18 septembre 2012

Dette: imprimer des billets ou ramasser des coquillages?

Bien avant l’invention des banques, avant même celle de l’argent, les hommes préhistoriques connaissaient le commerce. C’était une forme fondamentale d’échange. L’un produisait des céréales et cela prenait tout son temps. Il ne pouvait donc aller chasser pour garnir son couscous de viande d’agneau sauvage.


Troc2.jpgJustement un autre chassait l’agneau sauvage. Il échangeait une portion de céréales contre une portion d’agneau. Chacun faisait ensuite son couscous. Quand est venue la mode de la pizza préhistorique ils avaient besoin de mozzarella. Le cultivateur et le chasseur sont allés discuter avec l’éleveur du village voisin pour lui proposer des céréales et de l’agneau sauvage contre de la mozzarella. Au passage ils prendraient bien aussi du sel et un peu de bois pour cuire la pizza. Mais l’éleveur avait déjà de l’agneau et des céréales, échangés avec un autre clan. Ils comprirent alors que le troc était trop limité.

Ils décidèrent d’inventer l’argent. On prit des coquillages comme pièces de monnaies. Ils ne savaient pas encore couler le bronze. Grâce à l’argent chacun put acheter ce qu’il avait besoin. A l’époque il suffisait d’aller en vacances au bord de la mer pour trouver des coquillages. Tout le monde y alla. Tout le monde ramassa plein de coquillages et devint très riche. On pouvait acheter de tout. Mais comme il suffisait de ramasser des coquillages pour avoir de l’argent et non plus de produire, plus personne ne travailla ni ne produisit. On avait beaucoup d’argent mais plus d’agneaux sauvages ni de couscous. Encore moins de pizza. Ils moururent presque tous de faim et on les enterra sous des montagnes de coquillages devenus inutiles.

Les survivants comprirent que l’acquisition d’argent était la contrepartie d’un échange et qu’il fallait produire pour en avoir. Les survivants inventèrent le travail. Tout le monde se mit à travailler pour avoir beaucoup d’argent. A l’époque le travail était perçu comme un jeu. Adam, Eve et Caïn n’avaient pas encore été jetés du Jardin d’Eden par le Videur. Personne n’avait encore écrit la Bible ni cette malheureuse phrase: «Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front». Personne n’avait non plus écrit le Coran qui dit qu’il est permis d’avoir des esclaves qui travaillent pour soi. Le système marcha très bien pendant longtemps. On n’achetait qu’avec du vrai argent que l’on avait gagné en jouant à travailler.

Le travail était un jeu mais on s’aperçut que les dés étaient pipés. Drôle de casino. Certains étaient plus forts physiquement. Ils en profitaient honteusement pour se faire payer très cher les travaux que les malingres étaient incapables de réaliser. Il y avait aussi des plus intelligents qui inventaient des systèmes pour gagner plus en travaillant moins. Bref certains eurent beaucoup d’argent et d’autres moins. Cette inégalité était acceptée tant que chacun avait de quoi manger. Mais l’humain en voulant toujours plus, ceux qui avaient beaucoup d’argent se mirent à en prêter à ceux qui en avaient moins. En effet, pour que les riches continuent à être riches il fallait que les moins riches aient les moyens d’acheter ce qu’ils produisaient.

On inventa donc les banques. Celles-ci prêtaient de l’argent aux moins riches qui devaient le rendre avant leur mort. C’est ainsi que les gens se mirent à vivre avec de l’argent qu’ils argent2.jpgn’avaient pas gagné. Le pari des banques était que les emprunteurs allaient travailler assez pour rembourser le prêt. Et en principe cela marchait. Si l’emprunteur ne remboursait pas et partait en vacances avec l’argent, on lui retirait sa maison et son vélo à roues de pierres, qui était à l’époque un marqueur social équivalent à la BMW aujourd’hui. Il avait donc tout intérêt à rembourser.

Un jour on inventa l’imprimerie, et dans la foulée les ordinateurs. L’argent n’était plus des pièces de monnaies mais du papier facile à imprimer, puis seulement des chiffres sur un écran. Les banques qui au début prêtaient du vrai argent, faisaient transiter des chiffres entre deux comptes et inventaient ainsi de l’argent qui n’existait qu’à l’état virtuel de projet. Grâce à cela on construisit beaucoup de voitures, d’iPhones et d’autres choses que les gens achetaient sans en avoir les moyens. Les entreprises s’enrichissaient et créaient des places de travail grâce à quoi les emprunteurs recevaient un salaire pour rembourser l’emprunt et acheter encore d’autres choses ou aller en vacances au bord de la mer. Les coquillages ne servaient alors plus qu’à faire des colliers sur la plage.

Les banquiers n’étant pas des assistants sociaux, ils demandaient un loyer pour l’argent prêté. C’est ainsi qu’ils gagnaient leur salaire, qu’ils compensaient l’augmentation du coût de la vie, lequel ne faisait généralement que monter, et qu’ils pouvaient investir dans la création de nouvelles entreprises donc de places de travail et de prospérité. Mais il fallait toujours qu’il y ait un travail réel, une production, pour pouvoir faire circuler l’argent et rembourser l’emprunt. Les citoyens étaient bien contents de ce système: avec trois emprunts à trois banques, plusieurs cartes de crédit, des cartes de chez Carrefour puis de chez Leclerc ou Manor, ils étaient riches, riches! Ils dépensaient généreusement de l’argent qu’ils n’avaient pas et que leur salaire ne permettrait peut-être plus de rembourser.

Les banquiers qui prêtaient l’argent étaient eux aussi riches de leur prêt. Puisqu’on leur devait de l’argent, c’est comme s’ils avaient déjà cet argent sauf qu’il allait venir peu à peu avec le remboursement des échéances. Ils se sont mis à prêter l’argent qu’on leur devait, considérant qu’ils l’avaient déjà. Ce faisant ils prêtaient deux fois le même argent. Les banques étant riches elles prêtaient aussi aux collectivités et aux Etats. Tant qu’il y avait assez d’activité économique les impôts et les taxes payaient la dette et les intérêts. Les impôts sont le revenu que les citoyens allouent à l’Etat (au gouvernement) en échange de la création d’infrastructures et de diverses prestations. La diminution de l’activité économique abaissant les revenus de l’Etat celui-ci était coincé pour rembourser la dette.

Credit3.jpgEt là ça a foutu la chienlit. Avec moins d’argent l’Etat a dépensé moins et les gens ont moins gagné (fonctionnaires, entrepreneurs, etc). On s’en est pris aux gouvernements - qui n’avait rien fait d’autre que ce que les citoyens eux-mêmes avaient fait: emprunter, emprunter, emprunter. Puis on s’en est pris aux banques, trop riches au goût des citoyens. Toutefois occuper Wall Street ne créait pas de travail. Mais comment allait-on rembourser les dettes s’il y avait moins de travail? Si l’angoisse était réelle, brûler les banques n’était pas une solution.

On proposa d’annuler les dettes. Ou de faire faillite. Ou de nationaliser les banques. Ou d’imprimer des billets d’argent pour rembourser tous les crédits. On craignait la richesse des banques. Le problème évidemment est que des banques trop riches avaient trop de pouvoir et décidaient trop de la politique des pays. Mais des banques pas assez riches ne pouvaient plus prêter de l’argent pour acheter une voiture (on avait alors remplacé les vélos à roues en pierre). Nationaliser les banques était tentant. Mais est-ce qu’une banque d’Etat pouvait prêter? Pas aux citoyens. Donner trop de force à l’Etat alimentait des convoitises totalitaires, on le sait. Et ce n’est pas le rôle de l’Etat. Des banques d’Etat (Banques Centrales ou Nationales) pouvaient-elles prêter à d’autres Etats? Oui si les Etats prêteurs le voulaient bien. Ce qui signifie que tout emprunteur, Etat ou privé, dépendait toujours d’un prêteur, qu’il soit privé ou institutionnel. Cela ne changeait pas fondamentalement le fait de vivre avec de l’argent que l’on n’a pas.

Victoria Grant, présentée comme une petite prodige de l’économie du haut de ses 12 ans et dont je parlais hier, proposait d’imprimer des billets au montant de la dette pour la rembourser. C’est une sottise. C’est comme s’enrichir en ramassant des coquillages  sans travailler. Elle et d’autres disaient que les banques nous volent et qu’en payant les intérêts on ne fait qu’enrichir les banquiers. Sauf que quand les banques ont de l’argent une partie nous en revient sous forme d’intérêts sur les livrets d’épargne par exemple. Et que grâce à leur richesse elles peuvent prêter à des millions de gens.

Alors on peut revenir en arrière et ne vivre que sur ce que l’on gagne. On épargne jusqu’à ce que l’on ait l’argent pour acheter ce que l’on veut et peut. Fini le crédit. Ce qui signifie également un ralentissement drastique de l’investissement, donc de la création d’activité, de richesse et d’emploi. Retour à une économie familiale avec tout ce que cela suppose de contraintes et de dépendances.

Est-ce cela l’avenir? Le choix en 2012 semble se résumer à: s'endetter davantage pour consommer et produire plus, ou se serrer la ceinture et revenir à d'anciens systèmes de fonctionnement. Y aurait-il un point d'équilibre entre les deux?

16:14 Publié dans Economie, Politique, société | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : dette, crédit, argent, banque, investissement, victoria grant, etat, wall street, préhistoire, couscous, bible, coran, troc | |  Facebook |  Imprimer | | | | hommelibre

Commentaires

"Y aurait-il un point d'équilibre entre les deux?"

Je ne sais pas. Par contre, il y a ce mur très matériel des ressources limitées de la nature et de la planète dont nous puisons nourriture -eau - et énergie.
Et là , il n'y a pas de subterfuge virtuel.

La course en avant ne fait qu'empirer le problème. Je crains, comme c'est le cas dans des expériences d'espèces vivantes, dans des espaces limité, que des bagarres générales explosent.
Il serait sage, je crois, d'apprendre à limiter la démographie et limiter le besoin des ressources pour développer d'autres choses.

Car si nous ne savons pas le faire, les réalités bien concrètes vont venir nous sonner les cloches de manière bien pénible.

Écrit par : aoki | 18 septembre 2012

Une petite fable pour comprendre le mystère de l'argent:

http://www.michaeljournal.org/ilenauf.htm

Bonne lecture!

Écrit par : Sylvie Fontaine | 19 septembre 2012

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