19 juin 2012

Langage épicène: lettre ouverte à M. Charles Beer, président du DIP

Pour donner suite au débat sur le langage épicène et aux différents billets parus sur les blogs tdg (liens à la fin), j’ai écrit au Ministre genevois Charles Beer, président du Département de l’Instruction Publique (DIP), en lui posant un certain nombre de questions. On verra entre autres que le terme « épicène » ne peut pas désigner cette tentative nouveau langage. On verra aussi que le DIP introduit ce langage au Cycle d’Orientation (CO) mais l’abandonne sur son site dans les pages du développement durable pour raison d’illisibilité! C’est un peu long mais nécessaire. Voici donc:


Monsieur le Président,

Je me permets de vous interpeller publiquement par cette lettre ouverte sur un sujet qui dépend de votre département. Il s’agit de l’usage du langage dit « épicène » ou désexualisé et féminisé, qui fait depuis quelques jours l’objet de débats dans la presse et sur des forums internet.

Beer-Cours1.jpgUn exemple de ce langage a été porté à ma connaissance. Il s’agit d’une phrase extraite du programme d’éducation nutritionnelle « Alimentation-Nutrition », No de référence: 1837-2008, page 12, proposé aux élèves du Cycle d’Orientation en classe de 9ème ( nouvelle organisation ex 7ème ). Cette manière d’écrire le masculin et le féminin suscite une série de questions sur lesquelles il serait opportun d’avoir votre avis en tant que président du DIP. J’y suis d’autant plus sensible que je suis au contact d’étudiants dans le privé, et auteur.

La phrase incriminée dit: « La chaîne du froid correspond à l’ensemble des précautions qui doivent être prises par les différent-e-s partenaires : les producteur-trice-s des matières premières, les industriel-le-s et les différent-e-s distributeur-trice-s jusqu’au réfrigérateur du-de la consommateur-trice. »

La théorie qui fonde le langage épicène, féminisé et désexualisé, est résumée dans un article daté du 3 mai 2012 et signé par madame Camille Goy. Cet article est paru sur internet dans le bulletin de la Fédération des associations d’étudiant-e-s de l’Université de Lausanne. En voici deux extraits:

« Le mépris de l’usage d’un langage épicène représente en fait la preuve que le sexisme ordinaire est toujours réellement présent dans notre société. Ne pas voir l’importance de parler des hommes ET des femmes peut résulter d’une trop forte intériorisation des rapports de domination dans lesquels nous nous inscrivons encore. »

« La grammaire française – tout comme certains mots qui paraissent anodins pour certain-e-s – participe à la reproduction de rapports dominants entre femmes et hommes. »


( http://www3.unil.ch/wpmu/fae/2012/05/legalite-dans-les-faits-et-dans-les-mots/#more-1275 )

Madame Camille Goy refuse toute critique du langage dit épicène en la qualifiant d’emblée de sexiste. Regrettant cette fermeture d’esprit et n’étant pas sensible à ce procès d’intention je me permets de vous poser les questions suivantes, qui concernent la théorie et la mise en application du langage épicène, féminisé et désexualisé.

1. A part dans quelques cercles militants et politisés je n’ai jamais lu que l’usage d’un masculin générique et inclusif au pluriel ait été ressenti comme l’expression d’une subordination ou d’une exclusion des femmes. Votre département cautionnant le langage dit épicène, pouvez-vous citer les études démontrant de manière explicite et indiscutable que l’usage du masculin générique inclusif pour désigner des femmes et des hommes au pluriel, dans les substantifs et les mots fléchissables, conduit de manière évidente et systémique à des comportements discriminants et sexistes à l’encontre des femmes ( le sexisme étant bien compris comme la généralisation à un sexe d’une particularité dénigrante ou d’une exclusion explicitement due au genre ) ?

2. Au regard de la question précédente, et le sexisme pouvant viser les hommes comme les femmes ( mais pas forcément dans les mêmes domaines ), le fait de dire qu’un homme sur un bateau est UNE vigie, ou un soldat mâle est UNE sentinelle est-il une expression de discrimination et de sexisme envers les hommes ?

3. Une théorie politique fait état d’un rapport de domination de l’homme sur la femme. Cette lecture de l’histoire est une hypothèse qui ne fait pas l’unanimité, le système de répartition des rôles ayant possiblement d’autres raisons que celle-ci. Cette théorie se veut néanmoins universelle. Le langage serait un outil de ce rapport de domination. Pourtant dans certaines langues c’est l’inverse qui se passe. Par exemple en allemand: le pronom de genre masculin « der » au singulier se féminise en « die » au pluriel, que ce soit au nominatif, à l’accusatif et se féminise en « deren » au génitif pluriel. Un peu comme si en français l’on disait : « Les garçons jouent au foot, elles se passent la balle ». Il en est de même pour le pronom « er » qui se féminise en « sie » au pluriel. Faut-il considérer d’une part que la théorie politique de la domination ne peut pas être superposée à toutes les langues et dépend de chaque langue spécifique, ce qui lui enlève l’universalité sur laquelle elle fonde sa légitimité et sa vraisemblance ? Faut-il considérer d’autre part, de manière symétrique à une éventuelle domination masculine dans la langue française, que dans les pays de langue allemande le langage sert à véhiculer une domination féminine ? J’imagine que ces questions ont été soigneusement analysées avant d’introduire ce langage au C.O. J’aimerais connaître l’avis de votre département à ce sujet.

4. L’affirmation que la langue serait le véhicule d’une domination masculine, et partant l’affirmation politique de cette domination elle-même, ne sont donc pas possibles dans toutes les langues ni dans tous les pays. Il est important pour la construction de l’esprit critique et d’une pensée indépendante que les élèves soient avertis de ces contradictions théoriques. Est-ce le cas ?

5. Si l’on dit « Les étudiants de Genève », qui peut sérieusement penser que l’on ne parle que des étudiants hommes ou que l’on veuille minimiser les étudiantes, voire les exclure ? La forme inclusive du pluriel suggère-t-elle une quelconque discrimination ou un quelconque sexisme ? Hors des cercles politisés, les femmes dans leur ensemble se sentent-elles discriminées dans la forme actuelle de la langue française ?

6. La théorie « gender » d’indifférenciation des genres et argumentaire de l’égalité, en partie à la base du langage épicène, et qui est loin de faire consensus, affirme que le genre, attribut culturel, n’est pas le sexe, attribut biologique. Il y aurait un découplage du biologique et du culturel. Or dans le langage dit épicène, féminisé et désexualisé, l’ajout d’un - e - ( sorte d’appendice caudal! ) entre tirets, au singulier ou au pluriel, sexualise en réalité davantage les mots. En effet le masculin pluriel inclusif est admis comme une forme non sexuée dans le sens et dans l’usage. Le masculin ne saurait y dominer le féminin puisqu’il sont ensemble dans le même mot et dans la même forme. Seule une inculture grave permettrait de croire le contraire. La forme est masculinisée, certes, mais admise comme bisexuée ou asexuée ( égalitaire ou neutre dans l’intention ) et son but évident est l’allégement formel du langage en vue d’en faciliter la compréhension. L’ajout du - e - sexualise donc les mots alors que l’on prétend les désexualiser. Mais cette sexualisation est incomplète et le féminin n’y trouve qu’une place partielle d’appendice, de rajout, entre tirets, alors que le masculin reste la forme de référence. Dans la forme du masculin inclusif, le féminin est entier puisqu’à ce moment le mot représente les deux genres. Rajouté dans ce - e -, le féminin est mutilé parce que greffé comme un simple supplétif. Il n’est pas complet. De plus les genres sexuels biologiques devenant explicites et différenciés par ce - e -, la théorie gender est en contradiction avec elle-même puisqu’il faut à nouveau montrer les différences des genres pour en exprimer l’indifférenciation. Comment les élèves vont-ils se construire mentalement dans cette confusion des sens et des logiques et cet amphigouri grammatical ? L’apprentissage de cette forme inepte de néogrammaire ne conduit-il pas à terme à une incapacité à lire et comprendre tous les auteurs qui ont construit la lange et la pensée européenne sur une base grammaticale classique ?
EpicèneDIP1.jpg
7. Existe-t-il un consensus sociétal sur l’évolution de la langue vers le langage épicène, qui de réservé à l’administration se répand maintenant dans l’éducation ? La population dans son ensemble a-t-elle été consultée lors de débats approfondis ? Les linguistes, grammairiens, historiens du langage, auteurs de romans, poètes, conférenciers, enseignants, exégètes, ont-ils préparé, illustré et soutenu cette évolution, ou une seule décision administrative peut-elle ainsi modifier en profondeur l’usage de la langue ?

8. Existe-t-il à votre connaissance une unification sur la féminisation des termes, par exemple: auteur, auteure, autrice, autoresse ? Si ce n’est pas le cas, sur quelle base s’impose actuellement cette féminisation, et quelle logique cette base respecte-t-elle ?

9. Si « L’Internationale » était écrite selon ce principe, on trouverait ce genre de paroles, certes conformes à la théorie mais moins commodes à chanter. Est-ce souhaitable ?

Il n'est pas de sauveur-euse suprême:
Ni Dieu-éesse, ni César-e, ni tribun-e.
Travailleur-euse-s sauvons-nous nous-mêmes...


On peut rétorquer à cela que le langage dit épicène est avant tout administratif. C’est inexact puisque comme je le fais remarquer il entre dans l’éducation. Et il a forcément vocation à déborder. Si ce n’était pas le cas, à quoi servirait de réclamer cette forme d’égalité ( si c’en est une ) dans l’administration alors que la langue courante continuerait à véhiculer ce dont on ne veut plus ? D’ailleurs la féministe Isabelle Alonso, fondatrice des chiennes de garde, a déjà publié un roman écrit en langage féminisé.

A ces questions on peut ajouter le constat de l’illisibilité de la forme féminisée et de la difficulté accrue qu’elle impose à la lecture. Est-ce bien une priorité de l’école publique que d’enseigner cette forme très particulière quand de nombreux élèves ont de graves lacunes en orthographe, grammaire, lecture et analyse de texte ? La seule lisibilité aisée est une lecture rapide qui reconstruit le texte en supprimant la forme féminine rajoutée, ce qui a pour effet d’exclure cette fois vraiment le féminin! Vos services reconnaissent d’ailleurs l’illisibilité du langage dit épicène. En effet, dans le site de l’Etat de Genève, en page du DIP consacrée au développement durable, il est écrit que le langage épicène a été abandonné dans cette section. Pour quelle raison ? Je cite votre département ( image 2, cliquer pour agrandir ) :

« Pour faciliter la lecture de ces documents, nous avons renoncé à féminiser systématiquement toutes les expressions désignant des personnes, des fonctions ou des professions ou à user d’artifices graphiques ( tirets, parenthèses... ) pour introduire le féminin. Mais il va de soi que même formulées au masculin, ces expressions s’appliquent aux deux sexes. »

http://icp.ge.ch/dip/agenda21/spip.php?article211

La dernière phrase exprime précisément le sens que la grammaire propose et contient. Je comprends difficilement le fait que d’un côté vous introduisiez ce langage au Cycle d’Orientation, et que de l’autre vous l’abandonniez afin de « faciliter la lecture » des documents. Peut-on s’attendre à ce que les services de l’Etat, et en priorité tous ceux de votre département, prennent la même décision ?

Enfin, « épicène » désigne un mot qui a la même forme au masculin et au féminin, comme par exemple les mots « élève », « concierge », « perdrix ». Le langage dit épicène utilisé dans l’administration n’est donc, en réalité, pas un langage épicène. En effet il change de forme ( par l’adjonction du - e - ) selon qu’il désigne un seul genre ou les deux. Une autre définition d’épicène est: « Terme générique qui sert à désigner une espèce, sans préciser le sexe ». ( Dictionnaire lexicographique du Centre National de Recherches Textuelles et Lexicales, cnrtl.fr ). Or le rajout de l’appendice caudal - e - précise en réalité le sexe puisqu’il les désigne les deux explicitement, ce qui n’est pas le cas des mots véritablement épicènes. Si l’on veut parler et faire enseigner un vrai français, le qualificatif d’épicène ne doit plus être utilisé dans ce contexte. Certains documents du DIP et de l’Université de Genève désignent pourtant le langage féminisé comme « épicène ». Je n’ose penser qu’un quelconque parti-pris politique ait pu pousser les spécialistes de votre département à commettre cette erreur de sens dans la langue, qui est un bien universel et non partisan. De plus votre département ne peut être suspecté d’encourager l’enseignement et l’usage d’un français erroné. Il ne peut donc s’agir que d’un excès d’enthousiasme ou d’une inattention et ces documents devraient disparaître rapidement des classes du Cycle d’Orientation et de l’administration cantonale. Celles et ceux qui aiment le bon français comptent sur vous.

Je vous remercie par avance du soin que vous apporterez à répondre à ces questions sur un vrai débat de société et je vous prie d’agréer, Monsieur le Président, mes salutations respectueuses.

 

Copie de ce courrier est envoyé aux directions des CO de Genève, à la Conseillère administrative Sandrine Salerno (qui fait donner des cours de langage épicène dans son département), ainsi qu'aux quotidiens la Tribune de Genève et Le Matin.

 

Autres billets sur le même thème: Catherine Armand et Bertrand Buchs ainsi que deux billets sur ce blog: ici et ici.

 

Commentaires

Et... le ministre a répondu? J'attends, pantelant d'impatience, les justifications que son chargé de com' parviendra à pondre... - quant à Mme Salermo, j'imagine qu'elle a déjà fichu votre courriel à la poubelle.

Écrit par : PGa | 19 juin 2012

Bon à savoir : l'Académie française condamne aussi la féminisation absurde des mots. Dans un magazine, j'avais lu le mot "succetrice" (sic) pour désigner un successeur au féminin!...

Écrit par : Kissa | 19 juin 2012

@ PGa:

Le courrier écrit est parti aujourd'hui en recommandé pour M. Beer. Il l'aura demain. J'ai aussi envoyé copie par écrit à Mme Salerno, les courriels finissant trop vite à la poubelle.

J'imagine que la réponse prendra un certain temps mais j'en rendrai compte.


@ Kissa:

Original!!! :-)

Écrit par : hommelibre | 19 juin 2012

succetrice, j'aurais cru que ça avait un rapport avec sucer m'enfin...
ptit coucou et ptit bizzzouxxx Homme Libre!!!

Écrit par : Sarah | 19 juin 2012

Sarah,

MDR!
J'ai pensé la même chose mais n'ai pas osé le dire...
Heureusement que vous dites tout haut ce que je pense tout bas...
:-)))

Bizzzouxxx!!!

Écrit par : hommelibre | 19 juin 2012

L'expression "droits humains", qui est en fait une traduction littérale de l'anglais "humain rights" est utilisée de plus en plus pour des raisons aussi "nobles", mais stupides et empreintes d'ignorance, que celles que vous évoquez.
Alors qu'en France surtout, patrie de référence de la langue française, on n'a eu cesse, et avec raison, de dénoncer le "franglais", il est cocasse de constater comment, pour se soumettre aux exigences du "politiquement correct" (autre expression empruntée aux mêmes sources), on n'hésite pas à trahir le titre original du document qui commence par "Déclaration universelle des droits de l'homme", pour le remplacer, dans les références faites communément à ses principes, par une copie littérale d'une langue étrangère, qui n'est même plus perçue comme une sorte de barbarisme.
P.S. Etat pratiquement bilingue je ne pense pas pouvoir être accusé d'aucun mépris ou d'aucune haine de l'anglais ou des civilisations anglo-saxonnes.

Écrit par : Mère-Grand | 19 juin 2012

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