03 juin 2012

Carnet d’un rêveur (5)

Marco ne répond pas. Il regarde intensément la femme. Elle est habillée d’une pièce de tissus noir qui fait pantalon en bas et s’arrête au ras du cou. Les épaules sont couvertes d’un châle turquoise croisé par devant, tenu dans sa ceinture. Il souligne précisément ses seins. La chevelure est abondante et longue.


pierreverte2.jpg- La pierre verte?

Marco soudain bondit à l’écart.

- La créature! crie-t-il. La créature, je la vois!

Il regarde autour de lui. Personne d’autre qu’elle.

- Que me veux-tu? Que fais-tu ici? Es-tu envoyée par le village? Je ne retournerai pas. Qui es-tu?

La femme répond: «Fahoule. Je m’appelle Fahoule. Je ne viens pas du village.»

- Tu mens, bien sûr que tu mens. Il n’y a personne dans cette montagne. Personne dans cette plaine de pierre. Même le voyageur a disparu. Dis-moi, créature, as-tu vu le voyageur? Dans une automobile noire. Et mon père, as-tu vu mon père? Il est venu cette nuit.

- C’est la pierre verte, dit Fahoule.

Cette pierre légèrement poreuse contient un organisme végétal qui s’active dans la salive. Il produit un effet d’hallucination et d'hyperlucidité. Dans le clan de Fahoule on l’utilise lors de la cérémonie du Relié. C’est un rituel pratiqué avant les grandes fêtes annuelles ou la fin des moissons, et aussi avant une noce ou quand un malade ne réagit pas aux élixirs sauvages préparés par les femmes. La pierre procure un état de conscience dit relié. Le réel et l’imaginaire s’y mélangent. Les formes cachées du paysage se révèlent et l’on y découvre des signes ou des intentions que l’on peut interpréter selon sa quête. Le Relié est très personnel. Parfois des visions surviennent ou des intuitions d’événements qui se déroulent au même moment à de grandes distances. Un autre but du Relié est la mise à jour de nos motivations et intentions profondes, de ce qui est caché à notre propre regard intérieur.

- Il est décommandé d’utiliser la pierre verte sans accompagnement, continue Fahoule. D’une part son effet peut se prolonger plusieurs jours pendant lesquels l’épuisement guette. Cela dépend de la durée de succion. D’autre part la première phase, d’environ vingt-quatre heures, fait monter à la conscience des angoisses encore jamais ressenties. La chose n’est pas sans danger. Les jours suivants viennent les liens et les visions.

Sous l’effet de la pierre les périodes de sommeils sont courtes mais apaisantes. Le réveil de Marco devrait être propice à établir une communication en partie rationnelle. La voix de Fahoule est d’une douceur qui contraste avec la fermeté de sa posture corporelle. Marco la regarde, et regarde sa poitrine à la forme attirante.

- Comment t’appelles-tu?

- Que me voulez-vous? répond Marco.

- Je veux t’aider. Tu as encore la pierre en bouche: je ne t’ai pas vu la cracher.

- Comment le savez-vous?

- Je te suis.

- Depuis quand?

Elle raconte qu’elle le suit depuis qu'il a quitté la route. Elle l'a vu arriver. Elle veille sur les voyageurs qui s’égarent. Chaque semaine quelqu’un vient se perdre ici. Parfois par témérité, d’autres fois par erreur. Et certaines fois volontairement. La plaine de sable et de cailloux est très longue et la piste s’efface rapidement. Qui ne connaît pas les lieux ne connaîtra pas le retour. Elle finit son explication en chantant une simple mélopée, presque à voix basse. Un chant qui forme des paroles dans l’esprit de qui l’entend. Des paroles qui rassurent et calment les coeurs tourmentés. Marco lui demande son nom. «Je m’appelle Fahoule.» «Que faites-vous ici?» «Je suis une gardienne. Je protège les voyageurs égarés dans le désert. Et toi quel est ton nom?» «Pourquoi voulez-vous le savoir? Êtes-vous envoyée par les chefs du village?» «Je ne suis envoyée par personne. Je suis là.»

- Pourquoi vous croirais-je?

- Si le village dont tu parles m’avait donné pour mission de te ramener je t’aurais capturé pendant ton sommeil.

Marco réfléchit, autant qu’il le peut. L’effet de la pierre continue. Se concentrer sur plus de trois phrases est un gros effort. Il aimerait laisser les paroles s’envoler de lui sans rien contrôler. Sans rendre de compte. Quoi que nous disions nous rendons toujours compte de quelque chose. Il sent les mots s’accumuler, se bousculer. Des mots comme des couleurs et chevaloeil.jpgdes sons. Des mots dont il ne cherche pas le sens mais seulement le mouvement. Le sens est ailleurs, à l’intérieur même des mots. Il ressent le besoin d’une sorte de révélation: quelque chose doit venir de lui, en lui, dont il ne connaîtra la nature qu’après. Or toute question précise le ramène à son corps et à la contrainte du connu. Il articule cependant:

- Mon nom est Marco.

Le regard de Fahoule se fait plus intense.

- Pourquoi ta mère est-elle partie du village?

- Elle n’est pas partie.

- Elle marche en ce moment vers la ville.

- C’est impossible.

- Je la vois.

Elle décrit Lillie et Marco y reconnaît sa mère. Elle décrit aussi le forgeron.

- Kekko! Que font-ils?

- Il semble que ta mère veuille l’empêcher...

Fahoule ferme les yeux. Son visage se tend. Quelques minutes passent. Marco est comme dégrisé. Fahoule reprend:

- Je les vois. L’homme te cherche. Il veut te punir. Il veut te tuer. Ta mère essaie de s’opposer à lui. Mais il est trop grand. Trop fort. Il va vers la ville.

Elle rouvre les yeux.

- Comment... comment sais-tu cela? demande Marco.

- J’ai déjà sucé la pierre verte. Plusieurs fois. Certaines parties de mon esprit sont maintenant reliées en permanence.  Quand je connais quelqu’un je peux sentir des événements qui le concernent.

- Et pourquoi ne savais-tu pas mon nom alors?

- Je ne vois pas tout.

A nouveau les mots roulent en lui. Un tremblement prend son corps. Il se met à transpirer. Sa respiration s’accélère.

- Je ne suis pas, je ne suis pas, un esclave, je ne dois aucune, aucune, obéissance. Les chefs, les chefs, ne sont les chefs, que si j’en fais des chefs. Je ne, je ne leur donne plus, ma chair à manger, ma tête à manger. Mon sang à boire.

Il répète ces mots, répète encore et transpire, et souffle. Fahoule s’approche de son visage et chante encore sa chanson à voix douce. Marco parle plus lentement.

- Ecoute-moi, dit-elle. Tu es dans la phase d’excitation de la pierre. Ton corps s’épuise. Il te faut garder des forces pour la suite. Si tu veux je t’accompagnerai. Mais tu t’épuises. Je peux calmer cette phase. J’ai un élixir. Il stabilise le corps contre les effets physiques de la pierre. Tu auras encore des hallucinations mais pas d’angoisses si ton corps est plus calme. Prends, une goutte sur la langue t’apaisera immédiatement. Mais crache d’abord la pierre.

Elle lui présente un petit flacon en verre épais rempli d’un liquide transparent.

- Non! crie Marco. On t’a demandé de me tuer, c’est cela? Tu veux m’empoisonner?

Il s’agite à nouveau et sue à grosses gouttes. Son souffle est plus court. Fahoule sait qu’elle doit le rassurer. «Regarde, dit-elle. J’en prends moi-même une goutte. Cela ne me fera rien puisque je n’ai pas pris la pierre verte. Mais je n’en mourrai pas.» Elle débouche le flacon et fait tomber une goutte sur sa langue, de manière bien visible, afin que Marco n’ait aucun doute. Puis elle le referme et le pose près de lui.

- Je te laisse décider. Si ton corps s’épuise trop un accident peut t’arriver. Tu décides si tu veux continuer ton voyage ou l’arrêter ici. Je laisse le flacon près de toi. Moi je retourne vers la plaine. C’est l’heure où je dois guetter les voyageurs perdus et les dangers qui rodent. Je reviens bientôt. Reste là, ou bien monte plus haut. Tu trouveras un point d’eau si tu as soif. Tu as beaucoup transpiré. Ta réserve ne suffira pas.

Elle appelle d’un son court. Un bruit de sabot, un cheval noir surgit des rochers. Elle l’enfourche et, après un salut à Marco, descend vers la plaine. Il se sent soudain vide et seul. Son corps le fuit, ses pensées se dissolvent. Il a chaud et souffle comme un animal en plein travail. La transpiration coule dans ses yeux. Le flacon est près de lui. Il se sent confusément redevable à la gardienne, mais aussi vulnérable. Il refuse, veut aller par lui-même, tente de se lever, y parvient après de longs efforts, un vertige le prend. Il souffle plus fort, son coeur bat à rompre. Il retombe. Incapable de se relever il prend peur. Regarde le flacon. Rampe jusqu’à le toucher. Hésite. Refuse. Accepte. Ne sait plus. L’ouvre, crache la pierre et laisse tomber une goutte sur sa langue.


A suivre.


Parties précédentes ici.

17:21 Publié dans Carnet d'un rêveur | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : rêve, rêveur, désert, route, voyage, liberté, loi, obéissance, ermite, ville | |  Facebook |  Imprimer | | | | hommelibre

Commentaires

excellent,à la recherche de la pierre verte, vous allez créer des vocations ;))), bizzzouxxx!!!

Écrit par : Sarah | 04 juin 2012

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