14 décembre 2012

Trouble (3): inculte, le Moyen-Âge. Vraiment?

Si l’on ajoute au supposé droit de cuissage, qui n’a jamais existé, le droit dit de prélassement autorisant les nobles à éventrer un serf pour réchauffer leurs pieds dans ses entrailles encore tièdes, on a vite fait d’alimenter la fable d’un Moyen-Âge sombre, sans foi ni loi, brutal et barbare.


Ces radotages ne sont nulle part documentés. Aucune chronique, aucun fabliau, aucun livre de monastère d’époque ne cite de tels faits. On pourrait arguer de ce que les puissants de l’époque n’avaient aucun intérêt à coucher leurs exactions sur parchemin. Cet argument n’est pas réaliste. En effet si l’on considère cette époque comme une lutte permanente entre nobles pour augmenter leur pouvoir, il aurait été de l’intérêt des uns et des autres de faire connaître les supposées pratiques barbares de leurs adversaires afin d’ajouter la guerre culturelle à celle des armes.

Ces supposées barbaries ne sont citées qu’en période de Renaissance quand des écrivains italiens au service de certains princes servirent de bardes officiels mandatés pour dénigrer l’ancien pouvoir et valoriser le nouveau. Ainsi ces écrivains affirmèrent renouer avec les auteurs de l’Antiquité, que les «barbares incultes» du Moyen-Âge auraient délaissés.

aristote01.jpgOr, au contraire, les classiques étaient lus et étudiés dans les nombreux monastères qui conservaient nombre de manuscrits recopiés et diffusés à travers l’Europe et jusqu’au Moyen-Orient. En particulier la philosophie d’Aristote a imprégné tout le savoir médiéval: philosophie, théologie, politique, astronomie, physique, botanique, économie.


Jacques Heers, dans Le Moyen-Âge une imposture, souligne:

«L’idée encore communément admise est que la Renaissance se serait manifestée par un retour à certaines sources fondamentales, par une redécouverte de l'Antiquité, principalement dans le domaine des belles-lettres (histoire, poésie, théâtre, écrits politiques), de la philosophie et des arts. Sans aucun doute, le mot lui-même est inspiré de cette conviction.

Cette vérité si bien reçue repose sur deux ensembles d'affirmations: d'une part, d'un jugement de valeur: les oeuvres antiques et celles qui s'en inspirent directement l'emporteraient, manifestement, sur le plan esthétique et de l'inspiration, de la qualité humaine intrinsèque pourrait-on dire, sur celles du Moyen Age. D'autre part et surtout d'une grossière erreur d'appréciation qui conduit à affirmer que ces oeuvres antiques auraient été redécouvertes dans les tout derniers temps du Moyen Age, après un très long oubli.
Tout ceci est à revoir.
...

Les hauts faits d'Alexandre se retrouvent, à travers l'Occident, des pays du Nord à l'Espagne et l'Italie, dans des dizaines d'ouvrages, poèmes épiques principalement, de plusieurs milliers de vers. Aux alentours de l'an mille, le prêtre Léon le Diacre, qui vécut tant à la cour de Constantinople qu'à celle de Naples, traduisit en latin les histoires grecques, et sa Vita Alexandri, vite appréciée, fut à l'origine d'une floraison de poèmes et de romans de toutes manières, par toutes sortes de filiations. Vers la fin de ces années mille un Français, Albéric de Pisançon, écrivit une Alexandréide inspirée d'un auteur romain du IVe siècle, Julius Valerius, et de ce Léon le Diacre : ce chant épique fut démarqué peu après par l'Allemand Lamprecht (en 1138) et amplifié même par un continuateur anonyme (entre 1160 et 1170). En France, l'oeuvre fut reprise par Lambert de Tors, cette fois non en latin mais en dialecte picard pour une diffusion plus large, et par Alexandre de Bernay, clerc de Paris (en 1175), également en picard et sur une métrique qui, par la suite, fut régulièrement retenue pour tous les poèmes consacrés à la vie du héros grec. De là est né, bien plus tard (vers 1400), le nom d'alexandrin appliqué d'abord à ces vers de la Vie d'Alexandre.
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tristan-yseult.jpg
Le Roman de Thèbes, d'un auteur anonyme qui vivait vers 1150, originaire de la Touraine ou du Poitou, conte l'histoire légendaire de la ville et s'ouvre par un long préambule de dix mille vers sur les aventures et les malheurs d'Oedipe.»


Les arts ont connu d’importants développements au Moyen-Âge. L’art religieux en premier, avec la maîtrise rare de la lumière dans les vitraux des cathédrales et la perfection des lignes romanes avant qu’elles ne soient remplacées par la flamboyance gothique. L’art de la statuaire, des enluminures, de la musique religieuse et profane, furent particulièrement développés. On y inventa la notation religieuse. Le chant grégorien s’épanouit pendant des siècles, associant transmission spirituelle, contemplation et élévation de l’âme.

Dans les arts on peut également citer l’amour courtois. «L’expression médiévale occitane est celle de fin’amor. Elle désigne de façon générale l’attitude à tenir en présence d’une femme de la bonne société, l’amour courtois étant ni plus ni moins qu’une relation vassalique entre homme et femme.

La tradition de l'amour courtois a été florissante dans l'Europe médiévale, notamment en Occitanie et dans le Nord de la France à partir du XIIe siècle grâce à l'influence de protectrices comme Aliénor d'Aquitaine et Marie de France, la comtesse de Champagne et mécène de Chrétien de Troyes (cf. Lancelot ou le Chevalier de la charrette).»

La célèbre Chanson de Roland fut écrite au XIe siècle, et la magnifique saga de Tristan et Yseult un siècle plus tard.



On est très loin de la Légende noire du Moyen-Âge et d’une époque barbare et inculte comme l’ont décrit les auteurs de la Renaissance ou du siècle des Lumières, et de ceux de la période post-révolutionnaire. Nous verront ensuite que l’organisation socio-politique était bien plus équilibrée et complexe qu’on l’imagine. Cette redécouverte du Moyen-Âge est décidément troublante.

A suivre.

20:26 Publié dans Histoire, Politique, société | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : moyen age, aristote, seigneurs, tristant, yseult, chant grégorien, amour courtois, art roman, gothique | |  Facebook |  Imprimer | | | | hommelibre

Commentaires

'où viennent -donc ces légendes obscures sur le moyen âge ?

Je crois que simplement le premier millénaire fût le théâtre de multiples bouleversements où la sensation de plénitude (relative) de l'antiquité s'est délitée. Avec des concours de circonstances diverses produisant une très longue période d'instabilité, peu propice au raffinement de civilisation.

1) Le déclin de la civilisation romaine par usure et décadence

2) Les coups de boutoirs des migrations de l'est: Huns , Attila, les vandales etc. Avec des violences certaines.
Le premier sens du terme barbares chez les Grecs et les Romains devint plus saignante sous l'égide de l'église. Parce que cela désignait des non-chrétiens, des païens sans foi ni loi, vivant comme des bêtes. Promulguant l'image obscure.
La diversité de certains occupants font que la culture initiale se morcellent, la justice et le droit n'est plus unifié comme avec Rome, par ex.

3) L'église naissante, précisément, se mit à asseoir progressivement un pouvoir plus temporel que spirituel: En influençant les cours ou le pouvoir s’exerce, en censurant selon ses critères les connaissances nouvelles pouvant émerger. Traitant toutes choses bizarres ou incompréhensible pour l'époque, de sorcellerie.

4) les problèmes climatiques, les grandes épidémies.

Tous ceci mis ensemble, il y a de quoi faire une réputation de période noire. Non ?

Écrit par : aoki | 14 décembre 2012

Aoki,

Je vous réponds en anticipant un peu sur la suite et sur la constatation de Heers. L'église a développé un pouvoir temporel et a connu des dérives, mais les Borgia ne sont pas représentatifs de l'ensemble de la papauté ou de l'église catholique. L'église ont été longtemps un facteur de civilisation, dès le haut Moyen-Âge après la chute de Rome. Elle a maintenu une éducation, une culture, elle a contribué au défrichage des terres.

Le Moyen-Âge était religieux, on ne peut en faire abstraction. La religion est omniprésente. Elle a été facteur d'unification de la culture et de la langue. Elle a aussi commis des crimes. Mais par exemple, selon les registres de l'an 1000 et environ, l'église ne forçait pas les croyants à donner leur biens et à voler les terres. Les transactions ont été faites par des paysans libres qui, pour diverses raisons, ont quitté leur terre.

Or pendant la révolution, la confiscation des biens du clergé a été faite en se justifiant de ce prétexte: il fallait rendre aux paysans ce que l'église avait pris. Sauf que les paysans n'en n'ont pas vu la couleur. Selon Heers, la lutte contre la religion et les seigneuries était une lutte entre classes dirigeantes dans le but d'asseoir le pouvoir total de la classe bourgeoise capitaliste née au Moyen-Âge. Il semble que cela ait réussi!...

Sur l'après-Rome, l'instabilité ne fut pas si grande. L'empire carolingien avait réunifié et stabilisé l'Europe et donné un fondement à la France. Les épidémies sont plus tardives.

Écrit par : hommelibre | 14 décembre 2012

@Hommelibre depuis 5 ans je suis régulièrement vos écrits ,une entité semble-t'il a complètement échappé à vos analyses ,la fameuse bonne du curé,rire
bonne fêtes de fin d'année

Écrit par : lovsmeralda | 15 décembre 2012

L'histoire du moyen-âge, chrétien, trop chrétien, a été tellement réécrite, idéologisée... Merci de remettre l'église au milieu du village!

Écrit par : Sérum | 15 décembre 2012

@ Lovsmeralda: :-)))
Bonnes fêtes à vous aussi!

Écrit par : hommelibre | 15 décembre 2012

@Hommelibre,MERCI

Écrit par : lovsmeralda | 16 décembre 2012

Les commentaires sont fermés.