28 juillet 2012

Le jour où ma colère a changé de bord

J’ai longtemps cru que la droite était sans coeur, arriviste, égoïste et autoritaire, et que la gauche était généreuse et défendait la liberté. Cette mythologie est née bien avant que l’on parle même de gauche. Spartacus, le berger devenu esclave qui mena contre Rome la plus grande révolte d’esclaves, illustrait déjà la répartition fondamentale oppresseur-opprimé il y a plus de 2000 ans.


homme,femme,gauche,politique,ferré,beat,liberté,juifs,olp,justice,égalité,collectivisme,bouddhisme,anarchisme,madonna,mao,mitterrandLa quête de la liberté est une longue histoire tourmentée. Elle n’a pas fini de s’inventer, dans la joie ou dans le sang. «Nous sommes faits de l’étoffe dont sont tissés nos rêves», écrivait Shakespeare. Oui, rêvons encore. Ne cessons jamais de rêver la liberté. Je me disais cela à l’adolescence, et la liberté était alors joyeuse et jouissive. Pas sanglante. Elle était pacifique. Le camp, s’il fallait choisir un bord plutôt que l’autre, c’était la liberté. Mais elle n’était jamais totale. Comment pourrait-elle l’être quand l’OLP assassinait déjà à Munich? Tuer des juifs créait le buzz, comme on dit aujourd’hui. Mais on ne se sentait pas encore obligés de défendre intellectuellement les assassins. On pouvait encore choisir son bord sans qu’on nous fasse un procès d’intention. On pouvait même défendre les deux bords et considérer que dans un même espace deux réalités pouvaient coexister: l’injure de «relativiste» n’avait pas encore été inventée.

Qu’est-ce qui nous fait sentir d’un bord plutôt que de l’autre, à moins d’être né ouvrier d’usine qui doit ôter sa casquette quand le patron passe dans les allées? Y a-t-il aujourd’hui encore des bords bien définis?

J’avais le coeur plutôt à gauche parce que je pensais que la justice et l’égalité étaient de ce côté. Mais trop indépendant d’esprit je ne pouvais adhérer ni à un quelconque mouvement ni à une théorie politique trop précise. J’appréciais Guy Debord et sa Société du spectacle, ou les situationnistes. Comme j’appréciais le yoga tibétain et le bouddhisme zen, ou la culture africaine de la palabre. J’étais atypique. Je ne pouvais être un pur produit de gauche. Entre autre pour cette raison: si celle-ci a favorisé le libéralisme au 19e siècle, ce libéralisme porteur d’une liberté rare, elle est accolée à l’une des deux grandes terreurs du 20e siècle. Elle ne s’est jamais vraiment défaite intellectuellement de l’ombre des tyrans ni de la volonté d’imposer un collectivisme qui aboutirait inévitablement à mettre plus de pouvoir dans encore moins de mains. Parce que même si les moyens de production étaient dans les mains de ceux qui travaillent dans l’entreprise la nécessité d’un instrument régulateur à large échelle et préservateur de la force publique renforcerait le centralisme économique et politique.

Mais elle restait encore comme creuset d’une réflexion et d’un projet anti-autoritaire. Paradoxal? Tout était si paradoxal!

En lieu d’avoir à choisir un bord contre l’autre, il fallait rêver d’un nouveau monde où les paradoxes et oppositions politiques trouveraient leur place dans une nouvelle unité conceptuelle. Ne pas être simplement pour ou contre. Ne pas être OU/OU, mais ET/ET

En même temps, être d’un bord, inévitable: le monde était, est encore façonné ainsi. L’ambition de tout englober dans une seule perspective bousculait les neurones d’une homme,femme,gauche,politique,ferré,beat,liberté,juifs,olp,justice,égalité,collectivisme,bouddhisme,anarchisme,madonna,mao,mitterrandgénération. Casser le moule! Le cerveau n’y était pas prêt. «Il n’y a plus rien», chantait Léo Ferré dans un texte monument qui synthétisait toutes les révoltes et les espoirs sans illusion: «Le désordre, c’est l’ordre moins le pouvoir». Vaste programme, rébellion absolue, anarchisme  humaniste. Mais est-il possible d’être une société de particules, sans relais de décisions et donc sans un minimum de concentration de pouvoir, même temporaire? Je ne le crois pas. Qui décide des grandes routes, de la répartition d’eau depuis les rivières, des aéroports, sinon des autorité prévues à cet effet qui agissent au nom de l’ensemble? L’avantage de la démocratie est que ces gens peuvent être changés.

Chercher donc une nouvelle perspective, un nouveau paradigme pour comprendre l’humain et son organisation. Mais trop d’informations fusaient quotidiennement dans tous les sens: la nouvelle perspective était introuvable. Pendant qu’Edgar Morin tentait de donner un langage compréhensible à la complexité, pendant que l’image de l’humain était renversée par les bouleversement scientifiques, des régimes autoritaires continuaient à générer la soumission, dans les arabies, dans l’Asie, dans l’Europe et un peu partout. Pendant que les hommes soutenaient les femmes qui jetaient leurs soutiens-gorges, celles-ci leur préparait une tombe morale et culturelle. Les nouveaux moules se mettaient en place. Les nouveaux maîtres et les nouvelles maîtresses à penser préparaient le «meilleur des monde». La liberté n’était pas supportable: il convenait de la circonscrire et de lui couper les couilles.

La psychologie gagnait du terrain. «Exprime-toi, c’est bien». L’émotion faisait loi. N’importe quoi, pourvu que ce soit intense. Le discours pourtant restait suspendu entre la paix qu’on espérait à la fois par idéal, comme réparation de l’Histoire et par refus d’oser encore se battre, et la guerre qu’on nous préparait et qu’on nous prépare encore. Je ne voyais pas la guerre à venir et l’encerclement de l’occident. Je croyais à la fraternité. J’y crois encore, mais pas à n’importe quelle condition. J’y crois comme à la fraternité des particules qui nous composent. (Mais pourquoi donc les particules se sont-elles mises à penser?...)

Je n’étais pas dupe non plus. Je voyais bien que si l’on y mettait le ton et l’expression, on pouvait faire passer n’importe quoi. Jean Ziegler pactisait avec des tyrans tout en prenant la posture de l’indigné professionnel. N’importe quoi, pourvu que ce soit intense. «Retournons les fusils» écrivait-il. Suicidons-nous. Le suicide de l’occident était théorisé.

N’importe quoi pourvu que l’on ait la posture et le ton. C’est l’ère des rockers. Il l’ont bien compris: la posture et le ton. C’est ainsi qu’aujourd’hui une Madonna peut crier sur scène «Je suis une révolutionnaire» en levant le poing et en prenant le ton, alors qu’elle dort sur une montagne d’or et qu’elle traite son public comme quantité négligeable. L’image, la posture, les clichés, ont pris le pas sur l’analyse, la réflexion et le sens critique.

homme,femme,gauche,politique,ferré,beat,liberté,juifs,olp,justice,égalité,collectivisme,bouddhisme,anarchisme,madonna,mao,mitterrandC’est l’ère de l’image où sans aucun recul, sans contextualisation, on filme un couturier ivre en train de dire des conneries et on lâche la séquence dans la gueule d’un monde devenu meute de chiens enragés. En moins de 30 secondes, pour une stupidité dite peut-être sous provocation, il est flingué. N’importe qui peut tirer. Pourvu que la cible soit connue et riche, histoire de donner au tireur son quart d’heure de célébrité. La revanche du prolo moderne, du pauvre contre le riche, de l’insignifiant contre le célèbre. On ne connaît même pas le nom du filmeur. Peu importe. Cela n’a pas d’importance. C’est même mieux. Tout le monde et lui même savent qu’il n’est pas un héros. Qu’il n’est qu’un débris intellectuel jouissant de la saleté qu’il répand. Car il aurait pu argumenter avec le couturier, le contredire fermement. Non: rien de courageux. Seul un smartphone caché pour fixer celui qu’il veut flinguer. Seules les images comptent, et la cible dans la petite lucarne du smartphone. Aucune analyse. Régression culturelle. Retour au T-Rex. Les snipers modernes et leurs fusils en forme de smartphones tuent peu à peu la liberté.

La revanche des bâtards, des petits, des moches, des cons, des merdeux, des impuissants qui n’ont rien su créer, des jaloux baveux qui vivent encore sur le dos des autres. Révolte des prolos même pas prolos mais soutenus par des post-gauchistes prédateurs prêts à tout pour mettre le monde à leur botte. Ceux qui font d’un ensemble complexe d’individus et de relations sociales une «masse» manipulable à souhait par quelques théories. Le nivellement par la médiocrité. Mais le prolo moderne n’est pas la «masse laborieuse»: c’est celui qui n’a plus rien, plus d’existence, le banni, c’est Holmes qui tue 12 personnes dans un cinéma d’Aurora, c’est Breivik qui décharge sa folie à coups de balles dans les têtes près d’Oslo. Il faut relire René Girard et son analyse du bouc émissaire, avant que la tension des lynchages ne se résolve dans la guerre.

Voilà ce qu’est devenue la lutte des classe: un inévitable naufrage moral où des prétendues victimes s’arrogent le droit de broyer leur supposé bourreau, alors qu’ils ne sont victimes que de leur propres neurones remplis de caca et qu’ils ne font pas mieux.

La révolution politique sans la révolution des esprits n’est qu’un transfert de terreur.

La beat génération l’avait compris.

Quelle perspective trouver dans cette débâcle? De Mao à Mitterrand, de Marx à Chavez, on les voit se pencher sur le monde comme des prédateurs, les mêmes prédateurs que ceux qu’ils dénoncent. Il n’y a plus de perspective. Il n’y a plus rien.

«Je suis un nègre blanc qui mange du cirage parce qu'il se fait chier à être blanc ce nègre. Il en a marre qu'on lui dise « sale blanc », chantait Ferré. Trente ans avant il ne croyait pas si bien dire.



Deuxième partie à venir

 

Image 1: Guernica, Picasso. 2. Massacre de Katyn.


09:06 Publié dans Liberté | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : homme, femme, gauche, politique, ferré, beat, liberté, juifs, olp, justice, égalité, collectivisme, bouddhisme | |  Facebook |  Imprimer | | | | hommelibre

Commentaires

Hier j'ai écouté le nouveau patron de chez "Michelin" Mr SENARD.

Voilà quelqu'un de vertueux à l'image de ses prédécesseurs, humain et intelligent.

Il y en a plein d'autres comme lui qui savent se comporter dans un idéal de croyances saines.

On a fabriqué du communiste comme on fabrique du salarié à la chaîne mais les temps ont changé nous n'en avons plus besoin ou beaucoup moins.

Personnellement je ne me suis jamais senti à l'aise dans tous les bords. Il faut "s'élever" "distancier" et bien s'informer afin de nourrir la réflexion sur ce monde. Après avoir élevé une petite famille dans ce monde toujours en mutation, on s'aperçoit qu'il y a des choses immuables, des comportements simples qui permettent d'avancer.

Personnellement je n'ai connu la guerre que dans les pays ou j'ai bossé. En Europe et en France je n'ai connu que l'envie de réussir, de se battre contre les cons.

Le jour ou les gens auront compris que la gauche la droite ne sont que foutaises peut être qu'un grand pas sera fait. En attendant que des gens se battent pour le bien être, je n'y voit aucune contradiction avec la vie.

Ce sont les idéologies toutes faites, les slogans gratuits ajoutés à l'obscurantisme qu'il faut combattre pas les petits que l'on a positionné sur un chemin "voie sans issue" tout cela pour les besoins de la cause...

Écrit par : Pierre NOËL | 28 juillet 2012

Très beau début, nourri d'intelligence et de sensibilité. J'attends la suite avec appétit.

Écrit par : Mère-Grand | 28 juillet 2012

Je suis de l'avis de Mère-Grand (mais ce n'est pas nouveau).

Je n'aurais pas mis Breivik dans le même sac que le cinglé d'Aurora. Pas un simple frustré, mais bien un vrai Nazi digne de la collection Artima des années 50, le vrai Chevalier Noir. Un Nazi (national-socialiste) dans lequel il n'y a jamais rien eu de socialiste...

J'aurais mentionné la guerre du Vietnam, qui a eu comme effets secondaires mai 68 et une très forte poussée dans le gauchisme parfois inconscient aujourd'hui. On voit des politiciens de droite, ou qui se prétendent tels, nous sortir des idées d'extrême-gauche sans que personne ne trouve cela bizarre (enfin personne à part quelques-uns...).

Je pense que les idées de gauche sont issues du christianisme, avec ses assertions sur les riches, les marchands du temple, etc...
Des études du cerveau montrent que si on excite certaines zones, on produit un effet d'amour du prochain, de sentiment de se noyer dans le collectif, d'empathie excessive. L'abus d'alcool produit cela dans un premier temps...

Les idées de droite s'accrochent au réalisme pur et dur. A l'objectif contre le subjectif.

Et nous, nous avons intérêt à nager entre ces deux pôles...

Écrit par : Géo | 28 juillet 2012

En effet John, le monde n'est pas manichéen. Les bons ne sont pas forcément à gauche et les méchants pas tous à droite, ni l'inverse d'ailleurs. C'est beaucoup plus complexe que cela.

" La révolution politique sans la révolution des esprits n’est qu’un transfert de terreur. "

Oui exactement, essayons de réfléchir et de penser pas nous-même, remettons-nous en question, développons notre autocritique, musclons nos neurones ...

Bonne journée !

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 28 juillet 2012

Je rejoins Pierre Noël.

La vie doit et peut s'envisager aussi avec respect et distance même au milieu de ce mélange de genres et d'idéologies.

La capacité de s'émerveiller permet de considérer la vie au-delà de cette dimension scatologique à laquelle vous faites allusion ici, hommelibre, quand vous écrivez des "prétendues victimes de ce "naufrage moral" que serait devenue "la lutte des classes" qu'elles ne le sont "que de leur propres neurones remplis de caca".

Par ailleurs et comme Géo qui distingue le tueur d'Aurora de celui d'Oslo, je pense aussi que les profils de ces tueurs diffèrent.

Certes, si l'on ne considère que le résultat, dans ce cas, on ne tient plus compte de ce qui fait la personnalité d'un être. C'est un point de vue et on en a débattu ici avec des positions divergentes http://voix.blog.tdg.ch/archive/2012/07/24/40fdc694b4405629bfd0deea5fd5dc6e.html

Encore une fois, il ne s'agit pas de défendre la vie à n'importe quel prix. Il s'agit d'envisager la vie en dehors des extrêmes.

Et c'est possible.

Écrit par : Hélène Richard-Favre | 28 juillet 2012

C' est assez marrant parce que j' y ai aussi longtemps cru à la gauche gentille et la droite méchante. Tout comme j' ai aussi cru à la gauche progressiste libertaire et la droite conservatrice capitaliste.
Je rejoins l' avis de ceux qui disent qu' on ne doit pas tout jeter de part et d' autre.
Seulement voilà droite et gauche c' est du kiff kiff.
Pour la deuxième partie du billet ça me fait un peu penser à Dsk :D.

Écrit par : kasilar | 28 juillet 2012

@ Pierre: la difficulté est de concevoir un autre système de fonctionnement que cette division gauche-droite. Ce qui suppose de changer aussi les esprits qui se sont formés dans cette division. Il y a du boulot!

Écrit par : hommelibre | 29 juillet 2012

@ Géo: pour la guerre du Vietnam vous avez raison. J'y fait une référence dans le clip de fin de la deuxième partie de mon billet.

Dans l'ensemble je suis d'accord avec votre analyse. Pour Breivik, c'est en effet un homme engagé dans une idéologie, bien plus que Holmes. Mais avec ce sentiment de voir son existence menacée et d'être impuissant à la changer, sauf par la violence.

Écrit par : hommelibre | 29 juillet 2012

@ Hélène: je rejoins pleinement votre idée sur la capacité à s'émerveiller. C'est au-delà des clivages et des parti-pris. Cela peut nous réunir dans une même dimension intérieure. Il faudrait que cela puisse durer.

Écrit par : hommelibre | 29 juillet 2012

@ Jean: un monde manichéen est bi-polaire (politiquement). Un monde multipolaire ne peut plus être enfermé dans ce clivage. Or la multipolarité est un fonctionnement du cortex, donc elle est possible. Le cerveau limbique est bi-polaire: j'aime, je n'aime pas; je jouis, je souffre. L'émotion en politique maintient cette bi-polarité.

Donc, comme vous le dites: musclons nos neurones!

Bonne journée.

Écrit par : hommelibre | 29 juillet 2012

@homme libre @Hélène
Je retrouve avec plaisir cette expression utilisée par Hélène et reprise par homme libre.
Comme vous le savez sans doute, elle reprend un passage essentiel du roman "The Great Gatsby" (Gatsby le magnifique) de Francis Scott Fitzgerald, où le narrateur tente de traduire le sentiment qui a saisi les premiers colons de la future Amérique (du Nord) confrontés à la majesté de ce "nouveau" continent, inconsciente réminiscence platonicienne du Paradis perdu :
"It's vanished trees, the trees that made way for Gatsby's house, had once pandered in whispers to the last and greatest of human dreams; for a transitory enchanted moment man must have once held his breath in the presence of this continent, . . . face to face for the last time with something commensurate with his capacity for wonder."

Écrit par : Mère-Grand | 30 juillet 2012

J’ai rendez-vous le mardi 28 août à 11h à Zürich au Bureau de l’égalité, avec Madame Trachsler.

C’est suite à mon billet:

http://hommelibre.blog.tdg.ch/archive/2012/07/25/b6de6fa0f11c9e22ef5e5b06ab93f39f.html

Si quelqu’un souhaite venir avec moi il ou elle est bienvenu.

Écrit par : hommelibre | 05 août 2012

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