19 décembre 2012

Trouble (6 et fin): conclusions

Après avoir lu ces constats on se demande ce qu’il reste de cette fameuse Légende noire du Moyen-Âge. Où est ce monde supposé cruel, sans foi ni loi, soumis aux abus habituels des seigneurs et ecclésiastiques? Qu’en est-il de cette humanité décrite comme inculte et vivant dans la terreur?


moyen age,féodalité,bourgeoisie,paysans,légende noire,femme,religion,révolution,liberté,heers,régine pernoud,Le constat des auteurs du XXe siècle est que cette Légende noire n’existe pas. Sans idéaliser une aussi longue période, qui a connu sa criminalité et ses excès comme toute époque, l’image construite avant et après la révolution française non seulement n’est pas documentée, mais les recherches ultérieures minutieuses d’historiens méthodiques démontrent qu’elle n’est pas fondée.

Bien sût il faudrait développer davantage certains points, tenir compte des disparités géographiques et des phases de temps différentes car 1’000 ans d’histoire d’un continent ne peuvent être monolithiques. Toutefois des lignes directrices se dégagent, dont j’ai tenté dans ma modeste mesure de témoigner.

Avant de conclure je précise que j’ai tiré la majeure partie des informations dans les travaux de Jacques Heers et Régine Pernoud et dans divers articles, recoupés, disponibles dans diverses banques de données sur l’histoire de France. Pour aller plus loin je recommande la lecture de ces deux auteurs, en particulier de Régine Pernoud: Pour en finir avec le Moyen-Âge et La femme au temps des cathédrales, et de Jacques Heers: Le Moyen-Âge, une imposture. Régine Pernoud est une femme d’une grande intelligence et clarté, exigeante dans son travail, et dont l’analyse sur les femmes en période médiévale est d’autant plus intéressante qu’elle-même n’a rien d’une groupie de machos. Jacques Heers quant à lui montre une certaine nostalgie de cette époque et est parfois imprécis dans sa rédaction mais il est également exigeant et documente abondamment ses travaux en fin de livre.

Je lui emprunte les éléments de cette conclusion, éléments confirmés par d’autres auteurs récents. En synthèse on peut dire ceci de la Légende noire et des raisons qui ont conduit à l’inventer:

1. Le Moyen-Âge est une époque complexe, aux phases très différenciées, dont l’une d’elle consiste en une décentralisation des pouvoirs et en une forme d’auto-limitation de ceux-ci de par l’organisation politique et sociale.

2. Cette longue période historique ne fut pas plus violente et cruelle qu’une autre; il semble même que comparée à d’autres, dont des périodes récentes, elle n’a pas atteint le même degré de cruauté. Elle fut également loin de l’obscurantisme qu’on lui a prêté. le rôle des forces politiques et sociales: féodalité, église, paysannerie, bourgeoisie, est probablement beaucoup plus positif que ce qu’on imagine.

3. Il y a eu une falsification durable de l’Histoire.

4. Cette falsification a servi de repoussoir lors de la Renaissance. Cela s’est amplifié jusqu’à la révolution française et au XIXe siècle. Le dénigrement du Moyen-Âge a servi en moyen age,féodalité,bourgeoisie,paysans,légende noire,femme,religion,révolution,liberté,heers,régine pernoud,particulier au développement d’une longue période consumériste dont le but était le transfert des richesses et des pouvoir d’une classe à une autre. Ainsi lors de la révolution, le dénigrement du Moyen-Âge a atteint un pic d’intensité. Le but était que les nouveaux maîtres décident la confiscation des biens de l’église, qui était alors devenue riche grâce aux legs et dons divers reçus depuis des siècles. Cette confiscation a permi de renflouer les caisses de l’Etat et de s’accaparer du pouvoir. Les biens des nobles et de l’église furent ensuite revendus par lots. Les acheteurs principaux furent les bourgeois fortunés ayant dominé les villes depuis des siècles (alors que les nobles avaient leur assise dans les campagnes), ainsi que les paysans aisés.

5. On peut donc dire que le dénigrement historique du Moyen-Âge a servi à assurer la domination économique et politique de la classe bourgeoise en pleine expansion contre l’ancien pouvoir médiéval. La révolution pour le peuple et par le peuple semble un mythe. D’ailleurs les révolutions sont menées par une élite groupusculaire affirmant parler au nom de tous et surfant sur des événements qu’ils ont eux-mêmes créés ou dont ils profitent.

6. En dénigrant le Moyen-Âge on valorisait d’autant plus la République, le progrès, le modernisme et le pouvoir centralisé, préfigurant la mainmise générale de l’Etat sur les pays et la grande époque consumériste dont les dynasties bourgeoises ont largement profité.


Sans prétendre que la vie au Moyen-Âge était tous les jours agréable, elle n’était pas pour autant un enfer, et par certains côtés elle proposait un système politique et de valeurs qui méritent une étude plus approfondie que la caricature qui en est faite. Que ce soit en matière de décentralisation et de mutualisation des pouvoirs, de culture, de liberté, de statut des femmes, entre autres, cet approfondissement serait très utile pour remettre l’époque actuelle en perspective. Cela aiderait à comprendre ses liens avec le passé et découvrir combien nous vivons encore sur une énergie sociale et philosophique de rupture et de déracinement. Nous réaliserions peut-être que le nomadisme des valeurs et des humains et que les idéologies qui traversent la société n’offrent pas une relève stable et durable ou simplement respectueuse et conviviale.

L’étude du Moyen-Âge suscite une réflexion originale sur notre société, avec un recul que peu d’autres grilles d’analyse offrent.

Commentaires

Eh bien je ne peux - à titre personnel - qu'être en accord total avec votre, vos, conclusion(s), tant en ce qui concerne cette longue période ou plutôt périodes de l'histoire qui ont débuté avec les V°/VI° siècles pour aborder, après un très grand enrichissement culturel et social qui se sont manifestés sous bien des formes entre autres aux XII° et XIII° siècles, un tournant différent avec; à la fin du XV° siècle, ce que l'on a appelé la Renaissance, que pour ce que vous dites, dans les dernières lignes de votre conclusion, de la révolution et de ses buts difficilement avouables et que l'on a détournés, même parfois dans l'histoire contemporaine. J'ai toujours craint, personnellement, ce que l'on appelle "les mouvements populaires" qui servent le plus souvent à certains qui n'y sont pas étrangers, de tremplin pour remplacer - rarement en mieux d'ailleurs - ceux qu'ils ont abattus. Je ne pense pas, de fait, que les mouvements auxquels on assiste de nos jours soient de meilleur augure.
Mais comme on le fait si souvent dire à Kipling, ceci est une autre histoire...
Merci de ces belles pages sur un site qui sort vraiment du "commun" par les thèmes qui y sont abordés et la distance que l'on sait prendre avec eux.

Écrit par : Frakiskos | 18 décembre 2012

Ce voyage dans le passé fait évoluer ma perception et mes croyances. Je me demande depuis un certain temps pourquoi nous pensons avoir tout inventé au XXe siècle, que ce soit en économie, en matière de contractualisation des relations, ou dans les relations femme-homme, par exemple, comme si soudain le monde se réveillait, comme si nous ne venions de nulle part. Je pense que les avancées technologiques y ont contribué. Fut un temps où j'ai partagé cette idée moderniste. A une époque, tout ce qui était nouveau semblait mieux.

Je pense aussi que les guerres mondiales et les idéologies marxiste et nazie ont contribué à cette philosophie de rupture. Mais il manquait un maillon. La falsification de l'histoire est peut-être, d'une certaine manière, le maillon caché entre ce passé et l'époque moderne. Cela rend plus plausible l'amnésie de nos sociétés, amnésie tant vers ce passé un peu lointain que vers le passé récent. Pour effacer le passé et annuler le trouble dû à l'amnésie il fallait promettre le grand soir, et d'autres projets productivistes hypnotiques. Le résultat actuel est une sorte de domination du politique et du pensé par l'émotion, qui elle n'a pas de passé mais plus d'avenir non plus. Le rêve consumériste total! Ou la gueule de bois, à choix...

Il va falloir un siècle ou deux pour sortir de tout cela.


J'apprécie que mon voyage dans le passé ait été partagé.

Bien à vous.

Écrit par : hommelibre | 18 décembre 2012

coucou Homme Libre,
j'adore le moyen âge, surtout les beaux chevaliers genre Tarabas, qu'il faut une journée pour enlever l'armure,
y'avait forcément moins de nocs vu qu'on était moins nombreux ;)))!!!bizzzouxxx!!!

Écrit par : Sarah | 18 décembre 2012

Merci pour l'article, très intéressant

Écrit par : Loan | 19 décembre 2012

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