26 novembre 2013

La patrie européenne (6): Karim Benzema, français ou algérien?

Les propos du footeux Karim Benzema, que j’ai mentionnés précédemment, peuvent en première réaction susciter un malaise ou une critique. Dans une interview datée de 2011 il disait, à propos de jouer dans l’équipe de France ou celle d’Algérie: «L’Algérie c’est mon pays, mais pour le sport c’est la France». Cette phrase montre que les notions d’appartenance, de patrie, d’immigration et d’intégration ne sont pas aussi simples qu’on le voudrait.


Patrie11-350px-Os_emigrantes.jpgLa haine contre les italiens

Benzema est né à Lyon de parents algériens. Il a 26 ans. Il est français. Pourquoi dès lors dire que son pays de coeur, sa patrie, est l’Algérie? De tels propos n’ont-ils pas encouragé le déploiement de drapeaux algériens place de la Bastille, lors de l’élection de François Hollande? Déploiement que certains français ont ressenti comme une forme de colonisation, symbole inversé de l’ancien colonialisme pourtant détesté par ceux qui aujourd’hui applaudissent à cette démonstration?

Qu’est-ce qu’être citoyen? Qu’est-ce que la nationalité? Ne serait-ce qu’un bout de papier comme on le lit ici ou là? Cette suggestion est un peu courte quand on sait qu’être citoyen d’un pays, pour un homme, c’est être prêt à mourir pour ce pays. Ce serait cher payer le bout de papier si ce n’était que cela.

L’appartenance juridique, d’esprit, de coeur, d’éducation, de culture, est multiple. Il ne suffit pas d’être géographiquement et culturellement proches pour s’intégrer. Le mensuel Causeur cite, dans son édition de novembre, les travaux de l’historien Pierre Milza. Spécialiste de l’Histoire de l’Italie et du fascisme, il a également étudié l’émigration italienne en France. On pourrait penser qu’un italien venant en France a des atouts que n’a pas un algérien. Les religions sont identiques, ils ont une frontière directe, les français ont par périodes occupé des parties de l’Italie, la langue a la même source. Pourtant en 70 ans (1870-1940), seul un italien sur trois a réussi à s’intégrer. Le racisme contre les transalpins fut très agressif (en Suisse également) et les bastonnades n’étaient pas rares. En comparaison les algériens sont bien mieux acceptés en France que les italiens de l’époque.

L’immigration est donc un processus lent et complexe. L’algérien qui quitte son pays imagine qu’il reviendra. Tout le monde ou presque imagine un retour possible, d’autant plus quand il y a une mer, c’est-à-dire une coupure géographique. Le mythe du retour est puissant, c’est un des plus puissants, que l’on retrouve sous une autre forme dans le judaïsme et le christianisme. Franchir la mer, c’est prendre le risque d’une renonciation. Renoncer à ses origines est un deuil. Qui renonce facilement à ce qui a nourri son enfance?


Plusieurs générationspatrie13-karim-benzema4.jpg

Le philosophe et humaniste Ernest Renan estimait que le culte des ancêtres est, de tous, le plus légitime. On le trouve dans toutes les cultures et civilisations. Les ancêtres sont ceux qui ont préparé la Terre pour que nous y vivions, ils sont ceux d’où nous venons. Grâce à eux nous ne partons pas de rien. L’humain ni la civilisation n’ont de sens sans passé, sans racines. Il est dès lors légitime, plus même: fondateur, pour un humain, de faire référence à ses aïeux, ses parents, le pays d’où ils viennent, et qu’il lui manifeste une affection particulière - car directement ou indirectement ce pays a participé à la construction de son identité et de ses appartenances.

Je suis né à Genève d’une famille immigrée belge, j’était donc belge jusqu’à ma naturalisation. Pendant longtemps j’ai vibré pour l’équipe de foot belge, j’ai ressenti des pincements à chaque fois que la Belgique était citée. Aujourd’hui je sais que je ne reviendrai pas en arrière. Et si, un jour, je décidais d’aller vivre près d’Ostende pour marcher sur les longue plages de la mer du Nord, regarder passer les pêcheurs et écrire en regardant la mer, je resterais suisse et je défendrais ce qui est devenu mon pays juridique et de coeur. Mais j’aurai toujours en moi comme un parfum du plat pays.

Il faut plusieurs générations pour qu’une immigration s’intègre totalement. Presque un siècle pour les italiens, avec un taux d’échec impressionnant. Alors l’immigration nord-africaine prendra son temps. Il est normal qu’un jeune beur aime le pays de ses parents ou grands-parents. Ce n’est pas toujours un déni de l’Europe, c’est une identité et une appartenance. Les fils et les filles de l’immigration arabe savent ce qu’ils ont en commun: une langue, une religion, une morale familiale et sociale forte, une maîtrise souvent moyenne du français, un accent. Tout cela sera-t-il un jour gommé? Probablement. Ce sera long.


patrie14.jpgCe qui sépare comme ce qui unit

Ernest Renan, encore, disait à propos de la Nation:

«Une nation repose sur un réel passé commun et sur une volonté d'association : ce qui constitue une nation, ce n'est pas parler la même langue, ni appartenir à un groupe ethnographique commun, c'est « avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore » dans l'avenir.»

Les différentes cultures et histoires qui ont formé la France au cours des siècles se sont unifiées par des guerres et par la transformation au pas de course de la société agricole en société sociale et industrielle. Même avec cette unification historique et juridique les revendications régionales restent vives. Elles sont l’appartenance de coeur et de proximité.

Alors, quand Karim Benzema dit: «L’algérie est mon pays de coeur», il faut y voir l’amour d’un homme pour sa famille, pour ses ancêtres, et le respect de ses racines. L'amour du foot, le haut niveau auquel il aspire se réalisent en France. Dans trois ou quatre générations ses arrières-arrières-arrières petits enfants n’auront presque plus que des racines géographiques françaises et européennes: celles issues de l’Algérie seront trop lointaines pour rester prégnantes.

La différence trouble, dérange, peut faire peur, ou en tous cas demande une adaptation. Cela me paraît normal. Le non-Soi n'est pas le Soi. L’appartenance sépare, et exige que l’on réapprenne l’autre, celui qui n’est pas nous, l’étranger - même si celui-ci a parfois le même passeport. Mais l’on n’apprend pas l’autre, l’on n’aime pas l’autre si l’on ne se respecte pas soi-même, donc ses origines, donc sa propre identité. Une patrie européenne viendra peut-être, et je plaide pour cela. Mais elle se construira sur la reconnaissance et le respect des différences, de la fragilité de l’apprivoisement mutuel, autant que sur ce qui nous unit. On ne peut faire l’économie des différences sans miner nos alliances.

On ne peut aller vers l’autre sans en être d’abord éloigné. C’est l’histoire du renard dans le Petit Prince.


A suivre.




15:57 Publié dans Europe, Philosophie, Politique, Psychologie, société | Lien permanent | Commentaires (7) | |  Facebook |  Imprimer | | | | hommelibre

Commentaires

Oui bon je veux bien que les "Ritals" aient connu quelques difficultés en arrivant en France... tout comme les "Polaks", les "Espingouins" et les autres. Mais comment en arrive-t-on à dire que seul un Italien sur trois aurait réussi à s'intégrer? Sur quels critères objectifs mesure-t-on une telle réussite? Ceci ne concerne-t-il que la première génération des arrivants, ou également leur descendance? Et quid des deux autres qui ne se sont pas intégrés: sont-ils retournés en Italie? J'avoue mon scepticisme...

Écrit par : Mikhail Ivanovic | 27 novembre 2013

@ Mikhaïl: Je me suis posé la même question et j’ai cherché une doc sur le net. Un article de Pierre Milza est numérisé. En voici trois extraits. Le critère retenu semble être celui du solde de migrants fixés en France par rapport aux nombre total de migrants, dont la majorité est soit retournée en Italie soit partie ailleurs. Il remarque qu’après les années 1950 l’installation des nouveaux migrants est devenue plus aisée. Mais, j’ai une connaissance d’origine italienne, née à la fin des années 1930 et immigrée en 1950, qui se souvient avec presque terreur de la manière dont elle était traitée à l’école parce qu’italienne.


«Dans la France de la dernière décennie du XIXe siècle, les Italiens, qui sont alors en passe de devenir les représentants de la communauté immigrée la plus nombreuse, suscitent fréquemment des réactions de rejet que nourrit une imagerie mythique fondée sur ce qui sépare les deux peuples plutôt que sur leur appartenance au tronc commun de la latinité. Lorsqu'un Louis Bertrand, homme de lettres et académicien, décrit, dans un roman publié au début du siècle, «L'Invasion», les Barbares « hirsutes » aux « prunelles luisantes » qui forment les gros bataillons de l'immigration italienne à Marseille, lorsque le journal nationaliste La Patrie évoque un peu plus tôt les « nuées de sauterelles » composées d'individus « sales, tristes, loqueteux », « demeurant étrangers au peuple qui les accueille » et « jouant tour à tour de l'accordéon et du couteau »3, lorsque dans les milieux ouvriers français on se gausse à la même époque de la piété ostentatoire des Transalpins, des relations quasi « féodales » qu'ils entretiennent avec leurs compatriotes devenus chefs d'équipe ou contremaîtres, ou des pratiques de violence dont ils sont censés être coutumiers, il ne semble pas que le sentiment de parenté ou de proximité entre les deux communautés soit une donnée manifeste de leurs rapports.


Il faut tout d'abord remarquer que la fraction de la population immigrée qui se trouve, en fin de parcours, absorbée par le pays d'accueil ne représente qu'une minorité. On peut en effet estimer à 3 millions et demi l'effectif des migrants transalpins qui ont pris, entre 1870 et 1940, le chemin de la France. Sur ce total, le nombre de ceux qui ont fait souche ne dépasse guère 1 200 000 ou 1 300 000 personnes, chiffre considérable si on le compare à celui des autres nationalités, inférieur cependant à celui qui englobe les retours et l'émigration de transit.


A Marseille en 1881, à Aiguës-Mortes en 1893, à Lyon l'année suivante, ainsi que dans nombre d'incidents moins spectaculaires, ils ont fait l'expérience de ce que nous appelons aujourd'hui « ratonnade », et ils ont payé de leur sang ces quelques dérapages de la solidarité prolétarienne. Certes, il ne s'agit pas ici d'en exagérer le poids. Des « collisions » comme celle d'Aigues-Mortes, qui a fait au bas mot une dizaine de morts, gardent un caractère exceptionnel et ne doivent pas nous cacher les nombreux exemples d'action solidaire entre les travailleurs des deux nationalités. Mais il n'y a pas non plus eu de « miracle » dans la façon dont la première génération de migrants s'est intégrée à la société française.»


Je scinde le lien pour qu’il passe mieux:

http://
www.revue-pouvoirs.fr/L-integration-des-Italiens-en.html

Écrit par : hommelibre | 27 novembre 2013

Vraiment un excellent billet. Vous êtes vraiment très bon quand vous savez sortir des poncifs, et il n'y a pas pire poncif que l'humanitaire BCBG...Passons.
Avez-vous lu "les Ritals" de Cavanna ?

Écrit par : Géo | 27 novembre 2013

"Dans trois ou quatre générations ses arrières-arrières-arrières petits enfants n’auront presque plus que des racines géographiques françaises et européennes: celles issues de l’Algérie seront trop lointaines pour rester prégnantes."

Bon, évidement, c'est moi qui le pense hein mais moi je n'y crois pas une seconde au truc des 3-4-5 générations et cela d'autant moins qu'il m'arrive d'avaler des tomates hors sol qui, vous en conviendrez, n'en demeurent pas moins des tomates.

Avec Benzema ou autre Zidane, il me semble que vous pêchez par optimisme et faites l'erreur de faire une projection globale de cas particuliers qui relèvent des mêmes probabilités que de gagner le gros lot à l'Euro million. Je crois plutôt que la masse gagnera alors (dans 3-4-5 générations), au mieux, comme le 90 % de la population, c'est à dire des clopinettes.

Plus le niveau social est élevé, plus les différences identitaires tendent à s'estomper. Dans la misère, l'identitaire tend à se réaffirmer et exit le mythe de la solidarité.

Cela dit, sauf reflux aussi massif qu'improbable, dans 3-4-5 générations, au rythme ou vont les choses aujourd'hui, il y a plus de chances que vos arrières-arrières-arrières petits enfant écrivent de droite à gauche. Voilà pourquoi j'adhère à la théorie que prêche Finkielkraut à savoir qu'en dehors de l'assimilation, il n'y a aucune illusion à entretenir sauf à prétendre que l'immigration de ces 30 dernières années est de même nature que l'immigration du début du XXème.

Écrit par : Giona | 27 novembre 2013

@ Giona: je ne serai pas là pour le voir, 5 générations c'est un peu hors de mon horizon...

Mais si je suis d'accord quant aux extrémistes qui voudraient mettre l'Europe à leur credo, je ne suis pas certain que cela puisse être généralisé.

Écrit par : hommelibre | 27 novembre 2013

"Mais, j’ai une connaissance d’origine italienne, née à la fin des années 1930 et immigrée en 1950, qui se souvient avec presque terreur de la manière dont elle était traitée à l’école parce qu’italienne."

maintenant c'est le contraire ce sonts les enfants d'immigrés Algériens qui sonts les terreurs dans les écoles ce qui est tout aussi inadmissible, tout ça grace à des lois spécifiques, et une façon de pense BOBOB déconnectée de la réalité.

Écrit par : leclercq | 28 novembre 2013

http://www.lepoint.fr/invites-du-point/francois-kersaudy/francois-kersaudy-le-bal-des-racistes-16-11-2013-1757716_1931.php

bonne lecture

la France prospère des années soixante ayant eu besoin de main-d'oeuvre, elle avait attiré une nouvelle immigration de travail en provenance d'Afrique du Nord.

un quota de travailleurs a été imposé à la décolonisation par des accords par les anciens pays colonisés.

Écrit par : leclercq | 28 novembre 2013

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