04 mars 2013

Libéralisme (8): l’initiative Minder et la cohésion sociale

L’initiative Minder soulève une contradiction entre libéralisme et démocratie. Au nom du libéralisme les entreprises - comme les individus - sont libres de choisir leur mode de fonctionnement dans le cadre de la loi.


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Tant qu’une entreprise respecte ses statuts et qu’elle produit des biens ou services de manière honnête, elle s’organise selon ses besoins et volontés. Qui accepterait qu’un tiers mette son nez dans le budget familial ou dans le mode d’organisation d’un couple? Dans la mesure où la loi est respectée la liberté individuelle et la vie privée doivent prévaloir. C’est un des acquis du libéralisme. La police, ou votre voisin, ne peut venir chez vous et vous dicter votre comportement.

Pourtant c’est ce que l’initiative Minder permet maintenant dans l’entreprise: c’est un accroc à la liberté d’organisation. Dans ce pays où la liberté d’entreprendre est un pilier de la société, un tel accroc est comme un séisme. L’initiative a profité du mauvais souvenir de Swissair. On a vu alors les responsables d’une débâcle financière qui n’en portaient que très peu les conséquences. L’impression - et souvent la réalité - est qu’un dirigeant très bien payé n’a pas à répondre de sa gestion et des éventuelles pertes qui peuvent entraîner des suppressions d’emploi. La vie d’un multimillionnaire au chômage est certainement plus douce que celle d’un employé de maintenance des avions.

Le cas Vasella a été évoqué pendant la campagne de votation. Payer 72 millions de francs pour garantir une clause de non-concurrence est certainement choquant. Tout salarié est tenu à une loyauté à l’égard de l’entreprise ou de l’administration qui l’emploie ou qui l’a employé. C’est une règle de confiance de base. Y contrevenir expose à une sanction pénale. Pourquoi faudrait-il encore payer pour qu’un employé ou un dirigeant tienne sa langue? Et en quoi est-ce une garantie? Si c’est l’argent qui prime, alors que ce devrait d’abord être une règle éthique, on peut craindre que rien n’arrête un tel homme. Une autre entreprise pourrait lui offrir 100 millions pour rompre discrètement cette clause de non-concurrence.

Le sentiment que les entreprises de grosse taille sont les otages de leurs conseils d’administration a probablement joué un rôle dans le vote. Thomas Minder a d’ailleurs insisté sur le fait que l’initiative, en calmant le jeu des rémunérations très fortes, donnerait un cadre plus stable et sain aux actionnaires. Cet aspect technique a-t-il prévalu dans la décision de 67% des votants hier? Pas seulement. Les micros-trottoirs et les forums laissent voir bien plus l’importance du sentiment de déconnexion des dirigeants d’avec la population. L’écart des salaires devrait être la conséquence de la liberté, et la richesse n’est pas un vol: elle se retrouve dans d’autres investissements et l’argent circule.

Mais le sentiment de disparité sociale a atteint un point où elle est de moins en moins supportée, particulièrement en temps de crise. Quand les uns gagnent des sommes presque irréelles alors que d’autres doivent accepter des baisses de salaire, le sentiment d’injustice monte et la démocratie souffre. Et cela, rien ne peut l’empêcher. La richesse, qui devrait être un moteur social, devient alors un repoussoir. La liberté, qui devrait être un modèle et un moteur, devient un épouvantail. Que les raisons d’attaquer le libéralisme soient liées à ces abus est insuffisant pour condamner un système qui a tant d’avantages. Mais quand on souffre, moralement ou économiquement, on ne voit plus la globalité.

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La majorité des votants a dit oui à l’initiative Minder, malgré son objectif anti-libéral. Probablement dans le but réduire le sentiment d’injustice et de préserver une cohésion sociale aussi importante pour un groupe que la liberté l’est pour l’individu. Après des années de triomphe de la liberté individuelle, fruit du libéralisme, voici le retour du collectif, du social, du sentiment d’être ensemble.

Soit. Il en faut. Mais au nom de la cohésion sociale on pourrait faire nombre d’accrocs au libéralisme et à la liberté individuelle, qu’elle soit d’expression, de culte, économique ou politique. On pourrait interdire la référence à toute origine familiale si elle n’a pas ses racines dans le pays dont nous sommes ressortissant. Je pense en particulier à la chanteuse Amel Bent qui avait déclaré il y a déjà quelques temps n’avoir aucune fierté à lever le drapeau français, alors qu’elle lève avec plaisir le drapeau algérien. Le libéralisme montre ici sa limite: un tel propos est de nature à saper la cohésion sociale et à fabriquer des des petits Mérah. Venant d’une chanteuse qui doit sa carrière et son aisance financière à la France, cette réaction malheureuse et communautariste devrait éveiller le même sentiment d’injustice que les millions de Vasella.

La société multiculturelle est aussi un produit du libéralisme. Chacun garde sa culture d’origine au nom de la liberté individuelle. Au risque de créer une société cloisonnée entre de multiples communautarismes et de dissoudre toute volonté populaire commune, faute d’une identité commune. Le débat européen sur l’identité n’est pas décalé. Son but est  bien plus de redéfinir ce en quoi nous mettons notre foi que d’exclure ceux dont l’origine se démarque et dont la différence est revendiquée comme une opposition au pays. Si l’on veut mettre en cause le libéralisme, il faut aussi mettre en cause son versant culturel, et reformuler l’identité en vue de préserver la cohésion sociale.

Toujours dans le but de préserver cette cohésion sociale, pourquoi faudrait-il tolérer que des idéologies ou des philosophies politiques différentes cohabitent dans une même société? A lire les propos de campagnes lors d’une élection, on voit une gauche et une droite irréconciliables. En politique la cohésion sociale est profondément et durablement affectée. Sans parler du féminisme qui porte atteinte à la cohésion sociale entre les hommes et les femmes ou à l’intérieur des couples, en y introduisant une guerre des sexes ou en criminalisant la moitié de la société par des propos accusateurs mensongers.

La cohésion sociale est déjà mise à mal dans presque toutes les sociétés occidentales. Hier, c’est par l’argent que l’on tentait de la rafistoler en Suisse. Je ne suis pas certain que cela suffise. Mais peut-on vouloir ET la liberté ET la cohésion sociale? Au nom de cette cohésion, ne risque-t-on pas de voir diminuer l’intérêt pour la liberté individuelle et pour la démocratie? Quel est le fantôme qui se profile derrière le sentiment d’injustice sociale? Quelle tentation autoritaire peut émerger d’un système rejetant le libéralisme?




Commentaires

Voyons HL,
la démocratie directe sert justement de garde fou. Le libéralisme a -t-il encore un sens, s'il dessert l'intérêt commun ?
Un système ne vaut que si chacun y trouve son compte d'une manière ou d'une autre. Il ne faut quand même pas oublier qu'une grande entreprise existe parce qu'elle a une interaction avec le reste de la société. S'il elle devient si grande quelle perd la notion de ce lien, on ne peut que se féliciter du système démocratique suisse qui permet au peuple de rétablir une notion de réalité.

En cassant, dans ce contexte de crise, la dichotomie usuelle, qui consiste à profiter des tremplins offert par l'organisation sociétale et développer une psychologie insulaire de ses profits, la Suisse a montré un bel exemple qui résonne déjà dans le reste du monde.

En ce sens le peuple suisse a déjà montré suffisamment à maintes occasions qu'il avait la sagesse pour faire la part des choses. Enfin, il me semble...

La liberté d'entreprendre est indispensable tout le monde le sait, mais personne ne vit tout seul sur cette planète. L'interaction à autrui est aussi incontournable. De même, personne ne peut entreprendre quoique ce soit, sans s'appuyer sur quelque chose de préexistant et des rapports avec le reste de la société. Le peuple suisse ne fait que le rappeler !

Écrit par : aoki | 04 mars 2013

Je ne sais pas pourquoi, mais je n'ai plus envie de lire vos contributions jusqu'au bout. Serais-je victime d'un mal du siècle qui consacre le "droit au but" par des raccourcis, si nécessaire ?
Je ne sais. Et, au vu de votre succès, je serais tenté de penser que je fais fausse route. Et pourtant, je suis un fan des messages lapidaires. Ceux qui ne s'encombrent pas de fioritures pour faire passer l'info.
C'est tout ce que je voulais dire.

Écrit par : Pierre Jenni | 04 mars 2013

72 millions ça se traduit en à peu près 20 ou 30 millions d'impôt. Impôt au bénéfice des citoyens suisses (du moins au bénéfice de l'Etat). Si je pense combien de Gripen on pourrait acheter, combien on pourrait investir dans la recherche pour la santé, etc. ? Moi, je ne cracherais pas dessus.

Écrit par : benpal | 05 mars 2013

Bonjour John.

Je suis en principe pour une économie libérale. Mais seulement dans les cas où une concurrence suffisamment forte suffit à réguler le marché. Et quand on ne parle pas de service publics.

Par exemple, dans le cas de M. Vasella et de Novartis, on parle d'une entreprise dont la plupart des produits phares sont protégés par des Copyright à long terme. On parle d'une entreprise financée en très grande part par les assurances maladies.

Dans un cas comme celui-ci, le salaire des dirigeants peut librement être reporté sur le prix des marchandises, indispensables pour les malades quelque soit leur prix, et donc, il se reporte aussi sur le prix des assurances maladie. Il ne faut donc pas oublier que c'est toujours nous qui payons les salaires de ces gens.

Prenez une banque comme UBS ensuite. Elle continue à payer grassement ses dirigeants, alors qu'elle fait des déficits. Soit. Si elle est prête à assumer les conséquences de tels agissements insensés, je n'ai rien à y redire. Mais la où le bât blesse, c'est qu'on sait maintenant très bien que le jour où UBS aura des problèmes, c'est vers l'Etat qu'elle se tournera ! Et on payera, ça c'est une certitude.

Too big to fail. Ca veut dire qu'UBS est finalement un service public non ? Si elle capote, c'est le pays qui capote. On ne peut pas laisser le marché décider de l'avenir d'une entreprise aussi stratégique. Il faut réguler son fonctionnement.

Et rappelez-vous de Swissair. L'infâme Brugisser qui a été payé plus que grassement pour transformer une bonne et saine compagnie en un truc trop énorme pour notre pays et qui a fini par se cracher. Qui a épongé ce merdier ? Oui c'est nous... Parce que c'était un service public et que la branche était trop stratégique pour la laisser disparaître.

Il ne peut pas y avoir de libéralisme dans ces cas. Certes il y a d'autres cas où on peut laisser faire parce qu'il existe une concurrence suffisamment saine pour pouvoir laisser faire le marché. Mais il se trouve que c'est toujours les entreprises stratégiques qui savent ne pas risquer grand chose qui surpayent leurs dirigeants. Les autres ne peuvent pas se le permettre. Donc pour moi une loi est nécessaire.

Écrit par : Kad | 05 mars 2013

@ Kad: plaisir de vous lire!

L'UBS a tenu une politique à haut risque. La sauvegarde des emplois a prévalu sur la sanction qu'elle aurait dû subir. Mais l'initiative Minder ne change rien à ce genre de risque. Les activités à haut risque devraient être contenue dans des départements financiers étanches où seuls les "joueurs" prennent des risques. Les épargnants ont aussi la possibilité de quitter la banque et d'ouvrir un compte dans une autre dont les activités ne sont pas à haut risque. Mais beaucoup de gens ont voulu jouer.

Il faudrait alors limiter les domaines où l'on peut jouer, et mieux contrôler la gestion des grandes entreprises. Ou les laisser tomber sans les aider. La Suisse aurait beaucoup souffert dans un tel cas. Une question est: pourquoi n'a-t-on pas vu venir?


@ Aoki: cette interaction est peut-être une limite naturelle du libéralisme, une sorte d'homéostasie. De toutes façons la décision est un choix qui me semble plus important sur le plan symbolique que sur le plan réel.

"De même, personne ne peut entreprendre quoique ce soit, sans s'appuyer sur quelque chose de préexistant et des rapports avec le reste de la société." La contradiction entre la liberté et la régulation forcée reste. Mais comme vous l'écrivez:

"Le libéralisme a -t-il encore un sens, s'il dessert l'intérêt commun ?
Un système ne vaut que si chacun y trouve son compte d'une manière ou d'une autre."

C'est là aussi une limite naturelle que ce vote a rappelé. Nous sommes au coeur d'une contradiction du libéralisme.

Écrit par : hommelibre | 06 mars 2013

@ Pierre: j'ai écouté votre musique. C'est un joli son. Je sors mon album de chansons d'ici quelques semaines. Ce sera plus court! :-)
Merci pour votre franchise.

Écrit par : hommelibre | 06 mars 2013

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