20 janvier 2014

Avortement: Martine chez Landru

L’initiative sur le dé-remboursement de l’avortement a relancé un débat de fond alors qu’elle porte seulement sur une contingence. Signe que la question n’est pas apaisée. L’abondance de billets et commentaires et l’intensité de la controverse le démontrent.


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Marie-France de Meuron a exploré aujourd’hui de nombreuses raisons qui conduisent des femmes à subir un avortement. J’ai exposé précédemment mes raisons de voter contre l’initiative. C’est une position pragmatique. L’avortement est une réalité et il est dès lors préférable qu’il soit réalisé dans des conditions sanitaires et psychologiques de sécurité.

Mais je ne sais toujours pas où est la limite entre la personne et la non-personne. Les pro-life dénoncent ce qu’ils considèrent comme un crime. Je pense que l’on ne peut pas évacuer cet avis au nom d’un quelconque modernisme. Les pro-choice, de leur côté, mettent en avant la sécurité de la femme enceinte.

Les changements durables dans une société prennent parfois des siècles avant de se stabiliser. Ce pourrait être le cas de l’avortement. Il faudrait d’abord évacuer la charge émotionnelle qui y est attachée. Or il y a beaucoup à faire: l’avortement n’a été inscrit dans la loi que sur des motifs émotionnels. Sans la mise en avant des dégâts commis par les faiseuses d’anges, sans la pression victimaire du féminisme et la revendication du droit des femmes, la situation serait encore la même qu’il y a 20 ans: une pratique limitée dont le bien-fondé doit être vérifié médicalement.

La légalisation a également été portée par le mouvement vers la liberté individuelle et par le rejet des préceptes issus du christianisme. Il a bénéficié culturellement du rejet de la maternité et de la masculinisation de la place sociale des femmes, dans les traces de Simone de Beauvoir et d’autres, ainsi que du basculement d’une sexualité de reproduction vers une sexualité dont la dimension de plaisir est prévalente. Il a accompagné la contraception et avec celle-ci, il a pu représenter une sorte de coupure d’avec le destin des espèces vivantes: pour la première fois une espèce contrôle sa reproduction. La maternité, dénigrée par l’image déformée de la femme au foyer et d’Eve chassée du Paradis, n’était plus une fatalité.

La force de ce mouvement a été amplifiée par la société de consommation et le principe de la jouissance immédiate et sans restriction, tout et tout de suite. Je connais cela pour l’avoir moi aussi vécu et revendiqué comme une forme d'insoumission joyeuse et déraisonnable à une période de ma vie. La force du désir est ainsi, et son gouvernement n’est pas la chose plus plus courue.

Le marché de l’emploi salarié de masse s’étant ouvert largement aux femmes, et les familles se décomposant progressivement, il n’y avait plus le temps ni la place pour avoir de nombreux enfants. Il semblait aussi que choisir d’enfanter était supérieur au fait de subir une grossesse.



Martine chez Landru
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Ce dernier point, à forte connotation philosophique, ne se vérifie pourtant pas tout-à-fait. La maltraitance aux enfants est toujours d’actualité et l’éducation est en perte de vitesse. L’enfant choisi ne bonifie pas forcément la transmission ni la parentalité. Ainsi, les grossesses des adolescentes peuvent possiblement être attribuées au fait que sous prétexte de libéralisation des moeurs, les mères n’apprennent plus aux filles à se protéger ni à anticiper. L’idée même de l’égalité impose aux filles une posture sociale dangereuse car les conséquences d’un acte sexuel non protégé ou sans contraception pèsent beaucoup plus lourdement sur elles que sur les garçons. Quand Ségolène Royal a décidé de faire donner la pilule de manière anonyme aux filles à l’école, elle ne faisait que prendre acte de ce déficit d’éducation et de responsabilité sociale collective et familiale. Les pères ne semblent pas plus avoir formés les garçons à prendre des précautions. Cela ne résoudrait peut-être pas tout mais on devrait essayer de revenir à une éducation plus formatrice, pour voir? (Mais ce point est très discutable, car était-ce mieux dans le passé?)

Quoiqu'il en soit la liberté ne s’est pas accompagnée de plus de responsabilité. Au contraire. Sur ce point un passage du billet de la verte libérale Sue Putallaz sur l’avortement est une sorte d’apologie de l’irresponsabilité fleur bleue, dont on s’étonne qu’elle puisse encore être invoquée. On dirait presque «Martine chez Landru»:

«Je m’appelle Cécile*, j’ai 17 ans. Je suis super amoureuse de mon petit ami. On s’amuse bien, c’est le début de l’été et il y a comme un air de vacances. D’ailleurs, il fait chaud tôt cette année et après les cours on file au bord de l’eau. Je ne vois pas le temps passer tellement je suis bien à ses côtés. Mais voilà, les examens pointent le bout de leur nez et j’ai le sentiment que j’angoisse plus que d’habitude et je ne sais pas pourquoi j’ai ces hauts le cœur chaque matin depuis quelques jours. Un jour, j’en parle à ma meilleure amie, Marie*, qui a un papa toubib histoire de me filer un médoc qui marche. Elle me demande avec un drôle d’air « c’est quand la dernière fois que t’a eu tes règles »… mince, je ne m’en rappelle plus… un mois ? Vérifie, tu notes sur ton agenda ? T’a des pilules contraceptives ? Heu non je prends pas de pilule et puis avec Mike on ne fait que flirter on n’a pas de vrais rapports.»

Cela laisse songeur...



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Bien. Tout cela ne nous dit pas à partir de quel moment la production cellulaire issue de sperme et d’une ovule devient une personne. Je n’ai pas de réponse et je suis partagé entre une position philosophique, ontologique: «Qu’est-ce que l’être? Quand est-on qualifié d’être humain? Quand le processus vivant en marche aboutit-il à une personne?» et une position pragmatique. Je ne peux affirmer que l’avortement soit le meurtre d’une forme d’humain, mais il est certainement l’empêchement de la venue d’une vie. Il rend une vie impossible.

Pour les religions la vie est sacrée. C’est la moindre des choses. Vouloir la préserver n’est donc pas un combat moyenâgeux ou réactionnaire: c’est un combat d’une actualité permanente. Le reniement des valeurs de notre civilisation portée par un supposé «progressisme» n’y change rien.

Le fond du débat n’est donc pas posé de manière stable et durable. D’un côté l’Etat ne devrait pas avoir vocation à dire ce qui est bien et ce qui est mal. Les prétentions moralisatrices et autoritaires actuelles, telles qu’on les constate dans le gouvernement socialiste français en particulier, devraient mener à une révolution intellectuelle et à chasser ces gens du pouvoir. Il est inadmissible que les individus soient bridés comme ils le sont aujourd’hui. Au point où la France va voter une loi qui punira de prison le fait de décourager l’avortement! La nouvelle religion féministo-socialiste s’abat sur la société libérale.

De l’autre côté les religions traditionnelles n’ont pas vocation à s’imposer par la loi des humains. La contrainte ne doit pas y figurer, seul l’éveil de la conscience et l’éducation familiale formant le sens du bien et du mal.

La nouvelle ligne de démarcation n’est plus aujourd’hui entre les classes sociales, mais entre des camps définis par des valeurs. Si l’avortement devient une pratique de plus en plus limitée, c’est que le camp de la responsabilité sera à nouveau aux commandes de la société. Mais doit-il être limité par la loi ou par la conscience et l'anticipation? Je préfère la deuxième possibilité.

Un dernier point: j’écris plus haut que « l’Etat ne devrait pas avoir vocation à dire ce qui est bien et ce qui est mal». Et dans ce cas l’avortement devrait être totalement libre. Mais cela n’est valable que si l’on considère l’embryon et le foetus comme «non-humains», ou comme des «pré-personnes» sans existence morale et/ou juridique. Mais si l’on revenait à les considérer comme des humains, alors l’Etat devrait intervenir en vertu de son rôle de protection de la communauté contre le crime.

J’aimerais que la question puisse être résolue par la science ou par le raisonnement. Mais je ne suis pas certain que cela y suffise.


Commentaires

Une chose qui a été peu relevée ici, c'est le taux très bas d'avortements en Suisse, il est même l'un des plus bas d'Europe, si pas le plus bas.
Quelque chose fait que chez les jeunes femmes, les avortements ont baissé davantage que dans les autres catégories d'âge.
Il faudrait voir s'il y a une hausse, même légère de la natalité.
Quoi qu'il en soit, en Suisse, il n'est pas possible d'affirmer que l'avortement serait utilisé (et de plus en plus) comme contraception.

L'idée de devoir décider d'une interruption de grossesse est dissuasive, sans aucun doute.
Ainsi, on peut penser que les femmes prennent malgré tout leurs responsabilités.

Écrit par : Calendula | 21 janvier 2014

Oui, le plus bas d'Europe Calendula. Les statistiques fédérales sont disponibles et montrent aussi que les 15-19 ans sont peut nombreuses en pourcentage. Une femme sur deux est d'origine étrangère.

www.svss-uspda.ch/fr/suisse/statistiques.htm

Pour les 15-19 ans le nombre est trois fois moins important qu'il y a trente ans. 3 fois moins nombreux qu'en France, 10 fois moins qu'aux USA. Cela montre que le profil des adolescentes ne ressemble heureusement pas trop à la description de madame Putallaz que je mentionne dans mon billet.


Dans le lien "Profil des femmes concernées", en fin de page, on trouve aussi un résumé de raisons qui amènent à décider un avortement. Je relève:


"Pour quelles raisons les femmes demandent-elles une IVG ?

Toute une série de problèmes, et non quelques facteurs isolés, sont à l'origine des conflits générés par une grossesse non désirée. Le sens des responsabilités envers un futur enfant est capital. Une grande importance est accordée à la solidité du couple et de la famille. Une relation fragile, des doutes quant à l'aptitude d'élever un enfant, la peur de l'avenir, le surmenage crée par la multiplicité des tâches à accomplir, le respect des sentiments du partenaire - tout ceci joue un rôle; pour les femmes étrangères (notamment les chercheuses d'asile), c'est souvent leur situation particulièrement précaire qui est déterminante.

Les raisons les plus fréquemment invoquées pour une interruption de grossesse sont une mauvaise relation de couple et l'incompatibilité de la formation ou de l'exercice d'une profession avec un enfant. Les cas où une situation financière grave est le seul obstacle à la réalisation du désir d'enfant sont exceptionnels. Dans une telle situation, les services sociaux sont là pour soutenir la femme, si elle désire recourir à l'aide offerte.

Selon les données publiées par le canton de Vaud pour 2007, 4,5% des IG dans ce canton étaient motivées par des raisons de santé psychique ou somatique (y compris les malformations foetales et 3 cas de grossesse suite à un inceste ou un viol). Dans la très large majorité des cas c'était donc une raison psycho-sociale (situation de détresse)."


Dans nombre de ces situations je me demande s'il n'était pas possible d'anticiper davantage, ceci valant pour les hommes comme pour les femmes?

Écrit par : hommelibre | 21 janvier 2014

"pour les femmes étrangères (notamment les chercheuses d'asile), c'est souvent leur situation particulièrement précaire qui est déterminante."
O combien! S'il n'y avait qu'une raison de ne pas mettre benoitement côte à cote les mots "avortement" et "liberté de choix de la femme", ce serait celui-là.
Combien de ces personnes pourrait-on aider en leur proposant une structure, de l'argent et un suivi, c'est-à-dire un permis d'établissement? Ce à quoi certain(e)s crieraient à une facilité qui pourrait entraîner des abus.

On en a marre de ces débats polarisés qui ne permettent jamais de faire la part complexe des choses, comme vous tentez de le faire , avec en l'occurrence Mme De Meuron.
Marre de ces médias qui hurlent au Loup par manque de temps pour s'informer et faire leur travail.
Marre de ces regards tranchés et tranchants qui dénient, au nom de la sainte liberté, le droit à l'objection de conscience, le droit au doute, le droit à la parole. Liberté, mon cul! dirait Zazie.

C'est vraiment pour cela que j'aurai envie de voter, moi aussi, oui, à cette initiative. Mais ce n'est pas une solution viable, tant ce texte n'encourage pas plus au débat que l'épouvantable NKM de France voisine.

Écrit par : MM | 21 janvier 2014

Le petit conte bleu m'avait aussi fait sourire l'autre jour :-)

Merci pour votre réponse Hommelibre. Contenter tout le monde ne sera pas chose aisée :-)

Écrit par : absolom | 21 janvier 2014

@hommelibre,
Merci pour ce lien, qui confirme les chiffres que j'ai entendus à plusieurs reprises. Le site a l'air sérieux.
Je craignais qu'il y ait quelque manipulation ou interprétation fallacieuse, comme si souvent.

Écrit par : Calendula | 21 janvier 2014

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