02 novembre 2012

La fable de la transmission arabe du savoir antique

Pendant longtemps, avant et surtout après la révolution française, le Moyen-Âge fut présenté comme une longue période obscurantiste et barbare. La féodalité passait pour un esclavagisme et les nobles pour des êtres d’une cruauté rare dont le pouvoir était sans limite.


heers2.jpgOn raconte par exemple que les nobles disposaient du privilège dit de «prélassement»: en revenant de la chasse ils avaient le droit de faire éventrer des serfs afin de mettre leurs pieds au chaud dans leurs entrailles. Il n’y a aucune preuve d’un tel privilège mais peu importait.

Cette manière de raconter l’Histoire n’était pas innocente. Autour de la révolution, dénigrer le Moyen-Âge et sa noblesse servait à provoquer un contraste extrême entre le passé prétendu obscur marqué de fanatisme chrétien rétif à l’intelligence et aux classiques, et l’avenir supposé radieux que la révolution proposait. Ces inventions n’étaient que le versant culturel de la prise de pouvoir par la bourgeoisie en lutte contre les seigneurs féodaux qui limitaient son pouvoir.

L’historien Jacques Heers, grand érudit et spécialiste médiéviste, a bien démontré la fausseté des croyances officielles sur le Moyens-Âge. D’autres historiens modernes, dont Régine Pernoud, participent à la réhabilitation des mille ans qui séparent la fin de l’empire romain de la découverte de l’Amérique par les européens.

Dans les légendes sur l’Europe au Moyen-Âge, celle de l’ignorance et de l’obscurantisme intellectuel et culturel est tenace. On prétend qu’il n’y avait plus d’étude des textes classiques et que ce sont des savants arabo-musulmans qui les auraient réintroduits sur notre continent. Or c’est l’empire romain d’orient, dont la capitale était Byzance, ancienne Constantinople, capitale de l’empire romain d’orient jusqu’à l’invasion ottomane et la chute de la ville en 1453 , qui a influencé le proche-orient et les terres musulmanes bien plus que l’inverse. Pour Jacques Heers, auteur entre autres de «Le Moyen Age, une imposture», l’hypothèse de l’inculture européenne et de l’apport arabo-musulman est totalement fausse et n’est que le reflet d’un auto-dénigrement. C’est ce qu’il écrit ici dans un article dont je propose quelques extraits, article paru dans la Nouvelle Revue d’Histoire (je n’ai pas le numéro source papier, qui est épuisé). Cet article, dont on trouve ici la version scannée complète, est intitulé:


La fable de la transmission arabe du savoir antique


«A en croire nos manuels, ceux d’hier et plus encore ceux d’aujourd’hui, l’héritage de la Grèce et de Rome fut complètement ignoré dans notre monde occidental, de la chute de l’empire romain et du développement du christianisme jusqu’à la «Renaissance» : nuit du Moyen Âge, mille ans d’obscurantisme !


Et d’affirmer, du même coup, que les auteurs de l’Antiquité ne furent connus que par l’intermédiaire des Arabes, traducteurs appliqués, seuls intéressés, seuls capableshistoire,moyen age,jacques heers,classiques,arabes,islam,musulmans,chrétiens,révolution,rome,enpire, d’exploiter et de transmettre cette culture que nos clercs méprisaient.

Parler d’«Arabes» est déjà une erreur. Dans les pays d’islam, les Arabes, lettrés et traducteurs, furent certainement bien moins nombreux que les Persans, les Egyptiens et les chrétiens de Syrie et d’Irak. La plupart des textes grecs ont d’abord été traduits en langue syriaque, parler araméen de la ville d’Edesse qui a largement survécu à l’islam et ne disparaît qu’au XIIIe siècle. (...) Nos livres parlent volontiers des savants et traducteurs de Tolède qui, au temps des califes de Cordoue, auraient étudié et fait connaitre les auteurs anciens. Mais ils oublient de rappeler que cette ville épiscopale, comme plusieurs autres et nombre de monastères, était déjà, sous les rois barbares, bien avant l’occupation musulmane, un grand foyer de vie intellectuelle toute pénétrée de culture antique. Les clercs, demeurés chrétiens, très conscients de l’importance de transmettre cet héritage, ont tout simplement poursuivi leurs travaux sous de nouveaux maitres.

On veut nous faire croire aux pires sottises et l’on nous montre des moines, copistes ignares, occupés à ne retranscrire que des textes sacrés, acharnés à jeter au feu de précieux manuscrits auxquels ils ne pouvaient rien comprendre. Pourtant, aucun témoin, aux temps obscurs du Moyen Age, n’a jamais vu une bibliothèque livrée aux flammes et nombreux sont ceux qui, au contraire, parlent de monastères rassemblant d’importants fonds de textes anciens. (...) Nulle trace dans l’Église, ni en Orient ni en Occident, d’un quelconque fanatisme, alors que les musulmans eux-mêmes rapportent nombre d’exemples de la fureur de leurs théologiens, et de leurs chefs religieux contre les études profanes. Al-Hakim, calife fatimide du Caire (996-1021), interdisait les bijoux aux femmes, aux hommes les échecs, et aux étudiants les livres païens. A la même date, en Espagne, al-Mansour, pour gagner l’appui des théologiens, fit brûler par milliers les manuscrits grecs et romains de la grande bibliothèque de Cordoue. L’occident chrétien n’a connu aucune crise de vertu de ce genre.

Les « Arabes » ont certainement moins recherché et étudié les auteurs grecs et romains que les chrétiens. Ceux d’Occident n’avaient nul besoin de leur aide, ayant, bien sûr, à leur disposition, dans leurs pays, des fonds de textes anciens, latins et grecs, recueillis du temps de l’empire romain et laissés en place. De toute façon, c’est à Byzance, non chez les « Arabes », que les clercs de l’Europe sont allés parfaire leur connaissance de l’Antiquité.

Byzance fut la source majeure de la transmission.

Rendre les Occidentaux tributaires des leçons servies par les Arabes est trop de parti pris et d’ignorance : rien d’autre qu’une fable, reflet d’un curieux penchant à se dénigrer soi-même.»

 

Commentaires

Il y a eu il y a quelques années un très gros débat en France, où la sainte Alliance socialo-musulmane, qui tient les médias, a mené la vie dure à un jeune intellectuel français qui réfutait aussi cette théorie des dénigreurs de l'Occident.
Jacques-simon Eggli dans son billet continue dans le travestissement de la réalité en intitulant son billet : "El-Andalous: l'âge d'or de la tolérance".
Mais ce grand ""libéral"" n'a pas publié mon commentaire qui faisait remarquer que les non-Musulmans étaient considérés comme des dhimmis, des citoyens sans droit, qui devaient payer pour conserver leur religion...

Écrit par : Géo | 03 novembre 2012

@Géo
Vous avez raison d'attirer l'attention sur le billet de Jacques-Simon Eggli. Il ne fait que rejoindre une récente offensive pro-musulmane de plusieurs journalistes, motivée essentiellement par leur incapacité à distinguer voir clair dans le jeu de quelques propagateurs d'un Islam rétrograde bien introduits dans leur milieu, qui font passer toute défense d'une véritable laïcité, politique, juridique et culturelle pour une attitude phobique, raciste et xénophobe.
De la part d'un vieux droitier comme Eggli, dont le parti s'est toujours appuyé sur une connivence entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux, ce n'est pas étonnant. Que les gens de gauche se soient aussi fait avoir, n'est peut-être pas surprenant, tant la nouvelle gauche, mâtinée de vert, a été infiltrée par des bobos idéalistes, mais c'est triste quand même.
Aux exemples donnés par homme libre dans son texte, j'ajoute une série documentaire que j'ai récemment vue à la télévision et dont l'auteur rapporte exactement la même légende que vous dénoncez.

Écrit par : Mère-Grand | 03 novembre 2012

"Que les gens de gauche se soient aussi fait avoir"
Toujours la même question. Peut-être que désireux de renouer avec la Foi, ce délicieux abandon de sa nature d'homme libre pour devenir la créature de son Seigneur dans un grand élan de masochisme, les gens de gauche préfèrent ne pas retomber dans les filets du christianisme dont ils connaissent et désapprouvent l'histoire. Et comme ils méconnaissent l'histoire de l'islam...

Je connaissais un aspect très positif de Jacques-Simon Eggli. Il était un des seuls dans son milieu à rester bien critique envers la commission Bergier, dont il a relevé qu'elle n'avait fait le procès de la Suisse qu'à charge...

Écrit par : Géo | 03 novembre 2012

Objectivement, les choses ne se limitent jamais à du noir et blanc.
C'est un fait que l'église chrétienne s'est arrogée le droit de filtrer ce qui était conforme à la foi ou pas. Qu'il y ait eu des destruction de texte par l'église chrétienne, est un fait avéré.
Il faut aussi souligner que Saint Augustin un des père de l'église, s'est efforcé de rendre compatible les philosophies de la Grèce Antique (en particulier Platon) et la foi Chrétienne qui s'est très vite repliée sur elle-même admettons le.

En ce qui concerne la "civilisation Arabe", il y a effectivement un abus de langage car l'origine du savoir qu'elle a effectivement véhiculé à un moment, venait surtout de la Perse et de Byzance, voir de l'Inde et la Chine qu'ils ont traduits et prolongé plus loin dans le temps.
Ceci vaut pour l'algèbre et la numérotation qui contient le "zéro, l'alchimie et la médecine orientée sur l'observation de processus naturels.

Mettons tout le monde d'accord, ces contribution sont parties de l’extrême Orient, en passant par l'Inde et la Perse avant d'être injectées dans la civilisation Grecque grâce à Alexandre le Grand et ceci jusqu'en Egypte.

Maintenant l'église n'a pas été un monobloque pendant 1000 ans, mais entre Saint Augustin et la scolastique de Saint Thomas d'Aquin, il y a eu certainement beaucoup de restriction et d'autodafés

Écrit par : aoki | 03 novembre 2012

Le Moyen-Âge barbare est une invention si commode pour tant de monde, un mythe fondateur du progressisme!

Merci de vous faire l'écho d'une contribution historique qui rééquilibre les enjeux et les faits historiques!

Écrit par : Sérum | 03 novembre 2012

C'est le cycle habituelle du pouvoir, on dénigre le pouvoir précédent pour mieux justifié le sien.
C'est pareil aujourd'hui avec l’ère dite moderne/progressiste supérieur à tous mais surtout à rien.

Écrit par : derck | 04 novembre 2012

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