26 janvier 2014

Louis XVI, l'humaniste assassiné

On attribue à la Révolution française un grand élan vers la liberté et le respect de la personne. C’est en partie vrai si l’on considère que la population avait peu de pouvoir sur sa propre condition. Mais politiquement, le mouvement attribué à la Révolution avait commencé des années auparavant.


louis XVI,guillotine,révolution,église,gauche,histoire,Dans l’Histoire de l’Europe, donc de France, racontée comme je l’ai entendue à l’école ou lue dans des livres, les événements des années 1789 et suivantes tendent à éclipser le premier responsable des réformes politiques. Peut-être parce que depuis deux cents ans la transmission est assurée par des historiens marxisants, à qui les philosophes du XVIIIe siècle ont préparé le chemin.

Si la noblesse s’est perdue dans les corridors de la royauté absolue, il n’en fut pas toujours ainsi, comme je l’ai exposé dans ma série sur le Moyen-Âge. Cette royauté absolue, incarnée par Louis XIV, dont paradoxalement la République s’enorgueillit, a laissé place à Louis XVI, un roi souvent considéré comme pâlot en comparaison de son prédécesseur. Il n’a certes pas brillé par une personnalité narcissique et léonine. Mais il a commencé à changer profondément le système socio-politique français et fut le roi de transition vers une monarchie constitutionnelle. Une telle monarchie, si elle avait duré, aurait évité  que la France et l'Europe soient à l'époque mises à feu et à sang, et aurait facilité la transition démocratique sans les convulsions politiques du XIXe siècle. L'éclosion des nationalismes brutaux et des idéologies guerrières, dont le fascisme est une illustration extrême, en aurait peut-être été limitée.


Voici un résumé de ses réformes, repris de Wikipedia:

«Le règne de Louis XVI est marqué par des réformes importantes concernant le droit des personnes : abolition de la torture en 1781 et 1788, abolition du servage dans le domaine royal en 1779, abolition du péage corporel des juifs d'Alsace en 1784, édit de tolérance des protestants en 1787. Il est aussi marqué par quatre tentatives de réformes profondes du royaume (1774-1776, 1781, 1787 par deux fois) passant par l'instauration d'un impôt direct égalitaire (en remplacement de la taille inégalitaire) et d'assemblées provinciales élues destinées à contrôler cet impôt. Ces dernières réformes butèrent sur l'hostilité des privilégiés, en particulier celle de la noblesse de robe, celle du Parlement de Paris et celle de la Cour de Versailles. Louis XVI tenta alors de passer outre leur opposition en présentant ses réformes devant une assemblée des notables (1787) puis devant les états généraux (1789).»


Pourquoi un dirigeant aussi réformateur fut-il dès lors guillotiné? Il le fut sous le chef d’accusation de trahison. On peut voir dans cet assassinat l’élimination physique autant que symbolique du catholicisme, puisque la monarchie était de droit divin. Rappelons-nous que la bourgeoisie commerçante avait, au début de la Révolution, confisqué les biens de l’église pour se les approprier et renflouer l'Etat. La survivance physique d’un roi chrétien pouvait représenter une menace pour ses intérêts, et de toutes façon la Révolution voulait faire table rase du passé, sans transition. Les biens furent vendus entre autre à la bourgeoisie industrieuse, qui convertit nombre de bâtiments en usines textiles, point de départ de la haute époque du textile en France, et de la création d'un prolétariat sans louis XVI,guillotine,révolution,église,gauche,histoire,formation, paysans n'ayant plus de terre suite aux périodes mauvaises pour l'agriculture et aux bouleversements sociaux-économiques. En remplacement de la civilisation médiévale s'abattaient sur la France une classe économique audacieuse et vorace, en même temps qu'une classe politique centralisatrice ayant figé dans la culture l'idée d'un pouvoir central fort qui se perpétue encore, avec la constitution d'une administration très coûteuse et compliquée. Le libéralisme économique (bien que malmené à diverses reprises) et l'autoritarisme de l'Etat remplaçaient durablement le système d'Etat féodal, plus régionaliste et mutualiste que la République. La Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen allait donner un essor sans précédent à la liberté individuelle, moteur de tous les possibles pendant deux siècles, jusqu'à déconstruire les valeurs culturelles traditionnelles et à imposer au forceps, comme aujourd'hui, des lois liberticides au nom même de la liberté. En ce sens un cycle s'achève et une nouvelle pensée est à venir en Europe, débarrassée des dogmes établis depuis deux cents ans qui ne sont imposés qu'en créant une lutte interne de classes et qui ne fonctionnent qu'à la stigmatisation de l'adversaire.



Louis XVI méritait-il sa fin et sa déchéance? Qui était cet homme qui avait accompli de réelles avancées sociales? En voici un portrait, écrit par un écrivain très connu et peu enclin à un désir de rétablissement de la monarchie:


«Le 21 janvier, avec le meurtre du Roi-prêtre, s’achève ce qu’on a appelé significativement la passion de Louis XVI. Certes, c’est un répugnant scandale d’avoir présenté, comme un grand moment de notre histoire, l’assassinat public d’un homme faible et bon. Cet échafaud ne marque pas un sommet, il s’en faut. Il reste au moins que, par ses attendus et ses conséquences, le jugement du roi est à la charnière de notre histoire contemporaine. Il symbolise la désacralisation de cette histoire et la désincarnation du Dieu Chrétien. Dieu, jusqu’ici, se mêlait à l’histoire par les Rois. Mais on tue son représentant historique, il n’y a plus de roi. Il n’y a donc plus qu’une apparence de Dieu relégué dans le ciel des principes.

Les révolutionnaires peuvent se réclamer de l’Evangile. En fait, ils portent au Christianisme un coup terrible, dont il ne s’est pas encore relevé. Il semble vraiment que l’exécution du Roi, suivie, on le sait, de scènes convulsives, de suicides ou de folie, s’est déroulée tout entière dans la conscience de ce qui s’accomplissait. Louis XVI semble avoir, parfois, douté de son droit divin, quoiqu’il ait refusé systématiquement tous les projets de loi qui portaient atteinte à sa foi. Mais à partir du moment où il soupçonne ou connaît son sort, il semble s’identifier, son langage le montre, à sa mission divine, pour qu’il soit bien dit que l’attentat contre sa personne vise le Roi-Christ, l’incarnation divine, et non la chair effrayée de l’homme. Son livre de chevet, au Temple, est l’Imitation de Jésus-Christ. La douceur, la perfection que cet homme, de sensibilité pourtant moyenne, apporte à ses derniers moments, ses remarques indifférentes sur tout ce qui est du monde extérieur et, pour finir, sa brève défaillance sur l’échafaud solitaire, devant ce terrible tambour qui couvrait sa voix, si loin de ce peuple dont il espérait se faire entendre, tout cela laisse imaginer que ce n’est pas Capet qui meurt mais Louis de droit divin, et avec lui, d’une certaine manière, la Chrétienté temporelle. Pour mieux affirmer encore ce lien sacré, son confesseur le soutient dans sa défaillance, en lui rappelant sa « ressemblance » avec le Dieu de douleur. Et Louis XVI alors se reprend, en reprenant le langage de ce Dieu : « Je boirai, dit-il, le calice jusqu’à la lie ». Puis il se laisse aller, frémissant, aux mains ignobles du bourreau.»

Albert Camus, dans «L’Homme révolté», Éd. Gallimard, pp. 152-153, Paris, 1951.


Celui que la Révolution a assassiné le 21 janvier 1793 était bien plus un démocrate et mystique qu’un traître. L’Histoire sert souvent une idéologie dominante. C’est encore le cas. Alors que la gauche française, qui se veut héritière de la Révolution, est de plus en plus liberticide et autoritaire, la liberté intellectuelle à reconquérir passe par la critique de la transmission et de ses dogmes tels qu’imposés depuis deux siècles.


Image 1: Louis XVI par Raffael Enault; 2: «Le bourreau Sanson présentant au peuple la tête de Louis XVI», attribué à Lemasle

10:21 Publié dans Philosophie, Politique, société | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : louis xvi, guillotine, révolution, église, gauche, histoire | |  Facebook |  Imprimer | | | | hommelibre

Commentaires

John,

Vous avez bien fait de rappeler les circonstances dans lesquelles Louis XVI a été exécuté.

Vous avez su traiter ce sujet de manière sobre, sans pathos inutile et restituer une réalité en effet détournée par qui a été bien sûr convaincu d'agir pour le bien public.

De nombreuses contributions dans le sens de la vôtre ont été publiées sur divers blogs ou autres réseaux sociaux, il était bon que l'une d'elle le soit sur la blogosphère d'un pays qui s'est construit contre les monarchies.

Le sujet reste sensible, vous avez su l'aborder, c'est tout à votre honneur.

Écrit par : Hélène Richard-Favre | 26 janvier 2014

C'est vrai que c'est un curieux destin que de se faire guillotiner par ceux dont on cherchait à aider ou se rapprocher.

Votre papier m'a fait penser un peu, en moins dramatique, à Gorbatchev qui chercha à desserrer l'étau sans laisser advenir un délitement total des structures de l'Union.

Pour en revenir à Louis XVI,l'entourage de nobles et de courtisans a saboté toutes progressions dès lors où ils perdaient de leurs confortables avantages. Cette engeance existe dans toutes les courts où s'exercent le pouvoir, démocratique ou pas.

J'avais déjà mentionné dans un de vos très ancien papier, que le fait de guillotiner Le Roi, a contribué à la perte psychologique d'une image importante dans l'équilibre psychique individuel de tout un chacun.

Écrit par : aoki | 27 janvier 2014

C'est une fin ignoble que le Roi débonnaire ne méritait pas. Grand Réformateur, il aimait son peuple. Ses dernières paroles en montant sur l'échafaud le prouve.

Mais il y avait des royalistes que le roi dans son entourage, qui n'en voulaient pas, trop occupés à défendre leurs privilèges. L'idée d'une monarchie constitutionnelle a souffert de multiples déformations.

Parmi les autres dirigeants (fous furieux, dégénérés, psychopathes narcissiques), il apparaissait comme le moins despotique.

Ce sort reste éminemment injuste. Un point noir dans l'histoire.

Écrit par : Micheline P. | 27 janvier 2014

Il avait aussi beaucoup les progrès scientifiques. C'est probablement l'aristocratie qui a été son principal ennemi.

Écrit par : pli | 27 janvier 2014

Il fallait bien qu'un jour que l'un d'entre eux y passe, ce fut certainement le moins vorace qui prit ce rôle, en ceci, rien de nouveau du point de vue strictement historique !

Il faut dire que peut être l'un de ses successeur, son fils, aurait put être un démon, on n'en avait déjà vu par le passé des Capet sanguinaires !

Heureusement que Napoléon soit venu adoucir cette France devenue à son compte dominatrice et sans limite !

Écrit par : Corto | 27 janvier 2014

Excusez, c'est hors sujet, mais je ne m'en lasse pas !

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Écrit par : Corto | 27 janvier 2014

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