23 mars 2013

Diderot: une religieuse indigeste

Le livre de Diderot fit scandale quand il fut porté à l’écran par Jacques Rivette en 1966. Une partie des catholiques se déchaîna contre la diffusion du film et le pouvoir gaulliste de l’époque ne l’avait autorisée que du bout des lèvres. Il faut dire que l’histoire arrivait en pleine libération des moeurs et qu’elle contrastait singulièrement avec les aspirations de la génération qui allait faire la révolution culturelle de 1968.


religieuse,diderot,femmes,hommes,domination,couvent,J’ai vu le film de Rivette en dvd et lu le livre de Diderot. Une nouvelle version sort ces jours à l’occasion de l’année Diderot. En quelques mots: le roman, inspiré d’une histoire vraie, raconte les mésaventures d’une jeune femme, Suzanne Simonin, forcée par sa famille à devenir moniale et à entrer au couvent contre son désir. Ses parents, petits bourgeois du XVIIIe siècle, invoquent des problèmes d’argent. En réalité elle est une enfant illégitime conçue par sa mère dans une relation adultérine. Une bâtarde, comme on disait alors.

Suzanne est farouche et rebelle et tente par différents moyens de sortir de la vie monastique. Elle est successivement séduite par une supérieure de couvent, maltraitée et humiliée par une autre, rejetée par sa propre mère, désavouée par des responsables religieux.

Cette histoire a été écrite quelques décennies avant la révolution française. Elle met en scène la religion, dont la critique est centrale, et une famille bourgeoise qui décide de la vie de Suzanne à sa place. La religion catholique était alors l’objet d’une vive contestation, qui a amené à confisquer les biens de l’Eglise romaine en France lors de la révolution, le 2 novembre 1789. L’Eglise était alors riche des dons qu’elle avait reçus des fidèles. Elle entretenait des hôpitaux, des écoles, des maisons de charité pour les démunis. L’Eglise remplissait une fonction sociale qui n’existait pas au niveau de l’Etat.

Les biens confisqués ont été ensuite revendus, principalement aux riches bourgeois - ceux-là même qui avaient émis les plus vives critiques contre l’église au nom du libéralisme - et aux paysans aisés.

La description de pratiques religieuses contraignantes servait à dénoncer une forme d’autoritarisme religieux et une dérive vers la maltraitance dans les couvent, et à travers cela à mettre en cause la religion de manière plus générale. Après la religion, le deuxième objet de critique de La Religieuse est la relation familiale. L’enfant ne s’appartient pas. Pourtant le mariage par libre consentement était instauré par l’Eglise depuis 6 siècles environ. Mais la famille n’était pas fondée sur les mêmes règles qu’aujourd’hui. L’Histoire et la liberté se construisent par étapes.

La nouvelle version du film ne fera pas scandale comme la première. Les catholiques nereligieuse,diderot,femmes,hommes,domination,couvent, montent pas aux barricades. Par contre le film reçoit un nouvel éclairage, teinté par l’époque sexiste que nous vivons. Le réalisateur du film, Guillaume Nicloux, déclare en effet au Nouvel Obs:

«Maintenant, “la Religieuse” traite de la dominante patriarcale à une époque où on viole les manifestantes en Egypte, où le remboursement de la pilule fait toujours polémique aux Etats-Unis et où l’Eglise catholique continue d’interdire le préservatif.»

La mention faite à une dominante patriarcale est assez surprenante et souligne encore une fois  le stéréotype imposé à notre époque. Comment invoquer La Religieuse dans la guerre des sexes quand on sait que l’histoire racontée par Diderot montre une femme qui fait en bébé dans le dos de son mari, une femme, mère, qui rejette son enfant avec une cruauté assumée, une fille au tempérament farouche et non soumise, une moniale dont l’équilibre mental est manifestement perturbé, une époque où le lesbianisme est relativement visible et ne choque pas réellement?

Est-ce là la dominante patriarcale? Un homme cocu qui ne le sait pas, une paternité bafouée, une fille rejetée par sa mère, une mère supérieure qui utilise sexuellement une novice comme si elle était sa chose et une autre qui en fait son souffre-douleurs? La société décrite par Diderot montre des femmes autoritaires, pratiquant la sexualité qui leur convient (ouvertement ou non, cela ne change rien), pouvant être cruelles et sans état d’âme, et des hommes relativement impuissants à modifier le cours des choses et à maîtriser leur destin.

Convoquer La Religieuse dans la guerre des sexes et en faire une anecdote du patriarcat est un simple exemple supplémentaire du sexisme misandre actuel.

Constater qu’un réalisateur détourne le livre au profit d’une idéologie qui le dénigre est signe du degré d’aliénation des hommes actuels. Les hommes, les mâles, ne sont sans doute pas encore assez au fond du trou pour réagir. La société est durablement tordue et ils sont incapables de la remettre droite.

A quand une révolution masculine?

 

Image 1: portrait de Denis Diderot par Louis-Michel Van Loo. Imge 2: La Religieuse avec Anna Karina, dans le film de Rivette.

20:16 Publié dans Féminisme, société | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : religieuse, diderot, femmes, hommes, domination, couvent | |  Facebook |  Imprimer | | | | hommelibre

Commentaires

Bravo et merci pour cet article, ça fait toujours du bien de lire et de voir des choses comme celles-ci. On peut appeler ça de la finesse!!

Écrit par : habillages de vitrines | 25 mars 2013

pas étonnant de la part de cinéastes c'est la même engeance que les journalistes, ce sonts des relais de la propagande féministe.

Écrit par : leclercq | 25 mars 2013

Les commentaires sont fermés.