27 janvier 2013

Libéralisme (4): ni Dieu ni Marx

La liberté n’est pas en soi un thème politique: vouloir la définir et la formaliser est déjà une contrainte. On lui pose des cadres, des barrières, des voies obligées et des sens interdits. Politiquement la liberté est bien en-deçà des rêves les plus fous des humains. Elle est initialement plus philosophique que politique.


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Pourtant elle est le pilier central du libéralisme. Mais quelle est-elle? La liberté politique est relativement simple: avoir sa propre opinion, vivre dans une société pluraliste, disposer du pouvoir de voter, choisir qui l’on veut voir gérer les affaires publiques, se proposer éventuellement pour le faire. Plus largement c’est aussi se constituer en groupes d’intérêts - philosophiques, culturels, religieux, économiques - représentant des idées ou opinions particulières sans être menacé d’interdiction ni de prison. On voit d’emblée que la démocratie doit beaucoup au libéralisme, laquelle démocratie a généralisé ces principes à tous les citoyens alors qu’ils étaient au début réservés à une élite.

La liberté juridique est la liberté d’action: chacun fait ce qu’il veut. A à la restriction de tout ce qui contraindrait autrui à agir contre son propre consentement, et de ce qui porterait atteinte à la possibilité ou à la sécurité d’exercer cette liberté. A l’exclusion de ces restrictions il est permis de penser et faire ce que l’on désire, y compris de convaincre d’autres personnes de s’associer librement en vue d’un projet commun.

La liberté, augmentée par la démocratie, contient aussi l’idée de non limitation des droits pour raison d’une appartenance sociale. Tout le monde peut accéder à tout, en principe. En contrepartie l’instauration de la liberté individuelle implique que dorénavant chacun est individuellement responsable de soi. Pas de liberté sans responsabilité. Ni sans excellence, car on n’accède - en principe - pas à une position sans y mettre les moyens.

La liberté et l’excellence sont des attitudes individuelles qui ne doivent dépendre ni d’une loi ni d’un groupe. Décider par soi-même de ses actes, réaliser un rêve, dans le respect des autres, et souhaiter faire les choses le mieux possible, sont de hautes exigences intérieures, non des contraintes extérieures. Toute contrainte de corps est une limite à cette liberté. Mais il y a une autre limite, plus difficile à repérer et surtout à accepter. Ce sont les données personnelles: compétences innées, éducation, opportunités saisies ou non, biologie, lieu de naissance créent autant de différences qui confinent à l’inégalité.

Les anciens modes de vie s’accommodaient de ces inégalités, en une philosophie que Karl Marx avait lui-même repris: «De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins». Cela n’est fondamentalement pas différent de la parabole des talents dans l’évangile de Matthieu. Il faut faire fructifier ce qui nous est donné, par Dieu selon le christianisme, par on ne sait qui selon Marx. Pourtant, la voie actuelle des sociétés libérales pourrait, par boutade, être résumée à «Ni Dieu ni Marx».


De la perte du médiateur à la lutte permanente
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Dans le contexte de la Révolution franco-européenne, le libéralisme était anti-clérical à cause de la collusion trop grande entre le pouvoir et l’institution religieuse d’alors. La notion de liberté s’est donc organisée à plat, sans référence spirituelle particulière, sans autre verticalité qu’elle-même, étant à elle seule sa propre norme. Le droit de faire «ce que je veux» n’est d’abord redevable d’aucune éthique particulière hormis la limite d’une sanction juridique. Dieu, cet improbable concept métaphysique, était une sorte de médiateur entre les humains, un concept moral régulateur et - théoriquement - facteur de justice. Il a disparu du champ des référents. Aujourd’hui, ce n’est pas la justice ou la vérité qui inspirent mais la peur de la sanction. Les lois punitives, restrictives ou contraignantes se multiplient, signe du défaut de principe régulateur. L’humanité retourne dans l’enfance, surveillée par les juges et les journalistes, nouveaux tuteurs ayant profité de la vacance de l’autorité. Or la crainte d’une punition n’est pas une morale, ce n’est qu’une sauvegarde égoïste.

Puis la liberté s’est développée en tant que revendication sociale, donc conflictuelle comme toute revendication. La revendication, qui devrait être un moment exceptionnel tant est coûteuse sa facture sociale, s’est instaurée comme un mode de penser et un mode normal de relations, dans la ligne du romantisme révolutionnaire. C’est ainsi que l’on trouve normal qu’un adolescent soit en rupture sèche voire brutale d’avec ses parents et que toute adolescence non conflictuelle peut se retrouver taxée d’anomalie psychologique sans même que l'on ait analysé les raisons personnelles, précises, qui mènent à une rupture. C’est ainsi également que dans de nombreux pays, les relations de travail ne peuvent être que conflictuelles, soit dans le combat soit dans la soumission. La pensée s’est largement formée sur le modèle du rapport de force. Celui-ci passerait pour la norme historique, avec son effet permanent de déstabilisation sociale.

En fait il semble que les rapports humains et animaux montrent davantage de coopération que de domination, et que la survie des espèces ne puisse se satisfaire d’une lutte interne perpétuelle.
La société des loups est à ce point de vue exemplaire. Les loups vivent en groupes très structurés. Le couple dominant a autorité sur les autres loups. La meute chasse régulièrement en groupe, ce qui lui permet de capturer de très grosses proies comme des bisons et d’assurer la survie de tous. Il n’y a pas d’égalité de fonctions ni de pouvoir, mais chaque membre de la meute reçoit selon son besoin.


liberté,libéralisme,démocratie,gourgeoisie,religion,marx,dieu,médiateur,punition,loi,sanction,morale,social,pauvres,riches,loups,individuLe désir individuel, seul maître à bord

L’humain est visiblement différent et la hiérarchie est moins bien acceptée de nos jours, voire carrément rejetée. La société hiérarchique médiévale, protectrice et plutôt stable mais inégalitaire, a été renversée par une classe qui souhaitait «devenir calife à la place du calife». Ce qui autrefois n’était que lutte intestine de succession à la cour, s’est répandu à l’ensemble de la société. La bourgeoise de l’époque, libérale, souhaitait casser les anciennes rigidités pour accélérer l’ascenseur social au moins à son profit. Cela a laissé émerger l’idée que les places sociales ne dépendaient pas de la naissance ou de Dieu, mais que l’on pouvait changer de condition. Le positivisme entrait en action: on choisit sa vie et sa place. C’était incroyablement révolutionnaire: l’humain devenait redevable de son destin à ses seuls désirs et non plus à un ordre plus grand que lui.

La crise actuelle du libéralisme vient en partie de ce que ce mouvement libératoire, revendiqué par la gauche comme par la droite (le mariage pour tous en est un avatar), se trouve empêtré dans une telle somme de désirs individuels, contradictoires, et ingérables en l’état, que le besoin d’un principe moral, d’une «instance supérieure», se manifeste à nouveau. Ainsi on oppose au libéralisme dit sauvage ou ultra-libéralisme une morale du partage forcé: limiter les hauts salaires, taxer à 75% les hauts revenus. Ces mesures n’ont aucune valeur philosophique en elles-mêmes, sinon celle de confirmer les guerres internes des sociétés. Elles n’offrent aucune perspective morale réelle. La guerre aux riches n'est pas plus fondée que la guerre aux pauvres, hormis qu'ils sont riches. Mais c'est un mauvais procès. La vraie ligne de démarcation est ici: on ne juge pas les gens sur leur richesse mais sur leurs actes. Car au fond, qui ne souhaiterait gagner de plus en plus? Qui est prêt à s’arrêter, à combien s’il s’arrête, et pourquoi? Voit-on des ouvriers, gagnants des dizaines de millions aux loteries, distribuer leurs gains aux pauvres? Pas à ma connaissance!

Donc si une personne de classe moyenne ou pauvre pouvait gagner autant qu’un PDG de multinationale, elle ferait tout pour le garder. Les personnes fortunées qui déclarent ne pas payer assez d’impôts sont rarissimes. Gérard Depardieu partant vivre en Belgique n’a rien fait d’immoral et d’illégal. D’autres vivront de lui dorénavant. Tout le monde veut gagner plus et payer moins. La question n’est donc pas de savoir s’il faut punir les riches d’être riches mais de savoir quelle légitimité morale ou spirituelle il y aurait à leur faire le reproche de l’être. Après tout, reproche-t-on à un pauvre d’être pauvre? Non. Dans le village africain où j’ai à une époque effectué quelques séjours, le chef, riche, était le banquier du village. Ses biens appartenaient à la communauté à travers sa personne, comme le seigneur du Moyen-Âge offrait sa protection à la population en échange de vivres et de bras.

Il est de l’intérêt de la communauté que les couches sociales coopèrent et se soutiennent mutuellement. Le divorce vient quand une couche se désolidarise des autres. C’est le danger de la liberté. C’est ce qui a condamné l’Ancien Régime, la noblesse et la monarchie. C’est aussi aujourd’hui ce qui conduit au divorce sociétal. Les inégalités sont supportables tant que les avantages sont supérieurs aux inconvénients. Un inconvénient rédhibitoire est la faim. La Révolution française a été préparée non seulement par des penseurs bourgeois mais aussi par des années de famine, et les différentes étapes révolutionnaires parisiennes ont succédé à des défauts d’approvisionnement en vivres.

La liberté à ces conditions devient un rapport de force, et c’est encore ce qui se passe aujourd’hui, bien plus qu’on ne l’imagine.

La liberté sans rapport de force serait-elle impossible? Quels sont les rapports de force majeurs aujourd’hui dans les démocraties libérales? Jusqu'où égalité et liberté sont-elles compatibles?


A suivre.

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