19 octobre 2012

Relève-toi et bats-toi

Le tapage suscité en France par le verdict de Créteil est un déni de justice. Il permet cependant de réfléchir au fait d’être victime, à sa représentation sociale, à la souffrance qu’il impose et aux bénéfices qu’il apporte. Car aujourd’hui être victime est de moins en moins «innocent» - même si cela peut sembler paradoxal.


victime1.jpgReconnaître le statut de victime

Dès qu’une personne en agresse une autre il y a définition des statuts: l’une est l’agresseur, l’autre est la victime. Ce fait est non modifiable. Ce statut n’est pas toujours facile à démontrer puisque l’agresseur, sachant qu’il encourt une sanction, tente de se soustraire à la loi. Mais entre eux ils savent exactement qui est qui. D’une certaine manière, intimement et dans l’absolu, «devant Dieu» diraient les croyants, le statut de victime est établi pour la vraie victime.

La reconnaissance sociale, par un procès et une condamnation de l’agresseur, est autre chose. A quoi sert-elle? D’abord à sanctionner l’agresseur. Son acte lui vaut d’être mis hors d’état de nuire pendant une période supposée de réflexion et d’amendement personnel: la sanction a d’abord un but pédagogique. En principe du moins. Mais c’est rarement le cas. La peur de la prison ou d’une condamnation peut freiner certains comportements mais pas réformer la personne délinquante ou criminelle.

La peur n’est pas un changement de conscience. Pour bien faire la prison ou la sanction devraient comporter un cours de morale avec stage pratique démontrant que l’on a assimilé la nécessité de se respecter mutuellement. Cette perspective est peut-être irréaliste: changer l’humain est un challenge déraisonnable. C’est pourquoi la prison a pendant longtemps été désagréable. On n’y apprenait pas à être un saint mais à en être dégouté afin d’éviter d’y retourner. L’efficacité de cette méthode est relative: la criminalité n’est éradiquée dans aucune société.

L’autre raison de la reconnaissance sociale est la réparation et le dédommagement accordés à la victime. Le dédommagement est culturel et matériel puisqu’elle voit son statut validé par la société, avec les bénéfices qui en résultent: de l’argent et/ou des prestations particulières.

A aucun moment la reconnaissance sociale du statut de victime ne doit être considérée comme une thérapie ou comme l’étape initiale d’une résilience. Le fait que l’agresseur soit sanctionné satisfait tout au plus une vengeance ou le narcissisme de la victime, qui prend ainsi l’ascendant sur son bourreau dans une inversion de la relation de pouvoir. On ne peut nier le fait qu’une reconnaissance sociale soit importante. La société doit davantage d’égards envers une victime qui a été atteinte dans son intégrité, de même qu’une personne handicapée a également droit à plus d’égards. Mais il ne faut pas confondre cette déférence sociale avec une thérapie.


Cette reconnaissance n’est pas une thérapie

La blessure dans l’intégrité demande davantage que la reconnaissance sociale pour être victime,victimisation,résilience,agresseur,créteil,prison,condamnation,verdict,peur,dédommagement,thérapie,culte,maternante,féminisme,hommes,femmes,souffrance,adoucie. Un avocat a écrit ce passage dans un commentaire sur le verdict de Créteil:

«Soulager les victimes ? Ah, la belle blague, qu’on leur raconte des années durant sur l’aspect thérapeutique de la condamnation, sur le fait que comme par magie, leur souffrance disparaitra ce jour là, et même parfois qu’il faut qu’elles attendent ce passage nécessaire pour commencer leur guérison. Combien de victimes entend-on dire qu’elles ont besoin que la justice “reconnaisse leur qualité de victime”. Comme si pour guérir on avait besoin que le médecin reconnaisse sa qualité de malade. Cela n’arrive pas. Après la condamnation, la souffrance reste la même, car la blessure est à l’intérieur, elle ne se transfère pas.»

Travaillant au pénal cet avocat parle d’expérience. Il va même plus loin:

«La guérison de tels faits est impossible, c’est comme la mort d’un proche, le mal est définitif. On apprend à vivre avec, et à oublier la peine le temps d’un éclat de rire, sachant qu’elle reviendra le soir au moment du coucher. Et plus on retarde ce nécessaire apprentissage, plus il est difficile, et plus on souffre quand on réalise le temps perdu. Ce raisonnement revient à condamner les victimes à une souffrance éternelle quand l’auteur des faits n’est pas retrouvé ou meurt en cours d’instruction, réservant l’espoir de guérison aux seules victimes reçues comme partie civile et obtenant la condamnation de l’auteur des faits. Donc cela fait dépendre leur guérison d’éléments sur lesquelles elles n’ont aucune prise. C’est plus que scientifiquement critiquable : c’est dégueulasse.»

J’apporte un bémol à ses propos. Un travail sur soi, une volonté de dépasser l’état émotionnel et le statut de victime, de faire de nouveaux projets, peut atténuer la blessure au point de lui enlever la nuisance intérieure. Cela prend du temps. Une mémoire résiduelle peut rester, comme une cicatrice. Mais il faut tenter de quitter l’état (émotion) et le statut (validation sociale) de victime. On peut faire de son expérience un combat. Le fait d’avoir été victime, d’avoir souffert, n’est pas mis en cause. Comme après un grave accident la reconstruction n’est pas facile. Mais elle est indispensable. C’est la vie qui le veut en nous. C’est ce que la vie demande à tous les humains tous les jours de la vie: va de l’avant, et si tu es tombé, relève-toi et bats-toi.


victime,victimisation,résilience,agresseur,créteil,prison,condamnation,verdict,peur,dédommagement,thérapie,culte,maternante,féminisme,hommes,femmes,souffrance,Les dérives du culte de la victime

Dans une société maternante où le soin est privilégié sur la lutte, être victime c’est être assuré de l’attention de la société. C’est normal et légitime jusqu’à un point. Le vécu, l’état de victime doit être entendu par des proches ou un thérapeute. Là où la victimisation est moins innocente c’est que notre époque dresse des statues aux victimes, leur voue même un culte. Cela peut inciter à demeurer dans ce statut et parfois à l’inventer. Plaindre les victimes ad æternam les encourage à le rester. Certaines personnes sont capables de stratégie pour ce faire. Leur comportement, leur discours, leur gestuelle, l’émotion qu’ils transmettent, est répétée en vue d’attendrir leur entourage et de continuer à bénéficier des bénéfices attachés à ce statut. Or si l’on considère les choses comme elles vont, on constate qu’à la longue une victime fatigue son entourage et le détourne d’elle. Au mieux elle perd l’estime des proches, au pire elle les repousse. Alors que ces proches estimeront davantage une personne qui se bat pour se relever et se reconstruire.

La reconnaissance sociale ne sert à rien dans cette bataille puisque le résultat n’est pas obtenu par son propre mérite. C’est évidemment confortable de voir son statut de victime reconnu par la société, la meilleure reconnaissance étant les aveux de l’agresseur ou le flagrant délit. Mais on sous-estime souvent ce qu’il y a de vengeance dans le désir de voir l’agresseur condamné. Les victimes sont coachées par les avocats qui leur mettent les mots en bouche: «Dites que vous n’avez pas de haine pour l’agresseur, cela marche mieux devant le tribunal et la presse, on vous estime davantage en tant que victime, on vous croira même plus volontiers». C’est un déni de la victime parce qu’au fond elle veut la condamnation de l’agresseur. La supposée grandeur d’âme fait partie du culte de la victime. «Elle ne hait point, quelle belle, quelle grande victime». Or la sérénité et le pardon sont le fruit d’un long chemin. Ce ne peut être une simple posture socialement valorisante.

L’état de victime est la souffrance. Le statut est la reconnaissance sociale. Le culte est la sanctification de la victime, au point où elle est considérée comme intouchable: on ne peut mettre sa parole en doute. Et les bénéfices? Ils apparaissent clairement dans la lettre envoyée à François Hollande et signée par 34 associations féministes. 34! Pourquoi autant? Parce qu’elles cherchent toutes à se faire une place au soleil, à placer leurs cheffes et à toucher des subventions. On peut lire dans cette lettre:

«- Les plaignantes doivent être soutenues, hébergées, protégées, entendues ;
- Les associations doivent avoir les moyens de remplir leurs missions ;»

Ce qui signifie: nous voulons de l’argent, et un statut spécial pour les victimes qui se déclarent comme telles. Les accusés eux n’ont droit à aucun égard alors que jusqu’à preuve du contraire ils sont innocents.

Une justice à deux poids deux mesures? C’est la fin de l’Etat de droit. C’est à cela que conduit l’actuel culte de la victime. Victime qui sera inévitablement instrumentalisée politiquement. C’est déjà le cas suite au verdict de Créteil.

Commentaires

Merci pour toutes ces infos trés intéressantes..

Écrit par : lahombria | 18 octobre 2012

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