01 mars 2012

Si ce n’est toi (2): le syndrome du couple Cohen

Personne ne doit se laisser maltraiter. La maltraitance, la violence, sont des perturbations relationnelles sans issue autre que la souffrance et à terme, la mutilation physique ou morale, voire la mort, de la personne visée. Avec ou sans aboutissement fatal il y a toujours pour la victime une forme d’exclusion, un refus de son existence pleine et libre.


Virilite1.jpgToutes des salopes, tous des esclavagistes

Comment peut-on par exemple dire des femmes qu’elles sont «toutes des salopes»? Cette expression malheureuse existe. Quel homme peut envisager une vraie rencontre d’amitié ou d’amour avec une femme s’il pense ainsi? Comment peut-on même penser ainsi? Et quelle femme peut trouver une place digne face à des hommes qui diraient cela d’elle? Cette injure est une violence morale évidente, sexiste puisqu’elle vise un sexe dans son ensemble et un seul sexe. De tels propos ne peuvent qu’éloigner les femmes des hommes et laisser un champ de bataille rempli d’ennemis à la place d’une communauté joyeuse et solidaire.

En parallèle, dire des hommes qu’ils sont tous des violeurs est une généralisation sexiste d’une extrême violence. Pourtant, cela s’écrit et s’étale publiquement, entre autres ici:

«... tout ce que cette dense littérature m'a appris, c'est que tout homme est un violeur en puissance, qu'il faut juste quelques circonstances, de minimes variations environnementales, pour que tout bascule.» Peggy Sastre, ex utero, 21 mai 2011.

Quel homme peut vivre normalement alors qu’un tel discours fait de lui un criminel potentiel à vie qui n’attend que le moment propice? Comment les femmes pourraient-elles créer des relations normales avec eux dans cet état d’esprit? Comment se vivre en tant qu’homme quand on est vu d’emblée comme un violeur, quand il est dit en mentant effrontément que dans la violence de couple 98% des victimes sont des femmes (alors 30% à 50% des victimes de la violence physique sont des hommes, selon les indicateurs officiels de différents pays). Comment oser être soi-même, libre, aborder les femmes, tenter de les séduire, quand les plaintes pour harcèlement ou les fausses accusations de viol sont devenues assez fréquentes pour y voir une stratégie d’agression?

Des femmes souffrent à cause des hommes. 1% ou 2% d’hommes violents c’est toujours trop. Certaines femmes sont tuées par des hommes, méprisées, humiliées, personne ne le nie, personne - aucun homme conscient et sensible - ne l’accepte. Mais l’inverse existe aussi, et en quantité. Pourtant cela semble nié ou minimisé.

Comment enfin ne pas être coupable de tout et porter le péché du monde, comment ne pas se laisser crucifier, quand il est dit que depuis la nuit des temps les hommes n’ont eu de cesse que de dominer les femmes, les mettre à l’écart, les consigner dans un rôle de pondeuse, les empêcher de s’exprimer, bref, les mettre en esclavage? Car c’est cela au fond la théorie de la domination masculine. Une généralisation à tous les hommes de l’accusation d’oppression, de mise en place d’un système délibéré et systématisé d’écrasement moral ou physique des femmes. C’est une des pièces centrales du stéréotype sexiste (misandre) de la Féminista. C’est le grand stéréotype pour démolir les hommes, tous les hommes. Car «Si ce n’est toi c’est donc ton frère».


Le syndrome du couple Cohencohen2.jpg

Je lis par exemple cette citation dans un commentaire de blog qui mentionne ce qu'écrit Albert Cohen à propos de sa mère:

«...une douce épouse et servante qu’un regard du mari faisait pâlir, sévère regard du mâle assuré de son droit et privilège, grotesque regard impérial de l’animale virilité.» (Carnets 1978, Gallimard, p.10).

Et comme commentaire:

«A méditer pour comprendre toutes les théories féministes destinées à ce que la vie des femmes ne corresponde plus jamais au portrait de la mère d'Albert Cohen.
Vous conviendrez qu'il y a encore du travail.)»


Publié dans les années 1970, ce texte illustre parfaitement la culpabilisation et le dénigrement du genre masculin très en vogue à l’époque. On use ici d’une image d’Epinal qui concerne peu de couples et on la généralise à tous les couples. La vie de combien de femmes a correspondu à ce portrait (rappelons-nous les 9 questions du premier billet)? La description de ses parents par Albert Cohen concerne quel pourcentage de couples? Et des couples de quelle culture?

Je ne parle même pas de cette description due pourtant à un homme: le «grotesque regard impérial de l’animale virilité.» Si l’animale virilité dérange tant la société, je pense qu’il faut passer tous les hommes par les armes et tuer tous les bébés mâles à la naissance. On n’aura ainsi plus besoin de se confronter à cette virilité, cette nature masculine, qui semble inassimilable. Le discours est: soit l’homme se féminise et obéit aux nouvelles dominantes qui seules peuvent lui montrer comment faire, soit il doit disparaître. Mais que faire de l’animale domination de certaines femmes? Et en quoi cette pâleur soumise de la mère serait-elle plus digne, moins grotesque, que l’animale virilité du père? Et quel honneur tire l’écrivain à étaler ainsi une image salissante de son père, image qui n’est peut-être rien d’autre que sa perception, ou à tout le moins une interprétation et la conséquence d’un regard orienté? Le père n’étant plus là pour se défendre le procès devrait être abandonné. Ou rester dans la discrétion et le secret professionnel du cabinet d’un psychanalyste. Quel manque de pudeur de la part de ce fils. Quelle esprit de vengeance tardive. Il a écrit ce texte à plus de 80 ans: il a donc gardé cette haine en lui pendant toute sa vie? L’animale virilité a un meilleur sens de la dignité.

Toutefois le syndrome du couple Cohen ne me paraît pas représentatif de la vie des femmes dans le couple nucléaire occidental. On pourrait citer d’ailleurs Folcoche dans Vipère au Poing, en contre-exemple: femme terrifiante et dominatrice. Et bien d'autres. Un siècle plus tôt, la vie de Georges Sand ne ressemblait en rien à celle de la mère d'Albert Cohen. Les écrits de Proust ne posent jamais un tel type de relation homme-femme.

Le «syndrome du couple Cohen» semble assez limité. Dans ma famille, chez les amis de mes parents, dans ma vie, je n'ai jamais rencontré le couple type Cohen. J'ai vu des femmes qui ne se taisaient pas, qui géraient l'argent. J'ai aussi vu des hommes taiseux se renfrogner sous le regard de leur épouse.


cohen3.jpegUne lâcheté ordinaire

Ma mère, femme indépendante et d’une belle intelligence, travaillait et voyageait avec une amie à travers l'Europe nazie. Elle a cessé de travailler pour élever 6 enfants. Une aïeule de vers 1850 tenait un commerce. Son mari dépensait l'argent au jeu. Un jour elle l'a chassé de la maison et lui a interdit de revenir. Et il est parti. Il se répète dans la famille la phrase mémorable de l'aïeule: "Ne reviens même pas à mon enterrement car je sortirai de mon cercueil pour te chasser!".

Vous avez dit domination masculine?

Moi je ne la vois pas. Oui il y a des hommes qui aiment décider, des femmes aussi. Par contre je connais intimement les dégâts collatéraux sur les hommes, dégâts graves et durables, que ce stéréotype sexiste engendre.

On pourrait se laisser séduire, voire hypnotiser, par cette description du séducteur Albert Cohen, tant son écriture est maîtrisée et expressive. Cependant ce serait un leurre. Car il faut encore préciser, et cela est omis dans le commentaire que je cite plus haut, que cette phrase d’Albert Cohen, tirée de ses carnets, est suivie par une autre:

«Assez, j’ai réglé maintenant mon compte avec l’omnipotent de mon enfance, le chef aux effrayantes moustaches sans cesse orgueilleusement recourbées, le monarque aux sourcils froncés de puissance et de sévérité, lamentable monarque dont j’ai soudain pitié, une étrange tendresse de pitié, pauvre qui ne savait pas le mal qu’il faisait.»

On comprend alors que c’est lui qui règle ses comptes avec son père. Son idolâtrie de sa mère semble faire office de médicament pour compenser sa vision paranoïaque de l’homme. Il parle au nom de la mère, pas en son nom propre, dans un manque de courage tel que l’on comprend qu’il puisse tenir la virilité en horreur. Et l’on note au passage qu’il ne donne pas la parole à la femme-mère: il parle à sa place. Les féministes devraient apprécier cette survivance du pouvoir masculin... :-)

Etrange transfert psychanalytique: la lâcheté de Cohen devient pour certaines femmes l’emblème de la domination masculine! Savent-elles qu’elles ne prennent là que le pire de l’homme, cette lâcheté qui l’a fait se cacher dans le Paradis après avoir mangé la pomme et désigné Eve comme coupable? Cette lâcheté qui a fait chasser l’humanité du Paradis dans la symbolique biblique? Qui sait même s’il n’encense pas ainsi sa mère pour éviter de la rendre responsable de son blocage à aimer son père? Qu’elles sachent, ces femmes, qu’un homme comme Albert Cohen ne les défendra pas si un ennemi vient à les attaquer. Il ne donnera jamais sa vie pour elles. Il se réfugiera dans leurs jupes.


Le plus puissant stéréotype sexiste de l’histoire humaineCouv9-2.jpg

Comme quoi les choses ne sont pas toujours ce que l’on croit qu’elles sont. Et comme quoi une phrase sortie de son contexte peut devenir un étonnant outil de manipulation et servir à alimenter un stéréotype sexiste, stéréotype misandre, d’une ampleur jamais connue dans l’histoire humaine puisqu’il serait question des hommes, de tous les hommes, depuis des millénaires.

C'est bien un des problèmes de la supposée domination masculine: quelques exemples, qui vont dans le sens souhaité, suffisent à fonder une théorie généralisante et discriminante. Alors que l'Histoire nous dit autre chose. Il y a un décalage considérable entre la théorie de la domination masculine et la réalité des gens. Regardons autour de nous: où sont ces dominants, ces esclavagistes, ces oppresseurs par principe? Contre ce stéréotype, contre cette guerre faite aux hommes, il faut se battre. Ce n'est évidemment pas une bataille contre les femmes, mais contre cette théorie que certaines véhiculent qui veut déconstruire le masculin et l'exclure culturellement.

L’Histoire, elle, parle de la liberté des femmes romaines, des femmes celtes, des femmes chamanes, des femmes régnantes ou guerrières; elle parle des obligations des hommes envers la famille et la femme, de la répartition des rôles apportant son lot d'exigences aux deux à une époque où l'égalité n'existait pas vraiment en tant que concept de société.Elle nous parle des sanctions contre les hommes violents. Mais aussi des hommes dominateurs et brutaux, de la misogynie. L'Histoire est complexe.

Les choses ne sont pas noires ou blanches. Il n'y a pas d'un côté l'oppresseur universel, de l'autre la victime universelle. Le système de répartition et spécialisation des rôles était une forme d’organisation à une époque où la notion d’égalité n’existait pas comme aujourd’hui. Cette organisation avait pour but non d’opprimer mais de faire marcher la société humaine. Et elle a plutôt réussi à voir comment l’espèce s’est agrandie et comment les civilisations se sont mises en place.


La domination masculine est une théorie dérivée du marxisme et recollée sur le couple faute de l’être encore sur la société. Elle n’est qu’un stéréotype. Plus: il semble que cette théorie de la domination masculine ne soit en fait qu’une énorme escroquerie intellectuelle.

Mais restons-en au stéréotype sexiste, misandre. C’est déjà assez inquiétant qu’un tel stéréotype trouve un tel écho même parmi ses victimes hommes et soit si peu questionné, ou que tout questionnement ne finisse que par une attaque ad hominem et la condamnation comme suppôt d’une volonté esclavagiste. Une manière comme une autre d’éviter le débat de fond.


Dernière partie à venir prochainement.

Commentaires

Père tyrannique ou violent, mère victime : c'est exactement la configuration familiale qui fabrique les hommes-coupables. La mère est le seul pôle de protection, de douceur, d'affectivité, donc elle est idéalisée. Le fils surgénéralise la situation : tous les hommes sont des brutes grossières, toutes les femmes sont des perles. Et il acquiert la honte de faire partie de la première catégorie.

C'est aussi la configuration familiale de Léo Thiers-Vidal : ce n'est pas un hasard.

Écrit par : Antisthene | 28 février 2012

Bonsoir John,

J'ai peut être mal compris la dernière phrase mais j'ai peur que le lien (votre livre !) ne colle pas avec le sens de la phrase "Une manière comme une autre d’éviter le débat de fond." On dirait que votre livre est une manière d'éviter le débat de fond et non de l'aborder.

Écrit par : Nash | 28 février 2012

Addenda :: Alors que c'est l'inversse !

Écrit par : Nash | 28 février 2012

L' Enfant aussi, peut servir d' excuses à la violence. Ce qui agrémente encore plus la violence.
Oui, c' est bien grave. L' Enfant jugé coupable aussi de cette même violence par ses propre parents. Et quand l' Aîné doit servir d' exemple voir même être défini comme celui qui endosse le rôle des parents, bonjour le positionnement, les problématiques de son comportement relatif à l' adaptation adéquate pour éviter toute violence et souffler. Son temps de repos est si précieux qu' il le prend pour s' effacer. Et l' Amour quel Amour ? Quand il est habitué à l' inaccessibilité ? Un grand rêve, pour le ou la violenté, démesuré.
Mais faut croire que l' Enfant peut prendre exemple sur un couple de son esquisse qu' il peut construire avec ses expériences imaginaires sollicitées par l' idéal comme motivation pour arriver à un résultat vivable.

Écrit par : Cristal Gagnante | 28 février 2012

Nash, j'ai ôté le lien, en effet, ce pouvait être pris autrement! Merci.

Écrit par : hommelibre | 28 février 2012

@antistene

Rassurez-vous, des femmes repondent parfaitement à la seconde catégorie. Grossiere, chauffardes , hautaines ... s'appliquent de plus en plus aux femmes.

Écrit par : kasilar | 28 février 2012

Votre style est très agréable à lire et le fond est limpide. Merci de nous permettre de mettre des mots et des arguments sur la Féminista qui veut ne voir les hommes et les femmes que dans une relation de dominants à dominées. Arthur, animateur du blog Homme Culture & Identité - www.homme-culture-identite.com

Écrit par : Arthur | 04 mars 2012

Bonjour de Vancouver !
Mon mémoire de maîtrise sur la condition masculine dans Le Rouge et le Noir de Stendhal, écrit il y a plus de vingt-sept ans (en réaction au climat misandre), devrait sans doute vous intéresser.
Le résumé est en anglais mais le mémoire est en français. Bonne lecture !

Écrit par : Gilles Aerts | 26 décembre 2013

Merci Gilles je l'ai trouvé. Le premier coup d'oeil est déjà parlant. De plus vous remontez à la société du Moyen-Âge et vous étudiez une période charnière souvent mal documentée mais que je pressens comme très importante pour comprendre comment on est arrivés où l'on est aujourd'hui.

Écrit par : hommelibre | 26 décembre 2013

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