23 mai 2012

Carnet d’un rêveur (1)

Marco est assis sur une grosse pierre au bord de la route déserte. Pas une auto depuis ce matin e des dizaines de kilomètres avant d’apercevoir les toits de la première ville. Il a marché plusieurs heures. Il est fatigué. Ses pieds font mal. Son sac pèse une tonne. Il s’est arrêté sur cette pierre, sans l’ombre d’un arbre. Il n’y a pas d’arbres dans cette région. Rien que cette route, et de vastes étendues désertiques jaunes et grises et au loin des montagnes rouges.


Desert.jpgIl ne sait pas où il va. Il ne sait pas ce qu’il cherche. Il sait ce qu’il ne veut plus: obéir à la loi sans savoir pourquoi. Dans son village on n’explique pas: on obéit. Enfin certains obéissent à d’autres qui disent connaître la loi. Marco n’avait que deux possibilités: obéir ou partir. Le village n’accepte pas les rebelles et ceux qui ne sont pas conformes. On n’y choisit pas sa vie ni ses envies. On est comme on naît, une fois pour toutes. Si tu nais bleu tu seras toujours bleu.

Marco avait d’autres envies. Il ne voulait pas être enfermé dans une image définitive. Le besoin d’être multiple faisait partie de sa... sa nature? Sa vocation? Il ne savait comment le dire. Il avait déjà refusé d’obéir. C’était trois fois rien: une affaire d’eau et de fontaine réservée aux chefs de clan. Il avait donné à boire à une vieille déshydratée. Pendant un mois personne ne lui avait plus parlé. «Il doit comprendre, disaient-ils. Il doit comprendre que la loi est la loi. Sans loi nous sommes perdus. L’eau nous est comptée. La loi est au-dessus de la soif. Au-dessus de la mort. Faire comme il veut n’est pas acceptable.»

Quand un autre subissait la sanction il finissait par l’accepter et penser que le village avait raison: un jour c’est lui qui ferait la loi et reproduirait la sanction. Marco n’avait pu l’accepter. Rejeté, objet de quolibets et d’épithètes désobligeantes, il en avait gardé une blessure à vif. C’est alors qu’il prit sa décision: il quitterait le village. Sans retour. Jamais on ne le lui pardonnerait. Il abandonnait sa famille, ses amis et les lieux qu’il aimait. L’appel de la liberté était le plus fort.

Un matin, ce matin, avant l’aube, son sac prêt, il s’était faufilé hors du village et avait marché d’un pas vif jusqu’au grand croisement. Là il avait suivi la route de l’ouest, celle qui mène à la mer et aux grandes villes. Il espérait bien y trouver une autre vie.


Sur cette grosse pierre il attend. Les autos ne passent pas souvent ici. D’où viendraient-elles? Au village on n’a que l’âne et les jambes. Plus loin c’est le désert. Cette route ne dessert qu’une ancienne mine désaffectée. Il prend un peu de pain et de thé dans son sac et mange et boit avec parcimonie. Il ne sait encore combien de temps ses provisions devront lui durer. Au moins jusqu’à la première ville et au premier travail pour lequel il recevra quelque argent au premier soir.

Une sorte de ronronnement vient à ses oreilles. Il cherche un insecte autour de lui. Rien. Un avion dans le ciel? Pas plus. Pas de tracteurs non plus labourant le désert. Au loin, sur la route d’où il vient, il aperçoit une tache dans un voile de poussière sablée. Il regarde attentivement. La tache se rapproche. Il distingue bientôt une voiture. Il range son repas, se lève et fait de grands signes au milieu de la route. L’auto se rapproche et ralentit. Elle s’arrête à sa hauteur. C’est une petite limousine aux fenêtres et portes manquantes. L’odeur du gaz d’échappement le réjouit, promesse de moins de fatigue. Le chauffeur est un homme au cheveux blancs comme le sel et aux yeux rieurs.

- Où allez-vous? lui demande-t-il.
- Nulle part, répond le conducteur.
- Nulle part?
- Nulle part.

Marco hésite. Leurs regards se croisent pendant une bonne minute. Puis il reprend:

- Je vais à la prochaine ville. Pouvez-vous m’emmener?
- Je ne vais pas à la ville.
- Mais pouvez-vous m’emmener un bout?
- Non. Je ne sais pas où je vais. Je ne peux pas vous prendre avec moi.
- Alors pourquoi vous être arrêté?
- Pour parler un peu. Et parce que je me suis promis de donner ceci au premier humain ou à la première humaine que je rencontrerais. C’est vous.

Il lui tend un carnet épais, de ceux qui grossissent les poches. Puis après un signe, repart et file vers l’horizon. Marco est désappointé. Presque fâché. Il aurait pu le conduire au moins sur quelques kilomètres. Il se met à courir derrière l’auto, qui est déjà loin. Elle quitte alors la route et tourne sur une piste dans un nuage de poussière.

Marco s’arrête. Il sent le carnet dans sa main. Le regarde. Sur la couverture jaune pâle est écrit: «Carnet d’un rêveur». Il l’ouvre et lit la première page.


«Cher lecteur, si ce carnet est dans tes mains c’est que j’aurai décidé de renoncer au monde. J’ai tenté d’y vivre, je l’ai aimé, mais je n’ai pas réussi mon rêve. Je pars chercher un ermitage où le vent et le ciel seront mes compagnons. Un peu d’eau et la viande de serpent me suffiront.

J’ai grandi à l’ombre de grandes révolutions qui ont secoué les esprit. J’ai lu les utopies nouvelles où l’Homme serait libre et joyeux. J’ai voulu les vivre. J’ai voulu échapper au destin qui nous classe comme des sardines dans des boîtes de couleurs et de grandeurs différentes. Je désirais exister pour moi-même, sans que l’on m’enferme dans une image préfabriquée. Je souhaitais parler librement de tout sans que mes mots ne me classent par automatisme à gauche ou à droite, en haut ou en bas. Je cherchais l’être au-delà des apparences et du formalisme social. Je voulais être libre.

Aujourd’hui je constate mon échec. Le monde est le même. Il enferme encore et encore dans des images préfabriquées. Les mots appartiennent à des clans. L’esprit n’est pas autorisé à prendre son envol sans que des prédateurs en tous genres ne tentent de le dépecer. Et pire: je réalise que malgré mon rêve et mes efforts, je finis par reproduire ce même moule.

Je ne suis pas certain de croire encore assez en ce monde pour faire une nouvelle tentative. J’écris donc ce carnet que je donnerai à une personne inconnue rencontrée par hasard. Peut-être relèvera-t-elle le défi?»


A suivre.

15:29 Publié dans Carnet d'un rêveur | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : rêve, rêveur, désert, route, voyage, liberté, loi, obéissance, ermite, ville | |  Facebook |  Imprimer | | | | hommelibre

Commentaires

bonjour Homme Libre, vivement la suite,;)))
c'est plaisant de se ressentir lié à quelqu'un/quelque chose, l'idéal serait de se détacher sans douleur,
bizzzouxxx!!!

Écrit par : Sarah | 23 mai 2012

Bonsoir Hommelibre,

C'est un récit superbe, très beau. Mais, contrairement à Sarah (coucou ! ) je ne sais pas si j'ai très envie de connaître la suite ... (Vous savez que ma lecture est quelques peu ... de travers :o) )

N'arrêtez pas de rêver et de partager vos rêves

Au plaisir de vous lire
(~_~)

Écrit par : Loredana | 23 mai 2012

Ben moi je lis en raccourci, je ne me guéris pas de ce travers.

J'ai déjà une belle conclusion. mais j'ai fini par l' effacer, pour ne pas interférer, sur la création. Créer est un voyage et finalement on ne sait jamais où il peut conduire. De plus même si on croit connaître le bout, il y le risque de manquer les paysages intermédiaires en prenant le raccourci. Alors chuuuut !

A part ces raccourcis intempestifs, j'aime bien l'esprit du récit et ce style toujours aussi expressif.

Écrit par : aoki | 25 mai 2012

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