Traces d’une chanson culte: Hallelujah

Cette chanson est dans les mémoires en raison des nombreuses interprétations qui en ont été faites, et de sa reprise presque systématique dans les crochets télé. Il faut dire qu’elle a une mélodie et un arrangement très prenants et qu’elle figure presque comme un hymne. Mais quelle est son histoire?

Un  ami m’a envoyé quelques idées et des liens pour reconstituer sa trace dans l’histoire de la chanson anglophone. Et, étonnamment, elle a d’abord été longtemps ignorée du public, avant de devenir cet objet culte, presque mystique, de communion collective et de figurer simultanément il y a trois ans aux deux premières place des charts anglais dans deux versions différentes, fait unique dans les annales. Il faut dire qu’il en existe environ 180 versions! Dans un article de juin 2009 le magazine en ligne Les Inrocks nous en dit plus sur son histoire.

cohen_hallelujah.jpgLéonard Cohen l’a écrite en 1980, dans la douleur. «J’ai rempli deux carnets de notes et je me souviens m’être retrouvé au Royalton Hotel de New York, en sous-vêtements sur la moquette, me cognant la tête sur le sol en me lamentant de ne pas pouvoir finir cette chanson. A Bob Dylan, qu’il croise en 1987 après un concert et qui lui demande combien de temps il a mis pour l’écrire, Cohen avoue deux années de labeur, sous-estimant volontairement la réalité : «J’ai menti parce que j’avais honte de lui dire combien de temps cela m’avait pris en réalité.»

Ceux qui comprennent les paroles anglaises ignorent parfois le pourquoi d’un texte dont l’âpreté tranche avec la douceur de supplication de la musique. Cette chanson a une double connotation. Elle fait référence à la bible, en particulier au roi David auteur des Psaumes, et à la sexualité.

«Cohen part de la légende du roi David qui, selon l’Ancien Testament, jouait de la lyre pour plaire au Seigneur et auquel on attribue l’écriture des Psaumes. Il s’adresse à une femme, lui parlant d’un accord secret trouvé par David, mais Cohen ajoute tu n’aimes pas la musique, n’est-ce pas ? Dans le second couplet, il fait allusion à la relation de David et Bethsabée, avec laquelle celui-ci coucha après l’avoir vue prendre un bain, et dont il envoya le mari se faire tuer à la guerre, occasionnant la colère de Dieu qui reprit le fils né de leur union. Puis il enchaîne avec une allusion à cet autre épisode biblique où une femme cause la perte d’un homme, celui de Samson et Dalila (“elle a brisé ton trône, elle t’a coupé les cheveux”) avant d’entrer à pas feutrés dans le cadre ainsi exposé. Sur les deux derniers couplets, il expie ses propres fautes avant de conclure : Et si tout s’est mal passé, je me tiendrai devant le Seigneur des chansons, avec sur les lèvres un simple alléluia

Les paroles sont donc des résumés d’histoires d’amour n’ayant rien à voir avec le romantisme! Cohen a écrit plusieurs couplets rarement chantés. Certains ont été inclus dans la version de John Cale qui, le premier, a donné à la chanson une dimension publique et un succès spectaculaire. Il semble que cette version ait repris des parties de texte dont la connotation sexuelle est nettement plus marquée.
buckley.jpg
Puis vint Jeff Buckley. Les Inrocks en disent plus:

«Lorsqu’il s’en empare à son tour, Jeff Buckley exacerbe la version très sobre qu’a livrée John Cale, interprète il est vrai moins sanguin et érotique que le jeune échevelé californien. Pour Buckley, qui gomme sans en demander l’autorisation les vers ayant trait à la rédemption, il ne fait aucun doute qu’Hallelujah est une façon parabolique de parler de l’orgasme, ce que suggère explicitement l’un des couplets rajoutés, où Cohen écrit : Je me souviens quand je bougeais en toi, et la colombe sacrée bougeait elle aussi, et chacun de nos souffles était un alléluia. Quant à la dernière strophe, rajoutée elle aussi dans la version Cale/Buckley, elle a de quoi faire s’étrangler les bigots avec l’hostie dont ils pensaient éventuellement accompagner l’écoute de cette chanson aux accents liturgiques. Il y a peut-être un Dieu là-haut, s’avance l’auteur à pas désormais nettement moins prudents, mais tout ce que m’a appris l’amour, c’est comment descendre un type qui t’a doublé. Et ce n’est pas une complainte que vous entendez, ni quelque pèlerin qui a vu la lumière, c’est un froid et brisé alléluia.»

Ce n’est pas «Je t’aime, moi non plus», mais comme chanson de Noël, il y a moins iconoclaste!

Jeff Buckley lui donna un succès encore plus grand que John Cale. Elle figure sur son unique album sorti en 1994, "Grace". Jeff meurt noyé en 1997 à 31 ans, alors qu'il préparait un second album. Puis, au milieu des années 2000, elle devient cette rengaine reprise avec plus ou moins de bonheur par les candidats aux Starac et autres X Factors en mal de votes du public.

La version de Buckley reste comme un phare par sa sobriété. Difficile de choisir une version plus qu’une autre. En voici donc plusieurs successivement.


1. John Cale:




2. Jeff Buckley:




3. Alexandra Burke: version kitchissime qui lui a fait gagner X Factor en Angleterre en 2008, et où même un membre du jury en pleure à la fin. L’intention émotionnelle n’est certes pas à l’origine de faire pleurer mais de se questionner sur soi-même. Comme quoi, la force de cette chanson et de la soupe d’effets vocaux qu’on peut lui rajouter est bien dans les fantasmes émotionnels qu’elle suggère.




4. Une version moins connue, celle de K.D. Lang.

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Commentaires

  • Cette époque si lointaine et pourtant les plus naifs y ont cru!,Puis déboulèrent les Are Khrisna et le fameux lâcher prise qui transforma peu à peu en irresponsable la plupart de ceux ayant mal compris le message du Dalai Lama.Ou comment des apprentis surent tirer profit de cette phrase magique,:moi je lâche prise au monde du travail je préfére aller chômer c'est mieux payé;tout le monde ou presque connait la suite de cette vague new âge qui fit énormément de dégats auprès de nombreux ados,a peu de choses près on s'y croirait à nouveau en voyant le nombre de suicides toujours en augmentation il est vrai que le new âge est la seule vague à ne jamais lâcher prise surtout aux faux en tous genres trainant sur internet ou comment rendre le suicide plus social grâce à des réseaux dit sociaux mais qui n'en sont pas du tout,bien au contraire au vu de divorces et séparation menant à des tueries d'enfants bravo pour le mot social le lâcher prise aura trouvé matière à ridiculiser ceux pronant le mot social afin de mieux s'en gargariser sans aucune doute!

  • Lovsmeralda: d'accord avec vous, le lâcher-prise tel qu'il est perçu ici confine à l'abandon du monde, à un "laisser tomber". Alors qu'il me semble qu'il doit 'être une attitude intérieure de non-identification aux actions et aux événements, sans en soustraire son implication.

  • On pourrait peut être nommer en sous titre de cette chanson; "les envolées manquées".

    J'ai envie de dire que cette chanson retrace la chute des illusions, des envolées angéliques (biblique ?) vers la froide réalité terrestre des humains vis à vis de l'amour et la sexualité. Le désenchantement qui fait passer les espoirs juvéniles les plus exaltés au cynisme du "froid et brisé alléluia"

    C'est peut être cette mise en abîme masquée qui fait le succès de la chanson. Comme si le refrain glorieux qui se teinte de souffrance personnelle est un thème universelle qui fait mouche. Les désillusions qui se chantent sur un Halleluja, comme si le deuil du paradis n'était pas entièrement fait!
    Les 7 années que Léonard Cohen a prise pour faire cette chanson devaient probablement correspondre à un tel passage dans sa vie.


    Il y a plusieurs chansons dont les paroles surréalistes restent un peu hermétiques, comme "Tambourine Man" de Bob Dylan justement, chanson qui a eu son succès. Mais celle de Cohen est poignante par sa juxtaposition mystique et désenchantée.

  • Merci pour cette lecture, Aoki. Je ne voyais pas cette juxtaposition ainsi. J'en cherchais le sens. Vu sous cet angle elle prend en effet une autre dimension. Je comprends mieux la résonance qu'elle peut éveiller. Et je ne suis pas étonné de son succès actuel, dans une période aussi déchirée entre un regret du paradis perdu et le piétinement délibéré et jouissif des traces restantes de ce paradis.

    Ce qui m'apaise est de penser qu'en réalité le mythe du paradis perdu est un leurre. Le paradis, s'il y en a un, est à venir, à construire. Et même si notre époque démonte un peu tout, elle est quand-même le produit d'un projet humaniste dont tout n'est pas perdu.

    Cela pourrait faire un billet!

  • En ce qui concerne son succès, je penses qu'il y a aussi cette force qui provient du fond des tripes, ce fleuve impétueux, difficile et grandiose à la fois, exprimé dans un chant inspiré qui délivre une authentique intimité. En fait c'est cela qui est sacré et qui passe au-delà des compréhension de la logique.

    Pour le paradis perdu ma foi ...Quant quelque chose est difficile, brise un soleil intérieur, où le sens des choses se perd, c'est un réflexe que de se tourner vers les mythes, des textes religieux ou encore la nature sauvage ou le bleu cosmique, pour retrouver des espaces qui dépassent la réalité ordinaire. Loin d'être une fuite, cela sert à reconstruire des ressources psychiques.

    Le temps que l'émotion devenue difficile s'use et meurt d'elle-même. Le temps du deuil aux vieilles images, aux vieilles formes. Alors les choses peuvent à nouveau se libérer pour créer du neuf ! C'est la même essence, mais dans une nouvelle forme.

    C'est ce que fait Cohen avec ses références Davidiennes et son accord musical secret. Même s'il finit par se laisser gagner par le cynisme. Son Halleluja sonne comme un rappel; souviens toi des racines, ne rejette pas ton essence ! ( Tiens ça cela rappelle Kipling et son "tu seras un homme, mon fils")

  • Amen ! ;o)

    Merci Hommelibre et merci Aoki pour avoir décrypter cette chanson

    Bon réveillon et très belle année 2012 à vous deux

    (o‿~)

  • Hosanna Loredana !

    un smiley rafraîchi pour la nouvelle année ?!?
    Excellent réveillon et superbe nouvelle année à vous aussi

  • Yes Aoki, smiley rafraîchi grâce à vous !

    Au plaisir

    P.s : Ça ne vous titille pas plus que ça d'avoir votre propre blog? Nan parce que, franchement, vous ne feriez de l'ombre à personne. Au contraire, du sang neuf c'est toujours plaisant à lire, découvrir.
    Ce serait une bonne résolution pour 2012 ... et pour nous, lecteurs ;o))

  • Loredana, je soutiens votre suggestion à Aoki.

    Pour le smiley, il semble que vous avez fait une touche (de clavier je veux dire... m'enfin...). Non? Ce n'est pas juste un copié-collé de l'autre.

  • Vous qui le connaissez HL, essayez de le convaincre ... :o)

    Nan aucune touche de clavier ou autre ;o)))
    Un simple copier/coller comme me l'a suggérer Aoki et auquel je n'avais pas pensé

  • Diable !

    Loredana vous êtes une redoutable pygma-lionne ! Votre invitation touche quelque chose.
    Un peu d'art, des réflexions, l'insolite, la diagonale du fou, que sais-je, de la musique, un peu de physique des sentiments etc...Certainement beaucoup de choses intéressantes qu'il me plairait de traiter. Mais je redoute beaucoup l'aspect chronophage de ce genre d'activité. Je vais y réfléchir, je vous le promets pour vous faire plaisir ;)

    PS: Une chose est sûr , c'est qu'au cas où; je ne ferais certainement pas de l'ombre à John, parce que suivre un rythme pareil de production n'est certainement pas un modèle pour moi ; ))

  • Aoki: vous pouvez faire à votre rythme. Pas besoin d'en faire tous les jours, c'est à votre convenance. Et puis je ne le verrais pas comme une ombre!!! Au contraire, plus il y a de billets intéressants plus il y a de lecteurs et lectrices. Je consacre en moyenne une heure 30 par jour, parfois un peu plus sur certains billets. J'écris assez vite et tôt le matin ou tard le soir, et quand je peux à la pause de midi. Il m'arrive de pouvoir faire des sauts la journée pour suivre le fil. Donc c'est gérable.

    Pour moi le blog est aussi un exercice d'écriture. Par exemple j'ai terminé un manuscrit dans lequel je m'inspire de quelques billets que j'ai écrits. Donc je dirais que le blog est devenu pour moi un prolongement et un moteur d'une activité que je développe: l'écriture.

    En tous cas si vous en ouvrez un vous aurez déjà deux fans, et à mon avis assez rapidement beaucoup d'autres.


    Loredana: Bonne année, pleine de smileys de toutes sortes!

  • Z'avez pas tort Aoki, je lâche pas facilement le morceau. Ajoutez à ça mon pouvoir de persuasion .... ;o)
    Il ne vous reste plus qu'à vous lancer dans l'aventure. Aux rythmes de vos envies. Hommelibre est un cas "désespéré" (j'taquine) à ne pas suivre. Quoique vous pourriez vous aussi attraper la fièvre ;o)

    J'espère, j'attends une première livraison pour ... voyons voir, j'veux pas vous presser mais ... le 6 janvier? Pour les rois? Ce serait pas mal, vous aurez eu le temps de digérer les festivités de fin d'année Lol !!

    Au grand plaisir de vous lire Aoki



    Hommelibre : Je compte sur vous pour les smileys de toutes sortes, pour les sourires aussi ;o)

    Re bonne année

  • En fait, l'histoire (ou la légende) que l'on trouve dans l'Ancien Testament au sujet de David a un aspect moderne et cynique qui n'est pas abordé explicitement dans la chanson, mais qui ne peut qu'en augmenter la portée, à savoir la fonction à la fois thérapeutique et manipulatrice de la musique.

    Le roi Saül, à qui David a fini par succéder, souffrait de mélancolie, au sens médical du terme = une dépression grave. Ses conseillers lui ont alors suggéré de faire venir à la cour un musicien prodige, qui n'était autre que David, un jeune berger venu d'une obscure province. De fait, le roi se sentait mieux quand David jouait (pour le plus grand soulagement de la Cour). Ce qui n'empêche pas que l'histoire finit quand même mal pour Saül, puisque, comme il le pressentait, David a fini par prendre sa place.

  • Jean-Paul:

    La musique comme cheval de Troie? Sous sa puissance thérapeutique cette musique rappelle la trahison et l'usurpation. La chanson porte le conflit entre ce qui détruit et ce qui répare. C'est possiblement dans cette contradiction rendue visible que naît la conscience.

  • Vous avez oublié la version de Kate Voegele où elle n'est pas réussie, vous pensez? Moi je préfère celle-là plutôt que de la version d'Alexandra Burke...

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