Mais qui donc est l'accusateur de Mark Muller?

Mark Muller a relancé malgré lui un débat vieux, pas comme le monde, mais au moins comme les grecs. Ces grecs qui avaient une toute autre notion que nous de la vie d’un personnage public.

mullermark.jpgJ’ai longtemps pensé qu’une forme de transparence était une vertu. Elle signifiait intégrité, franchise et honnêteté. Tu parles Charles! Dans le monde actuel c’est surtout offrir un angle d’attaque. C’est donner un révolver chargé à ceux qui n’attendent que cela pour devenir vos ennemis. Les humains sont des êtres magnifiques et passionnants. En même temps ils sont facilement jaloux, traîtres, cherchant des compensations à leurs frustrations, et sont capables d’essuyer leurs pieds sur votre auguste face si l’occasion se présente.

Tout personnage un peu plus vu ou connu que les autres devient une cible. Cela va de celui qui parle le plus dans une famille - à qui les membres taiseux font endosser l’habit de l’histrion. Au chef de service qui a forcément été pistonné pour avoir le job. Ou à la future PDG de la compagnie qui ne peut qu’avoir couché. Etc, etc. Si la merde était une énergie fossile, il suffirait de pomper dans les têtes pour remplacer rapidement et durablement le pétrole.

Connaissant donc le jeu de massacre, le plus élémentaire pragmatisme implique de ne montrer au monde que ce que l’on veut bien. Au risque d’être d’autant plus épié: nombreux sont ceux qui veulent évidemment connaître ce qui n’est ni dit ni montré. Dès lors tout manquement d’un personnage public devient une tempête médiatique. La morale de la vie privée sert souvent de fondement à l’acte d’accusation. Il est impressionnant de constater que ce qui manque le plus dans les relations humaines modernes (le respect) est ce qui est le plus souvent brandi à charge, comme des banderilles dans les mains poisseuses des justiciers d’occasion pétris d’arrière-pensées politiciennes.

Le système est tel que la personne mise en cause commence souvent par nier ou atténuer. Dire d’emblée: «Oui je me suis frité avec le barman, et alors?» est quasiment impossible. La charge initiale est telle que dire oui est comme accepter une condamnation implicite et prendre directement son billet pour l’échafaud. Il faut donc temporiser,  présenter ses excuses comme si c’était une crime de haute trahison, augmentant ainsi la suspicion. Clinton avait montré le mode d’emploi de l’auto-flagellation. Les suivants s’y engouffrent alors que je trouve qu’ils perdent bien plus leur dignité dans ce déshabillage de petits garçons que dans un fritage de fin de nuit ou dans une fellation avec Monica. Messieurs, du cran s’il vous plaît!

Mais que viennent faire les grecs dans cette histoire? Et bien leurs philosophes ne faisaient pas la différence entre vie publique et vie privée. Comme le signale Philippe Bénéton dans «Introduction à la politique»:

«Le philosophe ne se dédouble pas à la manière du professeur d’aujourd’hui: spécialiste en chaire, homme privé ailleurs.»

Cela veut dire que la vie privée et la vie publique sont un seul et même temps. C’est à la fois l’unité de l’être qui se joue là, l’apprentissage et laathene.jpg capitalisation d’expériences, et la vérification de sa vision. A quoi servirait-il de prôner la vertu en public et d’être un voleur en privé? La dissociation ôte toute crédibilité au prêche. C’est une des raisons de la révolte de mai 68: entre ce que la société enseignait (respect, valeur de l’autorité) et ce qu’elle montrait (boucheries sanglantes et autoritarisme éducatif et politique) le décalage était trop grand pour préserver la cohérence dans la transmission. Faire correspondre les actes avec les pensées et les paroles reste un Graal philosophique.

Les philosophes grecs n’étaient pas enclins à juger rapidement. Voyant Mark Muller s’empoigner avec le barman ils se poseraient peut-être les questions suivantes:

«Comment gère-t-il ses conflits? Est-ce aligné sur ce qu’il prêche et sur ce que la morale publique lui fait endosser de force? Et si ce n’est pas le cas, est-ce bien grave? N’est-ce pas sa propre expérience de vie qui continue? Devrait-il attendre d’être parfait pour gouverner? Cette empoignade signifie-t-elle qu’il est incapable de gérer son ministère? N’est-il pas abusif de faire ce cet incident un préjudice rejaillissant sur l’ensemble de son comportement et de ses aptitudes? Quelle est l’intention de ses détracteurs?»

Bref ils n’en feraient pas un fromage et considéreraient l’homme dans son ensemble. Ils n’aimeraient certainement pas le voir culpabiliser. Qu’il assume, et le respect lui sera garanti.

Et puis ils se questionneraient sur le barman accusateur:

«Comment s’appelle-t-il? Est-ce bien normal que le nom de l’homme public apparaisse partout, voué à la vindicte et au lynchage médiatique, et que son accusateur reste anonyme? Comment et par qui cette plainte est-elle venue au public? Qui y avait intérêt? Et pourquoi saisir la justice pour un incident mineur qui devrait être réglé entre hommes, au mieux avec un médiateur et quelques mots de regret?»

Pour autant il paraît normal de ne pas raconter sa vie de fond en comble à tout le monde. Mais si l’on admet cela pour soi, pourquoi donc aller chercher des poux dans la tête de Mark Muller? La cohérence et le sens de la proportion voudraient que l’on se moque de ce qui s’est passé cette nuit-là et de cet incident. Le seul problème étant l’éventuel conflit d’intérêt généré par l’incident. Critiquons, oui, mais pour des raisons un peu plus importantes.

L’époque manque singulièrement de philosophes.

Allez, assumez, Monsieur Muller, assumez, c’est ainsi que vous serez respecté. Mais ne démissionnez pas.

Catégories : Politique 13 commentaires Lien permanent

Commentaires

  • Je me demande si toute cette affaire n'est a pas une machination du MAD pour obtenir ses nouveaux locaux ?

  • Merci et bravo d'avoir analysé si soigneusement la situation.
    Cette façon de médiatiser un fait divers est effectivement vraiment malsaine.

  • Cherchez la femme !

  • Ainsi donc il a empoigné "virilement" un homme pour lui demande des explications au sujet de ce qu'il pensait être arrivé à une amie. Il s'agit de contrainte au sens de l'article 181 CP. Et elle n'est pas licite. En effet, il n'est pas question de légitime défense, ni de flagrant délit puique la police pouvait être sollicitée et le barman était clairement identifié. Il s'agit dont d'un délit. Un délit poursuivi d'office, que le barman et toute autre personne le constatant avait l'obligation de dénoncer.

    Ce que je trouve interessant dans cette affaire et que tout le monde discute des coups et injures, poursuivis sur plainte, qui ont ou non été donnés, mais oublie le fait que la saisie virile est en elle même déjà une infraction.

    Pour moi, cette prohibition reflète une valeur cardinale : on ne se fait pas justice soit-même. Si la légitime défense existe, la légitime vengeance, elle, n'existe pas. Certes, on pourrait mettre en avant l'alcool. Pour moi, il ne s'agit pas d'une circonstance atténuante mais d'une circonstance aggravante.

    Evidemment, cette délinquance est reprise par ceux qui n'aiment pas l'action politique de Müller, comme Thomas Barth collègue de parti, par exemple. Et là, le politique au sens le plus bas se fonde sur la morale, dont il se fiche ou pas, pour enfoncer un autre politique et ce n'est pas joli-joli. C'est, en plus petit, l'affaire Hildebrand-Blocher : Mettre en avant la morale pour mieux couler l'adversaire. Beurk.

    Je précise que de toute manière je n'ai jamais voté Müller.

    @ hl

    "Se friter". Merci pour cette expression que j'ignorais jusqu'alors. Vos origines vous trahissent. Et c'est sympa.


    Bonne année du dragon.

  • Pour surenchérir sur ce qu'écrit CEDH, et partant de l'idée que vous prenez à votre compte les enseignements de la "philosophie grecque", il faudrait surtout savoir ce qui s'est passé avant d'en parler. Mark Müller a-t-il vraiment agressé le barman par derrière alors que celui-ci fumait une cigarette ? Si oui, rien que cela me suffirait pour souhaiter le voir démissionner...

    Cela dit, rien de ce personnage parait en accord avec les standards de comportement que l'on est en droit d'attendre de la part d'un conseiller d'état d'un canton suisse. Son département est mal géré de l'avis général (mais je vous accorde que c'est une constance de la part des autorités genevoises, tant cantonales que de la Ville), il habite sans complexe un appartement de 7 pièces pour un loyer de 1800 francs obtenu par copinage éhonté et n'hésite pas à entrer dans des embrouilles de loubard dans une boîte de nuit à 5 h du mat.
    Qui dit pire ?
    Et que faut-il encore apprendre comme horreur sur ce personnage pour qu'il se décide enfin à donner sa démission ?

  • @ CEDH: Vous avez raison sur le plan juridique. Mais on peut aussi laisser des tensions se gérer entre les gens eux-mêmes, surtout si c'est occasionnel. Si tous les gens traités une fois de C... parce qu'il n'avancent pas assez vite sur l'autoroute déposaient plainte pour injure, pfff... Sauf si bien sûr l'injure est répétée. Ou alors pour une empoignade avec une dent cassée, ou une épaule démise. Si ça continue on va faire une loi pour interdire la colère.

    Par contre on pourrait trouver une manière de sanctionner une affaire pénale postée à la connaissance du public sans que ce soit le mis en cause lui-même qui l'ait voulu. Par exemple, on annule la plainte automatiquement. Cela calmerait des ardeurs.


    @ Géo: Le problème est bien là: on rajoute sur Mark Muller des choses qui n'ont rien à voir. Il n'y a même pas à les relever dans cette affaire. Quand à dire que c'est une embrouille de loubard, c'est peut-être un peu rapide. Ceux qui chargent le plus montrent visiblement leur détestation du personnage. C'est leur droit.

  • Géo: mal gérée Genève??? Bien que nettement moins peuplée que Vaud, le canton donne nettement plus à la péréquation intercantonale. Sans compter qu'une partie de ses revenus est ponctionné par Vaud (tous les "vaudois" qui travaillent à Genève sans que Genève ne touche un centime de recette fiscale). Quant à la ville, elle vient de se voir décerner le titre de ville la mieux gérée de suite. Il serait temps d'arrêter avec vos à-priori idiots.

  • Quand un Vaudois travaille à Genève, il vole Genève. Quand un étranger travaille en Suisse, il construit la Suisse. Barthes, au secours !
    Quant à la gestion de Genève, j'ai vaguement entendu parler de quelques problèmes dans les transports publics mais ce devait être de l'intox...

  • Quand un étranger travaille en Suisse, Géo, il paie ses impôts en Suisse. Barthes n'a rien à voir là-dedans. C'est très important cette question de où paie-t-on ses impôts, c'est fondamental. D'ailleurs, quant un français du Jura, de l'Ain ou du Doubs travaille dans le Canton de Vaud, une partie de ses impôts payé en France est rétrocédée à Lausanne. Il n'y a que Lausanne qui ne rétrocède rien à Genève. Ce n'est pas normal et c'est même une double arnaque parce qu'en plus Nyon, dans le nouveau système de péréquation intercantonal vaudois, paie beaucoup plus que par le passé. 15 fois plus, si j'ai bien compris. Or les ressources fiscales de Nyon viennent en grande partie de sa population travaillant à Genève, et c'est ce qui lui permet de financer les communes vaudoises pauvres. Ou moins bien gérées...
    Après, personne n'a dit que tout était parfait à Genève. Mais c'est toujours plus facile d'être meilleur lorsqu'on dispose de plus d'argent, même si c'est celui des autres...

  • Vous qui êtes un grand défenseur du pouvoir des juges, Philippe Souaille, ce qui n'est pas mon cas, je vous rappelle que cette affaire a été jugée au niveau du TF et que celui-ci a donné raison aux Vaudois. Sur un plan politique fédéral, Vaud est un canton qui comprend une partie dans les Alpes, une autre dans le Jura, le Plateau et les bords du lac de Lausanne jusqu'à la Versoix...
    Il faut s'occuper de vrais problèmes avec de vraies gens, qui ne sont pas tous glandeurs ou traders...
    Genève est une ville-état comme l'était Hong Kong, Singapour, Macao, Monte-Carlo, toutes villes vivant des richesses de leurs voisins qui viennent les planquer hors de portée de fiscs confiscatoires. Les Rois de France étaient de grands rois, mais certains avaient malheureusement une légère tendance à se laisser manipuler en fin de carrière par leurs maîtresses...
    La Révocation de Lady de Nantes (elle est de San-A, sauf erreur) nous a amené dans notre joli pays, surtout dans votre charmant village de pêcheurs du bout du lac (là où il y a les marécages), non seulement toute la fine fleur de la bigoterie protestante mais tous ceux qui allaient avec, selon Weber qui nous définit la religion réformée comme l'idéologie des bourgeois (le crédit n'est plus interdit, plus besoin des Juifs) par rapport au catholicisme, l'idéologie des féodaux. Soit les banquiers, les horlogers, etc...
    La France étant devenue ce que l'on sait (et s'apprêtant vraisemblablement à empirer), les Genevois sont devenus des spécialistes mondiaux du transport de valises bourrées de billets surtout français. Je suis conscient que passer une valise bourrée de billets à Bardonnex demande un effort intellectuel particulièrement important, mais vous comprendrez que cela n'a pas grand'chose à voir avec s'occuper de la gestion de tout un vrai canton. La décision du TF se justifie donc même politiquement...

    Sur le pouvoir judiciaire : je ne comprends pas pourquoi nous nous montrons aussi satisfaits de déléguer tous nos pouvoirs de citoyens à une petite clique de gens qui paraissent souvent très orientés idéologiquement. Mais si c'est une autre histoire, je serais cependant très intéressé de lire un jour ce que vous en pensez, vous et/ou homme libre. En remerciant ce dernier d'avoir toléré tous ces hors sujet...

  • Je ne sais pas si je suis un grand défenseur du pouvoir des juges, Géo. Je pense que les lois sont faites pour évoluer, et que c'est le boulot du législateur d'y songer. Et qu'en attendant, la séparation des pouvoirs est une excellente chose.
    Cela étant, votre raisonnement philo-rural (remarquez que je n'ai pas dit rupestre) explique pourquoi Bulle peut se payer une magnifique semi-autoroute d'évitement souterraine sous ses bâtiments (pour éviter les remugles d'excréments bovins ?) tandis que Genève devra se passer d'une traversée de la rade en dépit des 80 000 bagnoles quotidiennes sur le pont du Mont-Blanc (soit quatre fois le nombre d'habitants de Bulle, chaque jour de l'année), contraintes à passer en plein centre-ville alors qu'une traversée en enverrait la moitié polluer ailleurs et réduirait la pollution globale d'un bon quart...

  • Ah non, là, vous devriez vous adresser à vos écolos fanatiques spécialité genevoise lupophile. On a bien compris que si l'arc lémanique veut voir quelques progrès en matière de transport, il faudrait cesser d'envoyer des guignols à Berne, Recordon & Savary chez nous, Maury-Pasquier & Cramer chez vous. En attendant, bien du plaisir...

  • Excellent articles qui ouvre le débat.

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