose est présenté comme de la constance. La constance donne une image positive. Mais c'est aussi une surdité exceptionnelle et un goût du confort paresseux. Alors que le temps est prêt pour l’audace, pour un bouleversement, on veut mettre la France sous antidépresseurs. Incapacité adaptative? Programmation mentale défectueuse? Peut-être y a-t-il un vrai trouble chez François Hollande.

Avant, le directeur général d’une banque de niveau mondial, comme Brady Dougan au Crédit suisse, aurait assumé la faute de l’établissement qu’il dirige et aurait protégé sa famille économique, son clan professionnel dont il est responsable. Ici il les lâche et les charge. Il se défausse sur les petits, ceux qui ont appliqué la politique de l’entreprise, et qui ont engrangé de quoi payer les dizaines de millions de son salaire. Même pas de reconnaissance du ventre. Le délitement des élites est une nouvelle trahison du père. A moins que ce ne soit le prix à payer pour une société sans hiérarchie. Mais si c'est le cas, pourquoi la hiérarchie est-elle encore en place?

 

Il est possible que les choses soient un peu plus complexes que cela. 

Mais le résultat est là: l'homme et le père sont morts pour la troisième fois. Ne demeure qu'un être mal défini, peu identifiable sauf à ce qu'il consomme. Peut-être l'avenir est-il là: consommer, consommer du divertissement et du sexe. 

 

 

Billet 1.    Billet 2.    Billet 3.    Billet 4.    Billet 5. 

Billet 6.

 

 

17:25 Publié dans Féminisme, Politique | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : père, mère.femme.homme, nietzsche, freud, puissance | |  Facebook |  Imprimer | | | | hommelibre

Commentaires

"Le délitement des élites est une nouvelle trahison du père. A moins que ce ne soit le prix à payer pour une société sans hiérarchie. Mais si c'est le cas, pourquoi la hiérarchie est-elle encore en place?" En ce jour de l'ascension, la question ne manque pas de piquant.

Dans un monde du travail en déliquescence depuis si longtemps, on constate avec effroi chaque jour la lâcheté et la mesquinerie lité à la corruption (non assumée) des "chefs ou cheffaillons" en tous genres. Le pire est que ce comportement engendre souvent une promotion (meilleur salaire), ce qui ne choque personne. L'échec ou le crime permettent le maintien au pouvoir de ces individus à l'égo aussi enflé que leur esprit, leur coeur, leur sens moral (pas de reconnaissance du ventre, ni des personnes considérées en soi comme de vulgaires outils) sont vides. Par un paradoxe inexplicable, la politique des statuts apparaît, à bien des égards, comme plus nuisible que celle des siècles passés.

Excellent article, John!

Bonne journée!

Écrit par : Micheline P. | 29 mai 2014

Brady Dougan est un exemple terrible de cet étrange paradoxe, en effet, Micheline. Une entreprise dirigée par un chef qui trahit ses employés n'a plus d'âme. C'est un arrêt de mort morale.

Cette politique des statuts semble s'opposer à celle du mérite, décriée parfois mais plus "juste" malgré les inégalités sur lesquelles elle se construit. Le statut est un habillage, peut-être même un travestissement dans certains cas, qui donne une apparence d'autorité et de savoir-faire à des personnes alors que leur action sur le terrain ne confirme pas ce statut (du moins pas sur tous les plans). Le statut peut être mérité mais il peut aussi être un leurre.

Bonne journée!

Écrit par : hommelibre | 29 mai 2014

Excellent article et excellent commentaire!
Dans d'autres domaines, liés évidemment, comme l'enseignement et la justice, la féminisation à outrance (ne serait-ce que par la rapidité d'une mutation qui sera peut-être inévitable, ou est nécessaire en partie du moins) est parfois traumatisante pour les garçons et futures hommes.
Ils sont de plus en plus souvent confrontés à un monde de femmes qui ne connaissent pas ou ne reconnaissent pas, surtout si elle n'ont pas d'enfants ou que des filles, certaines spécificités du comportement masculin.
Ces spécificités, qu'elles soient liées au la nature ou à l'éducation, qui s'inscrit elle-même dans des codes liés à un héritage culturel (je n'entends pas ouvrir un débat sur la question), se manifestent en particulier dans le domaine de l'agressivité, de la violence qui peut en découler (vaste sujet en soi-même) et des réponses différentes qu'elles peuvent susciter, fuite ou contre-agression notamment, qui sont appréciées de manière très diverses par les témoins ou les pairs selon que l'on est fille et garçon.
Avoir eu soi-même une adolescence de garçon, en particulier, risque fort de déclencher celui ou celle qui doit juger une action qui peut tenir aussi bien de l'agression que de la légitime défense une réaction psychologique différente et donc juridique que la formation et l'encadrement des lois n'égalisera pas nécessairement, et qui pourra condamner dans un cas et innocenter dans l'autre.
Tout parent qui a ou a eu des garçons aura fait l'expérience de la différence de traitement, et cela dès le plus jeune âge, que peut entraîner le vécu différent de leur maîtresse selon son expérience personnelle, différence qui déborde, dans le genre de situation évoquée, le cadre de la personnalité pour entrer dans celui de l'idéologie.

Écrit par : Mère-Grand | 29 mai 2014

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