25 juin 2012

Carnet d’un rêveur (10)

Laissant Marco, Fahoule descend vers la plaine. Elle dispose de peu de temps. Arrivée au campement elle devra parler devant le Conseil, réunir des guerriers, établir une stratégie et revenir à la montagne rouge avant le forgeron. Elle sait déjà ce qu’il fera. Ne trouvant pas Marco en ville il fouillera les points d’eau de la région. L’ermitage de l’Oeil d’aigle doit être protégé.


cheval4.jpgElle pousse son cheval au galop sur le sable durci. Des buissons égarés s’élèvent ça et là. Carcasses d’efflorescences passées, plus transparentes que le vent qui les plie. Les graines tombées à leur pied guettent la pluie. Ici c’est le désert. Les plantes poussent en quelques heures à la première averse. Elle font l’amour avec la pluie. Elles meurent aussitôt le sol desséché. Leurs semences résistent aux longues brûlures du soleil et à la morsure du sel, que parfois le vent de mer dépose en neige.

Le sol tremble sous les sabots de l’étalon. Penchée sur l’encolure Fahoule respire l’odeur sauvage de la bête. La force animale gagne son cerveau et se répand dans ses veines. Ses bras, son ventre, ses cuisses vibrent. L’excitation monte. Son sexe est chaud. Une jouissance lente et forte envahit son corps. Elle se redresse, ôte foulard et chemise pour sentir l’air frapper sa peau nue. Un long cri sort de sa poitrine et de sa gorge, presque un chant. Elle aime ces chevauchées solitaires où son corps exulte, et le sentiment de puissance inachevée qui la prépare à la lutte. Gardienne du désert c’est là, dans l’extase de son corps et de son système nerveux, dans cette lumineuse sauvagerie, qu’elle puise la force qui la fait se sentir invincible.

Fahoule connaît ce désert depuis son enfance. Assise derrière sa mère, les bras autour de sa taille, elle gravait dans sa mémoire chaque rocher que la cavale contournait, chaque banc de poussière blanche sur le drap jaune du sable. Elle connaît la direction de tous les vents et ce qu’ils disent. Quand sa mère donnait une heure de repos à sa monture elles ne parlaient pas. Elles écoutaient. Les bruits du désert ne sont pas ceux de la ville. Il faut mettre du silence en soi pour entendre. Quel est ce raclement? Un insecte qui traîne une  patte. Et ces crissements? Des grains de mica sur d’autres grains de mica. Et ce souffle? Le serpent qui rampe sous une pierre. Des échos lointains, ou peut-être des mirages acoustiques, se mélangent parfois jusqu’à former des mélodies étranges. C’est ainsi que Fahoule avait appris à discerner les sons au-delà des capacités d’une oreille ordinaire. Tout son avait un sens, tout sens pouvait être déchiffré en écoutant.

L’année de ses dix ans un ouragan avait balayé le désert. Un ouragan terrible. Après lui tout avait changé. On croit que le désert ne change pas. Il change tous les jours. Les repères se déplacent. Il faut anticiper leur mouvement pour ne pas se perdre. La nuit on se fie aux étoiles, le jour au soleil. Mais si l’on dévie de seulement quelques dizaines de mètres, au bout de la journée ce sont des kilomètres et l’on ne trouve pas le point d’eau. Sans eau il faut espérer que quelqu’un se mette à votre recherche. Ou boire le sang de votre cheval - mais pas trop. S’il mourrait en route vous mourriez aussi.

Ce grand ouragan reste dans les mémoires comme une frontière dans le temps. Il était venu par la mer. D’abord on vit des poissons tomber du ciel. L’éclat de la foudre brillait encore dans leurs yeux. Après vint le vent. Un vent comme jamais on n’en avait connu. Un vent si démesuré que pendant longtemps il souffla dans les rêves. Puis la pluie noya la plaine sous près d’un demi-mètre d’eau. L’ouragan demeura trois jours. Demeurer est le terme juste. On aurait dit qu’il s’éternisait et s’acharnait sur le désert faute d’y trouver des maisons à aplatir et des arbres à arracher. Il tournait, faisait mine de partir, tournait encore et revenait comme un fauve affamé qui déchire sa proie après l’avoir laissée presque exsangue. La Ouragan.jpgproie croit être sauvée quand elle voit enfin le dos du fauve. Mais elle ferme les yeux de terreur quand il se retourne et vient lacérer encore une fois son ventre et son dos.

Le clan de Fahoule, le clan du sel, s’était réfugié dans une grotte alors que la nuit avait remplacé le jour. L’épaisseur et l’étendue des nuages fermait le ciel dans toutes les directions. Le clan fut sauvé de la destruction en quittant son campement avant que l’ouragan ne renverse le monde. C’était grâce à Fahoule. Elle avait entendu le vent bondir contre ces nuages étirés dont parfois le ciel s’habille. Pourquoi l’avait-on crue? Elle, une enfant de dix ans qui passait son temps à courir le silence avec sa mère? Peut-être parce Fahoule possédait ce talent d’entendre. Ou grâce à cette mère dont l’éducation était ferme et juste. Fahoule avait certes une belle imagination mais elle n’aurait jamais signalé un bruit si elle ne l’avait entendu. Ou simplement parce que sa voix et son regard ne pouvaient mentir. Ceux du clan du sel éduquent leurs enfants avec fermeté mais ils savent les écouter. Devenus adultes ceux-ci connaissent leur place et leur valeur. C’est l’économie humaine du désert. On ne se dépense pas en larmes et querelles superflues.

Depuis la montagne rouge il faut deux heures pour rejoindre le campement. A son arrivée, femmes et hommes se groupent autour d’elle. L’essoufflement du cheval indique la rapidité de la chevauchée et l’importance des nouvelles. On lui apporte à boire et de quoi rafraîchir son visage. Son frère conduit le cheval au point d’eau. Le groupe se rend sous la tente de réunion où le Conseil les attend. Le Conseil est constitué par le dixième des membres du clan. Il n’a que peu de pouvoir. Les membres du clan du sel n’aiment pas être dirigés. Une assemblée se réunit et décide à la majorité. Le Conseil entérine ses décisions. On demande à Fahoule de faire son rapport sur sa dernière mission. Elle parle de Marco et de sa vision du forgeron. Quelque chose se prépare. Marco a sucé la pierre verte et va trouver sous peu l’ermitage de l’Oeil d’aigle. Il y est peut-être déjà. Kekko sera en ville avant le soir. On connaît le pacte des forgerons. Il demandera l’aide de ses confrères. Ils chercheront Marco. S’ils le trouvent là ils le tueront et profaneront le lieu. Il faut mener une expédition pour empêcher cette profanation.

Dans l’assemblée on rappelle le combat contre les forgerons.

- Le clan du sel et celui de la montagne avaient perdu beaucoup de guerriers, dit un membre. Aujourd’hui le clan de la montagne s’est établi dans les monts de l’est, trop loin pour nous rallier rapidement. Nous sommes moins nombreux et plusieurs guerriers accompagnent un convoi de marchands vers les plantations du sud. Sommes-nous assez nombreux pour intervenir sans nous mettre en danger?

- Tu as raison, dit un autre membre. Mais la profanation de l’ermitage serait dramatique. N’oublions pas que Jan le sage y vit. S’il était lui aussi tué notre équilibre judiciaire serait rompu.

- Le conflit avec les forgerons ne finira donc jamais? demande-t-on.

- Malheureusement ils sont capables de tout. Ils vivent comme au temps où ils levaient leurs milices et rendaient leur propre justice.

- C’est vrai, leur système impose la soumission à leurs chefs. S’ils pouvaient nous éliminer tous ils le feraient. Notre liberté les dérange.

- Même avec les marchands ils ne sont plus assez nombreux pour cela. De plus nos alliances pour protéger les caravanes nous ont attiré la bienveillance de nombreux commerçants. Ils ne suivront pas tous les forgerons comme la dernière fois.

- On dit aussi que depuis le massacre des désaccords se sont exprimés sur le pacte.

- Et n’oublions pas ce que représente cet ermitage pour nous.

Tous en sont conscients et l’assemblée admet la nécessité d’une expédition. Le Conseil valide la décision par un vote unanime. L’assemblée évalue le besoin en guerriers. Dix devraient suffire. La géographie de l’ermitage de l’Oeil d’aigle autorise une protection économe en humains. Des volontaires se lèvent, dont un homme de grande taille habillé de bleu.

- Non Ulam, pas toi, dit doucement Fahoule.


 

A suivre.

 

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17:12 Publié dans Carnet d'un rêveur | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : rêve, rêveur, désert, route, voyage, liberté, loi, obéissance, ermite, ville, forge, port, marchand | |  Facebook |  Imprimer | | | | hommelibre

Commentaires

ça manque pas de sel!!!
bizzzouxxx!!!

Écrit par : Sarah | 25 juin 2012

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